Quand le déluge est là, noyant notre raison, et quand la sidération tend à nous faire perdre toute considération (25/10/2023)

De Fabrice Hadjadj sur le site du Figaro via le site "Les Provinciales" :

« Comment écraser la tête de l’ennemi sans qu’il nous dévore le cœur ? »

TRIBUNE – Face à l’horreur de l’attaque du Hamas, la sidération tend à nous faire perdre toute considération. Le philosophe chrétien d’origine juive livre une méditation profonde sur l’« heure décisive » qui attend Israël et l’Europe et sur le dilemme du judéo-chrétien qui ne peut accepter le pacifisme sans se résoudre pour autant au bellicisme.

Lauréat du prix Montherlant de l’Académie des beaux-arts et du prix du cardinal Lustiger de l’Académie française, Fabrice Hadjadj est l’auteur de nombreux essais et pièces de théâtre (…). Il dirige l’institut Philanthropos, à Fribourg, en Suisse.

Comment écraser la tête de l’ennemi sans qu’il nous dévore le cœur ? Car nous pourrions le vaincre en nous laissant gagner par son inhumanité, et ce serait là son plus grand triomphe – un triomphe intérieur. De là cet appel répété en pleine annonce de l’apocalypse : «Vous entendrez parler de guerres et de bruits de guerres : gardez-vous d’être troublés, car il faut que ces choses arrivent. Et ce ne sera pas encore la fin » (Mt 24:6 ; Mc 13:7 ; Lc 21:9).

« Pas encore la fin », voilà qui pourrait nous troubler davantage, mais qui en appelle à notre endurance. D’ailleurs, il s’agit d’apocalypse, c’est-à-dire, au cœur de la catastrophe, de la révélation de nos cœurs. Qui serons-nous dans l’épreuve ? Sous quel étendard, au-dessus de la mêlée et des deux camps terrestres, allons-nous vraiment militer ? Tout combat parmi les hommes se joue toujours sur deux plans, matériel – de la matérialité la plus brutale – et spirituel – de la spiritualité la plus virginale, parce qu’elle maintient son élévation, non pas à l’abri d’un « coin prière », mais au milieu du carnage.

Au demeurant, écraser la tête de l’ennemi, de manière inexorable, c’est là l’œuvre de la Vierge sainte, la fille de Sion, l’acte même de sa douceur aux pieds nus. Ainsi parle dès l’origine le Seigneur au serpent : « Je mettrai l’inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et sa postérité : celle-ci t’écrasera la tête, et tu lui blesseras le talon » (Gn 3:15). Oui, le talon est blessé (aussi mortellement que pour Achille), il y aura nécessairement du sang, mais le cœur doit rester pur.

Le samedi 7 octobre dernier n’était pas seulement le 50e anniversaire de la guerre du Kippour ou le chabbat de Simhat Torah (« la joie de la loi »). C’était aussi Notre-Dame-du-Rosaire, seule fête mariale qui commémore une victoire guerrière, celle de Lépante, contre la flotte islamique d’Ali Pacha. Le « déluge d’al-Aqsa » s’opère dans cet alignement des astres, laissant entendre un célèbre cri du djihad : « Après samedi, il y a dimanche », autrement dit : après les Juifs, les chrétiens. Mais, je le répète, dans ce déluge inévitable, comment bâtir une arche ?

