Marche pour la Vie : quand les évêques brillent par leur absence... (21/01/2026)
De Solène Tadié sur le NCR :
Des milliers de jeunes manifestent pour la vie à Paris, mais l'absence d'évêques risque de creuser un fossé générationnel.
ANALYSE : À une époque de profonde confusion morale, les Églises nationales ne peuvent se permettre de paraître plus hésitantes quant à leurs propres enseignements que les jeunes qui les adoptent
Environ 10 000 personnes se sont rassemblées place Vauban à Paris, devant l'emblématique palais des Invalides, pour la Marche pour la vie annuelle, le 18 janvier.
La foule, majoritairement jeune, visiblement engagée et sans ambages, s'est rassemblée pour défendre la dignité de la vie humaine à un moment où les enjeux législatifs sont particulièrement importants pour la France.
La marche s'est déroulée deux ans seulement après l'inscription du droit à l'avortement dans la Constitution française et quelques jours avant un débat au Sénat sur la loi relative à l'aide médicale à mourir , un projet de loi visant à normaliser l'euthanasie et le suicide assisté, plaçant ainsi la France parmi les pays ayant la législation la plus permissive au monde en la matière. Pour de nombreux participants, ce contexte a conféré à la marche une dimension historique.
Pourtant, tandis que les militants pro-vie — pour la plupart de jeunes catholiques — remplissaient la place en grand nombre pour défendre ce qu'ils considéraient comme une question de civilisation, la hiérarchie catholique française brillait par son absence. Seul l'ancien évêque du diocèse de Toulon-Fréjus, Dominique Rey, était présent.
Cette absence, constante au fil des ans, invite à une réflexion plus approfondie sur la manière dont les dirigeants de l'Église s'engagent — ou hésitent à s'engager — dans les questions morales publiques à un moment où la foi connaît un renouveau générationnel, porté par une jeunesse en quête de repères moraux.
Une mobilisation jeune et intransigeante
Derrière une banderole proclamant « Soigner et soutenir, jamais réprimer », une foule fervente a envahi les rues de la capitale française dimanche après-midi, donnant le ton à une manifestation à la fois pacifique et déterminée. Étudiants, jeunes familles et manifestants novices se sont joints aux militants de longue date. Les organisateurs estiment l'âge moyen des participants à une vingtaine d'années, et la mobilisation a atteint plusieurs milliers de personnes – un succès malgré un soutien institutionnel limité et une couverture médiatique minimale.
« Descendre dans la rue nous paraît essentiel », a déclaré Marie-Lys Pellissier, 24 ans, porte-parole de la Marche pour la Vie en France, au Register. « C’est le seul moment de l’année où nous pouvons exprimer publiquement notre opposition à l’avortement et à l’euthanasie et proposer des solutions concrètes. Le reste du temps, les médias ne nous donnent jamais la parole. »
Si la marche a rassemblé une majorité de jeunes, expliqua-t-elle, c'est parce que ces questions de bioéthique confrontent les jeunes générations de manière précoce et directe, ne laissant que peu de place à la neutralité ou à l'indifférence. Évoluant dans un contexte de relativisme moral et de législation bioéthique de plus en plus permissive, nombre de jeunes participants se sentent obligés de manifester leur opposition dans la rue.
Un autre fait marquant de cette année a été la prise de parole de nombreuses femmes, souvent jeunes, qui ont accepté de partager ouvertement leur expérience de l'avortement. Certaines ont témoigné publiquement de leurs avortements passés et des conséquences psychologiques et morales à long terme qu'elles ont subies, cherchant à remettre en question le discours dominant qui présente l'avortement comme une libération. Parmi elles, Emilie Quinson, qui s'est récemment exprimée au Parlement européen pour sensibiliser l'opinion publique aux réalités de l'avortement et au manque d'alternatives offertes aux femmes confrontées à une grossesse non désirée. Mme Quinson a révélé avoir subi trois avortements, avoir vécu un traumatisme profond et avoir ensuite élevé cinq enfants – une expérience qu'elle considère aujourd'hui comme essentielle à son témoignage public.
