Nous pourrions encore être un « nous » chrétien.
Pourtant, l'impulsion à maintenir notre regard fixé sur les vestiges d'une réalité divine incarnée s'estompe rapidement face à la myriade de visions du monde individualistes et concurrentes. Rares sont ceux qui, de nos jours, sont aussi hostiles à la religion révélée que l'étaient les philosophes ou les communistes, mais dans le contexte de notre consensus pluraliste, une foi pour laquelle il vaudrait la peine de mourir peut paraître au mieux désuète, au pire dangereuse.
En cela, notre monde n'est pas si éloigné de celui de Pascal. À sa naissance, la France sortait à peine de décennies de guerres de religion dévastatrices, et nombre de catholiques privilégiaient l'harmonie à la vérité. Aujourd'hui, la situation est similaire : faire la paix avec le monde à tout prix, en s'appuyant sur des théories comme le confessionnalisme et le dialogue interreligieux pour atténuer les divergences. Même les plus fervents d'entre nous peuvent trouver une sagesse illusoire dans ce que Manent identifie comme une tendance jésuite à « doubler l'Église », une stratégie rhétorique qui atténue la violence des conflits entre le sacré et le profane, censée nous préserver des conséquences de la rigidité.
Mais il n'existe pas d'espace neutre. À l'ancien dogme a succédé une nouvelle version, imposée par la force du confort moderne et des distractions technologiques.
Le matérialisme qui troublait Pascal durant la période mercantiliste de Louis XIV est devenu plus insidieux à l’ère numérique. « Au lieu de contraindre les gens à obéir », explique Manent, « il s’agira de les fidéliser en leur fournissant les biens qu’ils désirent. » Le mot clé ici est « fournir », car le visage de l’avarice aujourd’hui ressemble moins à la fierté de posséder qu’à la recherche de la facilité d’utilisation. « Vous ne posséderez rien et vous serez heureux », nous dit le Forum économique mondial. Cette promesse de bonheur est pourtant illusoire, principalement parce que, sans un véritable sentiment d’appartenance au corps politique, et a fortiori au corps du Christ, celui qui l’entend ne saisit pas pleinement le sens du premier mot de cette phrase : vous .
De plus, que ce soit par une cupidité désuète pour l'or ou par une nouvelle forme de bien- être rendue possible par le streaming vidéo et la livraison de nourriture, notre crédit matériel et notre débit spirituel se sont universalisés d'une manière que Pascal avait prédite en 1660. Manent écrit : « au lieu qu'un petit nombre ait toute latitude pour exercer sa concupiscence tandis que la majorité est forcée de réprimer la sienne », les post-chrétiens occidentaux de toutes classes et races sont également tombés dans le piège de ce que Pascal a prophétisé comme « la grande transformation ».
Le cinéaste Jean-Luc Godard avait déjà perçu une transformation similaire lorsqu'il constatait, dans son film Masculin Féminin (1966 ), que nous étions devenus « les enfants de Marx et de Coca-Cola ». Manent, quant à lui, analyse ce changement culturel sous un angle plus théologique, décrivant le choix des peuples de l'empire chrétien séculaire de « renaître… cette fois-ci à un baptême d'effacement ». Sur ce point, l'analyse de Manent se révèle plus nuancée qu'une simple critique de l'idéologie libérale dominante et de tous les -ismes qui l'accompagnent .
Ce n'est ni la prise de la Bastille, ni même la Révolution bolchevique qui a anéanti la priorité de notre identité baptismale chrétienne. En réalité, comme l'affirme Manent dans * Beyond Radical Secularism* , le rebaptême collectif de la France n'est survenu ni avec l'avènement des Lumières, ni avec le gallicanisme napoléonien, ni même avec le virage à la laïcité opéré par la Troisième République au tournant du siècle , mais avec le déchaînement du mal technocratique associé aux nazis et à la Seconde Guerre mondiale. Cette transformation ne fut pleinement perceptible que vingt-cinq ans plus tard, lorsque, à la fin des années 1960, un sentiment général d'épuisement s'installa en Occident, comme si les grandes entreprises humaines appartenaient désormais au passé.
Quel que soit le moment où l'on situe le tournant qui a conduit au déclin du christianisme comme principe organisateur des sociétés occidentales, la pensée de Pascal demeure précieuse pour toute tentative de renouveau, en France et bien au-delà. Le défi lancé par Manent à l'Occident est ici subtil et dépasse la simple nostalgie d'une époque où la foi avait une réelle importance. Puisqu'il est impossible de remonter le temps, réparer cet « effacement » exigera de reconnaître nos erreurs actuelles et de redécouvrir la Parole.
Il ne saurait être judicieux, nous dit Manent, de suivre la voie quasi-épicurienne d'une figure comme Montaigne, et encore moins celle d'un iconoclaste sinistre comme Rousseau, qui tous deux cherchent à relativiser, voire à célébrer, la faiblesse intrinsèque de l'humanité. Manent remarque que pour un esprit curieux comme celui de Montaigne, il existe une tentation de penser que « le mal occupe en nous une place insaisissable, et il serait imprudent de chercher à l'extirper de notre être ». Pour que l'hôte ne se détruise pas avec son parasite, chrétiens et non-chrétiens ont une forte tendance à substituer à la notion de repentance celle de « candeur » ou de « véracité ». Ce qui importe, c'est l'honnêteté envers soi-même, plus que l'angoisse du péché ou même l'espoir du salut. Oublions l'idée de souffrance rédemptrice.