Confusion entre le terroriste et le soldat

La sidération tend à nous faire perdre toute considération. C’est le but du terrorisme : non pas seulement tuer, mais tuer de telle sorte que les vivants soient atteints dans leur capacité de jugement, qu’ils ne puissent plus répondre mais seulement réagir, sur un mode pulsionnel, de manière à inverser la donne. Les proches des victimes, victimes eux-mêmes, entrent dans une fureur aveugle, et réagissent avec une violence qui permet à la violence antérieure de revendiquer une justification après coup. On s’était même déjà dit que, pour aller jusqu’à de telles atrocités – l’enlèvement d’enfants, l’attentat-suicide, par exemple –, il fallait que le terroriste soit acculé par des puissances impérialistes qui ne lui laissaient guère d’autre possibilité que la résolution du désespoir. Il devient le petit David philistin face au géant Goliath juif. Il va falloir l’excuser, et nous accuser nous-mêmes, pente d’autant plus facile que nous avons la fibre judéo-chrétienne. Mais, en excusant ainsi son inhumanité, nous accomplissons sa déshumanisation : nous ne lui reconnaissons aucune liberté dans le bien, aucun sens de l’honneur, aucune possibilité de dépasser la mécanique vengeresse. Au contraire, le punir comme il convient, c’est le reconnaître dans sa responsabilité d’homme.

Le déluge est là, donc, noyant notre raison – dans ces images d’horreur qui pleuvent à torrent et que les terroristes eux-mêmes diffusent sur TikTok et Instagram, pour atteindre notre jeunesse. Les témoignages qui viennent de la base de Shura transformée en morgue, où arrivent dans des conteneurs des corps en morceaux, nous laissent sans voix : «Je peux vous assurer qu’on n’avait pas vu de telles images depuis le régime nazi, dit le colonel Weissberg, rabbin en chef de l’armée israélienne. Que dire lorsque vous découvrez le corps d’une femme enceinte tuée par un terroriste qui lui a ouvert le ventre, puis en a extrait le fœtus avant de leur couper la tête à tous les deux ? Et que dire encore face aux corps de mères ou de grands-mères violées avec une violence telle qu’on leur a cassé les os du pubis »

Après quoi ce sont les images de Gaza en ruine, l’hôpital al-Ahlil’église Saint-Porphyre, les cadavres qui gisent dans les décombres tandis que nous sommes dans notre fauteuil face à notre écran, incapables de remonter aux circonstances de cette vision hypnotique, ne pouvant distinguer la cible du bouclier humain, car le Hamas, qui n’a pas eu de mal à décapiter des bébés, n’a pas non plus de problème à tuer les Gazaouis désireux de partir : ils ont besoin de ce manteau de civils pour couvrir leurs crimes.

Comme il suffit d’un bouton pour visionner ces violences, nous cherchons un bouton pour les faire disparaître. La paix, tout de suite ! Ou l’extermination, tout de suite ! Pourvu que ça finisse rapidement ! Pourvu que nous puissions retourner à notre confort ! Nous sommes incapables de patience, et, rejetant l’horreur de la guerre, nous en rejetons aussi l’honneur. Nous confondons le terroriste et le soldat. Nous réduisons la situation à une adversité binaire, sans perspective, en dehors du temps long. Obnubilés par les images calamiteuses, nous ne replaçons plus les événements dans l’histoire d’Israël. (…)

L’Europe suivrait Israël dans sa chute

Il me faut citer ici ce que notait en 2009 le regretté philosophe israélien Michaël Bar Zvi : « En entendant les vociférations de la rue parisienne contre Israël, je me suis souvenu de cette phrase d’Érasme: “Ah, pour qui doit-on écrire, si au milieu des glapissements et des cris venus de la politique les oreilles sont devenues sourdes aux finesses des demi-tons ?” Ce n’est pas la haine qui me dérange, elle est préhistorique, ce n’est pas non plus la violence qui m’effraie, elle est viscérale, et c’est encore moins le mensonge, il est inhérent à la cause. Non, ce qui me trouble le plus, c’est la lourdeur, le poids, l’opacité du nuage, ou peut-être faudrait-il dire du brouillard sous lequel on nous ensevelit. (…) La finesse des demi-tons ne sied plus aux discours de la rue, des écrans, des scènes. » Pour qui connaît un peu l’esprit du Talmud, cette finesse apparaît comme profondément juive. Mais elle est aussi l’âme du continent européen, et c’est elle que le fondamentalisme, qu’il soit technologique ou religieux, s’efforce de faire disparaître.