Le silence des bergers
En France, prendre position publiquement sur l'avortement ou les questions de fin de vie est devenu de plus en plus risqué. L'avortement est désormais considéré comme un droit constitutionnel, et le délit d'« entrave à l'avortement » a considérablement restreint l'espace d'expression. Dans ce contexte, le choix de nombreux jeunes de s'exprimer en défense de la vie revêt une importance particulière. Cependant, cette volonté de prendre de tels risques, parfois au détriment de leur carrière, ne trouve pas le même écho au sein de la hiérarchie ecclésiastique, qui se montre souvent très prudente sur ces sujets, y compris dans ses homélies.
« Chaque année, nous écrivons aux évêques pour les inviter à la Marche pour la Vie, annoncer la date et leur demander de venir », a déclaré Pellissier. « Certains ne répondent jamais. D’autres nous assurent de leurs prières. Et parfois, on nous dit très franchement que ce n’est pas leur priorité. »
Elle a ajouté que de nombreux diocèses hésitent encore à annoncer l'événement. Les organisateurs ont également été frappés par le fait que, avant le débat au Sénat sur l'euthanasie, les évêques français aient publié une tribune collective s'opposant au projet de loi sans mentionner une seule fois la Marche pour la vie.
Cette année encore, Mgr Rey, évêque émérite de Toulon-Fréjus, était le seul membre de l'épiscopat français à participer à la marche. Pellissier a affirmé qu'au cours des cinq ou six dernières années, Mgr Rey et Mgr Marc Aillet, évêque de Bayonne, avaient été les seuls évêques à s'y être rendus en personne. L'ancien archevêque Michel Aupetit de Paris n'y a participé qu'après avoir quitté ses fonctions, un détail qui souligne la gêne que ressentent les évêques en exercice à être présents publiquement à la Marche pour la Vie.
Ce manque d'engagement est d'autant plus incompréhensible pour ces jeunes militants que le Vatican a toujours adopté une position sans équivoque sur ces questions de bioéthique. Dans son message de Nouvel An aux diplomates, le pape Léon XIV a réaffirmé la ferme doctrine de l'Église sur la vie, dénonçant l'avortement comme une pratique qui « interrompt une vie en devenir » et condamnant l'euthanasie comme une « compassion trompeuse », tout en exhortant les pouvoirs publics à soutenir les mères, les familles et les personnes vulnérables plutôt que de réprimer la vie. « Le message est clair », a déclaré Pellissier. « Les évêques sont soutenus par la clarté du Vatican et de l'enseignement de l'Église. Ils n'ont rien à inventer : ils doivent simplement s'en emparer et se tenir à nos côtés. »
La nouvelle génération réclame de la clarté.
Forte de son expérience de plusieurs années au service de la cause pro-vie, Pellissier a constaté que la clarté sur les questions de vie est l'une des principales raisons pour lesquelles un nombre croissant de jeunes se tournent à nouveau vers l'Église. Les catéchumènes d'aujourd'hui, a-t-elle affirmé, ne recherchent pas une foi édulcorée ou évasive, mais une foi capable d'aborder les questions morales qui structurent la société contemporaine. Dans plusieurs cas qu'elle a observés, les débats sur l'avortement ou l'euthanasie ont constitué un premier contact avec le christianisme, une rencontre intellectuelle et morale qui a ensuite ouvert la voie à la conversion.
« Les jeunes devraient demander à leurs évêques de se joindre à nous à l'avenir », a-t-elle déclaré. « Nous devons leur dire : “Vous êtes nos pasteurs. Nous avons besoin de vous sur ces questions de société.” »
Les questions relatives au début et à la fin de la vie, a-t-elle insisté, ne sont pas secondaires, mais anthropologiques, car elles touchent aux fondements de la société et relèvent pleinement de la mission d’enseignement de l’Église. À l’heure d’un renouveau discret mais profond de la foi catholique dans le pays, la question soulevée par la Marche pour la Vie de cette année n’est donc pas seulement de savoir pourquoi si peu d’évêques y ont participé, mais aussi si la hiérarchie ecclésiastique prend conscience du moment historique qu’elle traverse et de la responsabilité qui lui incombe envers ceux qui redécouvrent la foi malgré, et non grâce à, l’approbation culturelle.
En cette époque de profonde confusion morale, les Églises nationales ne peuvent se permettre de paraître plus hésitantes quant à leurs propres enseignements que les jeunes qui les adoptent.
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