Mais le dilemme consistant à choisir entre l’honnêteté envers soi-même et l’obéissance à Dieu est fallacieux, et pas seulement au niveau individuel. Ce qui a fait la grandeur de l’Occident, malgré ses imperfections, c’est notre attachement à la justice et notre confiance en la grâce face à la réalité du péché originel. Notre véritable liberté ne vient pas de nous-mêmes, mais de l’œuvre du Libérateur, qui « révèle l’humanité à elle-même », nous alertant sur une forme d’esclavage qui se dissimule sous le masque de la liberté. Manent décrit poétiquement cette vie de liberté au sein d’une communauté chrétienne dogmatique comme « le grand drame de l’ensemble ».
Nous en arrivons ici à ce qui constitue peut-être le principal argument de vente du nouveau livre de Manent : sa défense de la joie pascal et son invitation à une existence joyeuse, à la fois individuelle et collective. Manent nous rappelle que notre jugement sur un homme de foi comme Pascal est obscurci « parce que nous supposons que le problème humain est résolu ». Ainsi, Pascal pourrait apparaître, même aux catholiques pratiquants d’aujourd’hui, comme un puritain austère qui dépouille l’orthodoxie de tout romantisme. De cette façon, le pari de Pascal, souvent réduit à un pari utilitariste sur le ciel plutôt que sur l’enfer, ne donne pas l’impression d’être face à un royaume proche. Au contraire, selon cette vision déformée, une vie de foi ressemble surtout à une épreuve de Sisyphe, régie par la peur de la perte. Ainsi, une société entière qui prendrait au sérieux cette caricature du pari de Pascal aurait certainement le sentiment de vivre dans un sombre cachot de superstition, ce qui correspond malheureusement à la perception qu’ont beaucoup de gens aujourd’hui d’une époque où le corps politique et le corps du Christ se confondaient largement.
Manent insiste cependant sur le fait que c'est l'incroyant moderne qui, en fin de compte, est dépourvu de joie, et la société incroyante moderne qui est sans espoir. Dans l'un des passages les plus saisissants de son ouvrage « Challenging Modern Atheism and Indifference » , Manent écrit :
La démarche chrétienne ne consiste pas à confronter la raison au mystère, au risque d'y trouver ténèbres et scandale, ni, au contraire, à y projeter une « lumière » illusoire. Elle consiste plutôt à unir toujours plus étroitement le message du mystère à l'expérience humaine la plus commune, afin de nourrir en soi l'expérience chrétienne : l'expérience de l'asservissement de la volonté, de la liberté humaine entravée, et l'expérience indissociable de la libération, de l'affranchissement.
Manent ne mentionne pas le grand cinéaste français Éric Rohmer (contemporain du susmentionné Godard), mais je me dois de le faire brièvement, car c'est en grande partie grâce à lui que j'apprécie Pascal comme source d'un profond encouragement. Dans deux de ses films, Ma nuit chez Maud (1969) et Un conte d'hiver (1992), Rohmer dialogue directement avec Pascal, suggérant un destin humain moderne fondé sur les promesses divines d'un bonheur véritable en ce monde, rejetant Marx et Coca-Cola, ainsi que l'idée d'une foi perçue comme un rempart terrestre et déprimant contre la misère éternelle. Comme je l'explique dans mon livre La Foi décryptée , l'exploration par Rohmer des idées de Pascal dans ces deux films (et indirectement dans d'autres) ne nous conduit pas à une rigueur oppressante, mais à une expérience d'abondance. De même, dans la réévaluation opportune de Pascal par Manent, nous comprenons que la proposition chrétienne nous offre à tous « une grâce qui laisse peu de place à la tristesse ».
Le message de Pascal est, en définitive, un appel à la conversion. Il s'agit, et c'est essentiel, d'une conversion de toute la société, qui profiterait même à ceux qui y résistent ou l'ignorent. Cette conversion offre non seulement une meilleure identité collective, mais aussi des identités individuelles solides, où les exceptions aux normes de la morale chrétienne n'ont plus à porter le poids de la construction et de la validation de soi, mais deviennent au contraire éligibles à la miséricorde qui est au cœur de l'éthique majoritaire.
Comme l'affirmait Eliot dans sa conférence « L'Idée d'une société chrétienne » en 1939, « il s'agirait d'une société où la fin naturelle de l'homme – la vertu et le bien-être en communauté – serait reconnue pour tous, et la fin surnaturelle – la béatitude – pour ceux qui ont les yeux pour la voir ». Le christianisme, après tout, est le principe qui, d'abord, animait les apôtres comme un seul corps au Cénacle, puis transforma l'Empire romain. Pendant des siècles, l'Évangile a constitué le fondement d'un système qui a permis au monde de former le « nous » le plus vaste et le plus fort qu'il ait jamais connu. Il est nécessaire de le redécouvrir.
Tout penseur occidental sérieux d'aujourd'hui devrait remercier Pierre Manent de nous avoir rappelé Pascal, ainsi que l'ampleur et l'urgence de sa proposition. La question de la compatibilité du libéralisme avec le christianisme demeure ouverte pour nombre d'intellectuels catholiques, mais si les chrétiens sont véritablement disposés à répondre à leur vocation, il est impossible, d'une manière ou d'une autre, de continuer à cloisonner notre foi et la sphère publique. Il est grand temps que l'héritage que T.S. Eliot a légué au monde anglophone au milieu du XXe siècle soit repris, car, comme le rappelle Manent, la possibilité d'un Dieu ami des hommes demeure toujours présente, même en ce siècle si particulier.
Avec une cible aussi magnifique en ligne de mire, comment ne pas viser et tenter un tir lointain ?
• Article connexe sur CWR : « Remettre en question l’athéisme et l’indifférence modernes : la défense de la proposition chrétienne par Pascal » (3 octobre 2025) par Carl E. Olson.