L’heure est décisive. Elle devait arriver. Israël ne pouvait que finir par produire une affaire Dreyfus à l’échelle mondiale, où chacun est sommé de s’engager. Si les Écritures juives sont notre source, il se pourrait bien que l’État juif soit notre estuaire.

Pierre Boutang osait écrire dans La Nation française le 1er juin 1967, peu avant la guerre des Six-Jours : « L’homme européen désormais ne se trouve plus éminemment en Europe, ou n’y est pas éveillé. Il est, paradoxe et scandale, en Israël; c’est en Israël que l’Europe profonde sera battue, ou gardera, avec son honneur, le droit à durer. » Michaël Bar Zvi, représentant du KKL, se souvenait d’une parole d’Érasme par cœur : quel membre des Frères musulmans pourrait citer Érasme avec admiration ? Si Israël tombe, l’Europe ne pourra que tomber.

Il ne s’agit pas que de culture, mais aussi de mystère. Comment se fait-il que la destinée d’un pays plus petit qu’une région italienne ou que deux départements français puisse avoir de telles répercussions sur l’avenir du monde ? Pourquoi 9 millions de Juifs, qui revendiquent une terre aussi minuscule, sont-ils un scandale pour 2 milliards de musulmans, qui possèdent 57 pays et prétendent à l’unité de l’Oumma ? Autant demander directement : pourquoi le Verbe s’est-il fait juif ?

On ne peut manquer de le voir, même s’il faut le croire : ce peuple est marqué par une élection qu’il est le premier à ne pas comprendre. Le Juif aurait beau ne pas avoir foi en Dieu, Dieu continue d’avoir foi en lui, le mettant à part des nations, l’épousant pour le meilleur et pour le pire, enfin le chargeant d’une mission de trouble-fête et de révélateur… Sitôt que l’ordre mondial veut se clore sur soi, le voici qui déconcerte et dérange, irruption de la transcendance malgré lui.(…) Avec un tel scandale, on peut prévoir que l’antisémitisme durera aussi longtemps que le temps. L’égalitariste n’aime pas le Juif parce qu’il est récalcitrant à son engin niveleur ; l’antisémite lui est supérieur en cela qu’il a l’instinct du surnaturel. Il devine qu’il se passe avec le Juif quelque chose d’étrange, de plus étrange que ce qui se passe avec le simple étranger. Cette élection n’est certes pas un passe-droit, au contraire, c’est l’exigence d’une droiture à toute épreuve : ne pas succomber à la tentation de l’orgueil et du mépris, garder, encore une fois, l’honneur au milieu de l’horreur.

Faisant ce constat, je ne donne pas de solution (Dieu merci ! une solution ne pourrait qu’arracher le bon grain avec l’ivraie). Je redouble le problème. On ne peut pas être pacifiste, il faut répondre à l’agression ; on ne peut pas être belliciste, il ne suffit pas de réagir. Nous avons besoin d’un chef de guerre porté par les ailes de la Colombe, qui ne sort le glaive que pour planter l’olivier.

Ce double problème était déjà celui de Jeanne d’Arc. Il ne se dénoue que dans le mystère d’une vocation à la fois chaste et guerrière, selon Charles Péguy :

Ceux qui savent prier ne savent pas se battre.
Ceux qui savent se battre ignorent de prier.
De l’oraison trop belle aux batailles trop laides,
Nul ne sait faire ensemble et la guerre et la paix (…).

Que pour nous réveiller vienne le chef de guerre.
Double chrétien pour des temps doublement tombés.

Double chrétien ou – c’est à peu près la même chose – simple Israélien, conscient que le monde le regarde et que l’Éternel l’attend.

Fabrice Hadjadj, Le Figaro du 25 octobre 2023.

13:47 | Lien permanent | Commentaires (14) |  Facebook | |  Imprimer |