Discrimination anti-chrétienne ? (06/11/2013)

s65_puppinck.gregor.jpgDans un article publié par le mensuel « La Nef » de ce mois de novembre (n° 253), Grégor Puppinck, directeur de l'European Centre for law and Justice, observe que la discrimination antichrétienne qui sévit en Europe n’est autre que la violence par laquelle une nouvelle vision de l’homme prétend remplacer l’anthropologie traditionnelle héritée de la civilisation judéo-chrétienne. Extraits :

« C’est un fait que les chrétiens ont de plus en plus de difficultés à vivre dans la société occidentale. Tout d’abord, il y a un climat d’hostilité surnaturelle croissante envers le christianisme : il semble que le mal s’enracine dans la société. L’ésotérisme et la violence sont devenus omniprésents dans les médias ; l’avortement, la drogue et la pornographie sont galvaudés ; chaque jour des églises et des cimetières sont profanés ; le blasphème serait devenu une forme d’art dont le grand public devrait se délecter ; des activistes comme les Femens s’attaquent aux symboles de la religion, et les médias manquent rarement une occasion de dévaloriser l’Église. C’est cette hostilité latente envers le christianisme qui explique l’indifférence, voire la complaisance, de notre société face aux profanations de son patrimoine religieux et aux massacres des chrétiens dans le reste du monde.

Outre ce climat d’hostilité, qui vise à extirper le sentiment chrétien du cœur des personnes, les chrétiens se heurtent de plus en plus à des normes sociales auxquelles ils ne peuvent consentir en conscience. Ces normes portent sur la morale. On observe un phénomène croissant en Europe de limitation des droits des chrétiens, en particulier dans les pays libéraux avancés (…)..

Prenons l’exemple du Royaume-Uni : depuis l’adoption en 2010 d’une loi sur l’égalité et la non-discrimination, les sanctions et condamnations se multiplient. Ainsi par exemple un couple s’est vu refuser l’agrément pour être famille d’accueil en raison de son jugement sur l’homosexualité, un médecin a dû quitter ses fonctions au sein d’un service social après s’être abstenu de prendre part à la décision de confier des enfants à des couples de même sexe, les agences catholiques d’adoption ont été contraintes de cesser leurs activités en raison de leur refus de confier des enfants à l’adoption à des couples de même sexe, une employée de mairie affectée à l’état civil et un conseiller conjugal ont été licenciés au nom de la non-discrimination, après avoir exprimé leur incapacité, en conscience, à célébrer l’union civile et à conseiller sexuellement un couple d’homosexuels. En janvier 2013, la Cour européenne n’a pas jugé abusifs ces deux licenciements dans un arrêt exemplaire de la tendance liberticide du libéralisme, par laquelle une société fondée sur un consensus d’amoralité devient intolérante envers ceux qui continuent à exercer en conscience un jugement moral sur la conduite humaine (…).

Peut-on dire pour autant que les chrétiens européens font l’objet de discriminations ? Sont-ils privés de certains biens ou de l’exercice de certains droits en raison de leur religion ? Oui, mais de façon insidieuse et rarement officielle. Certaines professions sont hostiles aux chrétiens pratiquants. Cependant, de vraies discriminations contre les catholiques, comme ce fut le cas lors de la crise anticléricale de la IIIe République, il en reste peu dans le droit français. J’en vois une : l’interdiction faite aux religieux d’enseigner dans les établissements publics du premier degré (loi du 30 octobre 1886, art. L141-5 du Code de l’éducation). C’est bien là une rupture de l’égalité en raison de la religion. Il n’est pas prouvé qu’un religieux soit un mauvais professeur.

Disons-le clairement : la laïcité et la liberté religieuse, en mettant toutes les religions à égalité, ont plutôt eu pour effet de supprimer les discriminations en fonction de la religion. À part le cas mentionné plus haut, en théorie, toute personne peut accéder aux fonctions administratives et électives quelle que soit sa religion. Par contre, que ses convictions morales ou religieuses l’empêchent d’assumer l’ensemble de ses obligations professionnelles, c’est une autre question.

