2026 : une année cruciale pour Léon XIV et l'Église catholique ? (21/01/2026)

De sur The European Conservative :

2026 : une année cruciale pour Léon XIV et l'Église catholique ?

Les défis qui attendent l'Église en Europe ne sont plus ponctuels, mais systémique.
L’année 2026 sera cruciale pour l’Église catholique et son influence culturelle dans le monde, y compris sur le plan politique. Le consistoire extraordinaire, tenu à Rome les 7 et 8 janvier, a marqué – selon de nombreux analystes – le véritable début du pontificat de Léon XIV.

En effet, nous avons jusqu'à présent été témoins de divers actes du pape Prévost qui, par essence, doivent être considérés comme la conclusion de certains points du programme de François (qui, pour la plupart, est resté inachevé et le restera probablement) : on peut penser, par exemple, à la première encyclique sur la pauvreté, Dilexi Te , ou aux notes doctrinales publiées par l'ancien Sant'Uffizio qui, selon les autorités vaticanes elles-mêmes, doivent être interprétées comme les derniers actes de déférence au mandat reçu de François. 

Dans le même temps, nous avons constaté des changements de cap significatifs et manifestes opérés par Léon XIV pour remédier aux faiblesses juridiques héritées de son prédécesseur : l’abolition du monopole de l’Institut pour les Œuvres de Religion (IOR), la banque du Vatican et la réforme de la Loi fondamentale du Vatican. Enfin, nous avons également observé des mesures s’inscrivant pleinement dans la continuité de François, que Léon XIV a clairement faites siennes : en premier lieu, la création d’évêques d’orientation résolument progressiste. Se dessine ainsi le profil d’un pontife qui souhaite agir en « révolutionnaire de la décélération », comme nous l’avions prédit à la veille du conclave : ni bergoglien, ni conservateur, ni – cela est évident – ​​traditionaliste.

Les thèmes abordés lors du Consistoire – le rôle des cardinaux dans la gouvernance de l’Église et la synodalité – préfigurent le développement du programme du pape Léon XIV pour les mois et les années à venir. On observe aujourd’hui une tentative d’expérimentation d’un modèle d’Église calqué sur les grandes entités politiques supranationales, se présentant comme un sujet institutionnel comparable à l’Union européenne ou aux Nations Unies. C’est dans cette perspective qu’il convient également de comprendre la récente relance du projet de Loi fondamentale de l’Église . Ce projet avait déjà été promu par Paul VI, qui estimait que les structures de l’Église devaient être adaptées aux cadres juridiques et politiques modernes. Il soutenait l’idée de rédiger une véritable constitution ou charte fondamentale de l’Église, qui précéderait et fonderait toutes les autres lois et codifications.

Paul VI a également cultivé une vision de l'Église structurée selon un modèle monarchico-parlementaire. Dans sa perspective, les conférences épiscopales et le Collège des cardinaux fonctionnaient presque comme une chambre basse et une chambre haute au sein de l'institution ecclésiale. De cette approche découle une conception profondément atténuée de la papauté : le pape n'était plus la règle vivante et directe de la foi, ni le seul dépositaire de l'infaillibilité doctrinale, ni le médiateur exclusif du pouvoir entre Dieu et les évêques. Sa figure était plutôt conçue comme celle d'un porte-parole du magistère, un évêque parmi les évêques, doté d'un rôle d'arbitre – et même d'un droit de veto – analogue aux présidences des démocraties modernes.

Cette conception n'a jamais été mise en œuvre, mais elle n'a pas non plus été totalement abandonnée. Le choix de Benoît XVI de remplacer la tiare par la mitre épiscopale dans ses armoiries pontificales, par exemple, était hautement symbolique ; dans le même esprit, on peut citer le document d'étude sur l' évêque de Rome publié en 2024 par le cardinal Kurt Koch, une figure proche des sensibilités ratzingériennes.

Aujourd’hui, ce modèle semble connaître un nouveau souffle. Il a notamment bénéficié de la transformation du Collège des cardinaux opérée par le pape François, qui en a fait une assemblée mondialisée composée de représentants du monde entier. Ainsi, le sens de l’« universalité » que le Collège est appelé à incarner s’est définitivement déplacé d’un plan sacramentel et hiérarchique – où les cardinaux représentaient les trois degrés de l’Ordre sacré et, par le passé, même des laïcs non consacrés – vers un plan géographique. Parallèlement, en droit canonique, l’idée s’est imposée que l’électeur de l’évêque de Rome doit être lui-même évêque. Ce principe, établi au canon 351 § 1, a profondément redéfini la nature et la fonction du Collège.

Le nombre très élevé de cardinaux souhaité par François renforce l'idée d'un collège de plus en plus semblable à une chambre haute de l'Église. La pratique récente va également dans ce sens : lors du dernier consistoire, les cardinaux disposaient de cent minutes de temps de parole libre, suivies d'une conclusion du pape – une dynamique qui rappelle fortement le fonctionnement d'un Sénat.

Concernant le second thème majeur du Consistoire, la synodalité, on observe une confirmation de la ligne précédemment esquissée. Le pape Léon XIV avait déjà précisé – notamment dans l’ entretien avec Allen – qu’il n’envisageait aucunement une réforme démocratique de l’Église, à l’instar du pape François, où laïcs et évêques seraient appelés à décider ensemble de la doctrine et de la morale. Pour Léon XIV, la synodalité est tout autre chose : une harmonie des rôles, où laïcs et clergé apportent leur contribution, les évêques discernent et décident, et le peuple de Dieu met en pratique ce qui a été établi.