En réalité ce sont plutôt les chrétiens qui souhaitent pouvoir discriminer, et qui sont sanctionnés pour ce fait. Plus généralement, les chrétiens, comme les adeptes d’autres religions, aimeraient ne pas avoir à respecter certaines lois contraires à leur religion ou qui heurtent leur conscience. Une jeune musulmane exclue de l’école publique parce qu’elle porte le voile est-elle discriminée ? N’est-ce pas plutôt elle qui se prive du bien de l’instruction en refusant de se conformer à « l’égalité » entre les élèves imposée par la laïcité ?

(…) Le concept de non-discrimination est une impasse, car il est fondé sur une égalité abstraite : le vrai problème n’est pas d’abord dans une volonté réelle ou supposée de discriminer les chrétiens, mais dans le fait que la loi s’éloigne de la justice et qu’elle envahit tous les domaines de l’existence. Ce ne sont pas les chrétiens qui seraient devenus moralisateurs, c’est la loi qui s’est mise à faire de la morale, plus encore, qui prétend être la morale commune. La véritable question est celle de la définition de la justice et de la source de la morale publique. Ce que les chrétiens perçoivent comme une « discrimination antichrétienne » n’est autre que la violence avec laquelle une autre « morale » prétend remplacer l’anthropologie chrétienne.

L’anthropologie est devenue du droit avec l’irruption des droits de l’homme, car ces derniers expriment une définition de l’homme. En déterminant ses droits fondamentaux, c’est l’homme lui-même qui est défini. Ainsi en modifiant ses droits, il est possible de modifier la définition sociale de l’homme. C’est la raison pour laquelle tous les débats anthropologiques sont traduits en termes de droits de l’homme et portés devant les juges.

À la différence d’une loi ou de décision de justice ordinaires, l’affirmation d’un droit de l’homme s’impose comme une progression dans la vérité. Il n’y a pas de liberté de conscience face aux droits de l’homme : nul ne peut dire je ne crois pas aux droits de l’homme. Lorsque le juge ou le politique redéfinissent la vie, la mort, la famille, le mariage, ou encore la personne, ils n’affectent pas seulement le droit, mais aussi notre perception de la réalité, et par suite de la vérité. Par exemple : quand le droit dit qu’un enfant a deux pères (suite à une adoption), est-ce vrai ? Est-ce la réalité ? De quelles réalités parlons-nous : la réalité vraie ou la réalité fictive mais néanmoins légale et par suite contraignante ? Peut-on dire d’un homme qu’il est une femme, et doit-on le croire – en vertu des droits de l’homme – dès lors qu’il le demande ? L’homme, la femme, le fœtus, le mariage, la famille, la vie, la mort, la moralité ne sont-elles que des « notions » au pouvoir de l’homme ? Ces droits donnent à l’homme la liberté du fou : celle de ne plus être contraint par la réalité, néanmoins ils prétendent définir la vérité et sont appuyés par la force de l’autorité publique.

Lorsqu’il subit cette folie, un chrétien peut-il encore se prétendre discriminé ? (…) Ainsi, lorsqu’une infirmière doit pratiquer un avortement, où est la cause de l’injustice ? Dans la contrainte ou dans l’avortement ? (…) Une personne qui se plaindrait d’être discriminée en raison de ses convictions s’inscrirait d’elle-même dans le paradigme libéral relativiste. Elle serait en pure contradiction puisqu’elle prétendrait imposer à la société son jugement personnel au nom de l’équivalence des jugements de conscience. Elle demanderait le respect de son intolérance au nom de la tolérance.
Une telle approche est certainement vouée à l’échec (…).  Il ne faut pas chercher à entrer dans le concert des minorités opprimées. Demander à être toléré, c’est renoncer à être compris et donc à témoigner. Islamophobie, homophobie, christianophobie, même combat ? Certainement pas.

L’injustice particulière que certains chrétiens subissent est la conséquence d’une injustice plus grande tenant à la définition même de l’homme. Il faut garder à l’esprit que le devoir des chrétiens n’est pas de se faire une existence à l’abri des ennuis, mais de témoigner pour tous. Le combat porte aujourd’hui sur la détermination de la source de la morale, dont le monde essaie de déposséder l’Église et les consciences. L’affirmation morale des chrétiens, publique, est plus que jamais nécessaire, pour ne pas être expulsés de la scène publique et rendus vulnérables à toutes les injustices, et pour témoigner ».

Référence : Quelle non-discrimination ?

JPSC 

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