Tout cela découle également de l'ambition de présenter l'Église catholique comme un acteur majeur sur la scène internationale. Cette ambition se heurte toutefois à des obstacles qui dépassent largement le cadre culturel et religieux : ils touchent aux équilibres économiques et géopolitiques les plus profonds. Nous sommes ici face au paradoxe suivant : une Église qui se conçoit comme un sujet institutionnel supranational pénètre dans un champ qui n'est pas le sien, en adoptant ses catégories, son langage et sa logique opérationnelle. Dès l'instant où l'Église accepte de se présenter comme « une des grandes institutions mondiales », elle cesse de parler comme autre et commence à parler comme les autres . Ce faisant, elle ne se place pas sur un pied d'égalité, mais se soumet aux critères de légitimation de ceux qui dominent déjà ce champ : les États, l'Union européenne, l'ONU, les instances multilatérales et le droit international positif.

L'autorité de l'Église ne découle pas historiquement d'une similitude structurelle, mais d'une asymétrie reconnue. La force historique de l'Église dans le dialogue avec les empires n'a jamais reposé sur sa modernisation institutionnelle, mais sur le fait qu'elle représente un ordre différent : sacramentel, moral, transcendant. Lorsque Grégoire VII, Innocent III ou Pie XII s'adressaient aux puissants, ils ne le faisaient pas en tant que chefs d'une institution comparable, mais en tant que gardiens d'une loi supérieure – non négociable, non dérivée. Les réformateurs (parmi lesquels, vraisemblablement, le pape Léon XIV lui-même) sont aujourd'hui convaincus que l'Église est incapable de dialoguer d'égal à égal avec les puissances du monde en raison de sa « structure obsolète » héritée du passé, et non à cause des renoncements progressifs opérés ces dernières décennies pour imiter toujours plus le monde.

Autrement dit, alors que le monde se tourne à nouveau vers les empires, pourquoi l'Église catholique, héritière du plus illustre d'entre eux et mieux structurée que tous, persiste-t-elle dans une voie de faiblesse qui l'affaiblit au lieu de la fortifier ? Dès lors, la subordination du Vatican par l'Union européenne restera un thème central des temps à venir : une dynamique qui contribue tant aux silences doctrinaux sur des questions bioéthiques d'une importance capitale (euthanasie, avortement, unions homosexuelles) qu'à des révisions doctrinales concrètes, comme l'engagement abolitionniste du Saint-Siège concernant la peine de mort .

Cette incompatibilité entre Bruxelles et le Vatican ne peut toutefois rester sans conséquences. Les défis qui attendent l’Église en Europe ne sont plus ponctuels, mais systémiques. Les unions homosexuelles, la banalisation croissante de l’euthanasie, l’avortement abusif et la gestation pour autrui ne sont pas de simples questions morales : elles sont le fruit d’un ordre juridique qui confère à l’État et au pouvoir judiciaire une suprématie grandissante sur la famille, réduite à une simple construction administrative. Dans ce contexte, la centralisation fiscale et réglementaire progressive de l’Union européenne érode le principe de subsidiarité, privant les communautés naturelles et locales de leur capacité de décision.

Àces problèmes, ouvertement débattus et revendiqués, s'ajoutent d'autres, moins visibles mais non moins graves. L'augmentation structurelle des dépenses militaires, à titre de dissuasion face à la Russie, l'assimilation de modèles de contrôle et de planification propres aux politiques chinoises, et la marginalisation géopolitique de l'UE vis-à-vis des États-Unis, de la Chine, de la Russie et des puissances émergentes comme la Turquie et l'Inde, redéfinissent les priorités publiques européennes. Il en résulte un déplacement silencieux des ressources, de l'attention et de la légitimité vers les logiques de sécurité et de compétition mondiale, au détriment de la famille, du taux de natalité et de la cohésion sociale.

Le déclin démographique et la diminution rapide du nombre de chrétiens, notamment dans une Europe occidentale de plus en plus islamisée, sont les signes les plus manifestes de cette crise profonde. L’Église risque ici de se trouver démunie, non pas tant sur le plan doctrinal que sur le plan historique : tandis que le continent perd de son poids politique et de sa confiance en son avenir, le tissu humain qui a rendu sa civilisation possible se désagrège. Ce processus se déroule souvent sans bruit, conséquence indirecte de choix économiques, juridiques et culturels en apparence neutres.

Si l’Église choisissait le silence ou une présence purement adaptative, elle perdrait à moyen terme la capacité d’influencer le langage et les catégories par lesquels l’Europe se perçoit. À long terme, elle risquerait d’être réduite à une minorité résiduelle, tolérée tant qu’elle ne contredit pas l’ordre dominant. L’année 2026 se présente donc comme une année charnière, non pas pour mesurer le succès diplomatique de l’Église, mais pour vérifier si elle entend encore parler comme une conscience critique et comme une mère, ou si elle acceptera définitivement de devenir l’une de ces nombreuses institutions morales qui finissent par ne parler qu’à elles-mêmes. Et peut-être même pas à elles-mêmes.

Gaetano Masciullo est un philosophe, écrivain et journaliste indépendant italien. Il s'intéresse principalement aux phénomènes modernes qui menacent les fondements de la civilisation chrétienne occidentale.

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