La paix est la condition préalable au retour à une vie normale pour les communautés chrétiennes, et l'avenir de cette paix est au cœur des préoccupations de ceux qui chérissent les chrétiens de cette région. En Syrie, comme de nombreux autres segments de la société, les chrétiens attendent toujours de voir quelles seront les décisions des autorités de transition. En Irak, de nombreuses tensions persistent quant à la capacité des chrétiens de la plaine de Ninive à exercer pleinement leurs droits.
Au quotidien, de nombreuses familles chrétiennes du Levant sont tourmentées par cette question : est-il encore judicieux pour ma famille de rester sur la terre de nos ancêtres ? Les pères se demandent s'ils pourront assumer leur devoir de protéger et de prendre soin de leurs enfants. Les mères se demandent si elles verront leurs filles grandir dans des sociétés qui respectent leur identité et leur intégrité.
Il faut bien sûr répondre à ces questions en fonction des réalités de chaque société, mais une chose est sûre : le chaos ne fait qu'encourager les chrétiens à émigrer, à fuir leurs terres.
De nombreux analystes affirment que les chrétiens sont souvent instrumentalisés dans les négociations entre régimes, milices et puissances étrangères. D'après votre expérience de terrain, dans quelle mesure les chrétiens du Moyen-Orient sont-ils pris en otage par ces rapports de force, et quelle marge de manœuvre ont-ils réellement pour défendre leurs droits ?
Mon expérience est simple : partout où la continuité historique est préservée au Moyen-Orient, les chrétiens sont respectés. Depuis des siècles, ils prennent soin de leurs voisins de diverses communautés, les instruisent, les éduquent, traduisent et les aident. Les sociétés ont souvent une mémoire plus tenace que les décideurs internationaux.
Malheureusement, nombreux sont ceux qui cherchent à effacer ce souvenir. Certains islamistes veulent dépeindre les chrétiens d'Orient comme des traîtres par nature, à l'instar de l'Empire ottoman lors du génocide arménien, tandis que d'autres estiment que les chrétiens devraient bénéficier d'un statut minoritaire, proche ou identique à la dhimmitude .
Le Liban n'existerait pas sans les chrétiens, les élites égyptiennes s'abreuvent depuis des décennies aux sources des écoles chrétiennes, et la société syrienne trahirait son histoire si elle laissait les chrétiens quitter le pays. Lorsqu'ils ont des interlocuteurs rationnels, les chrétiens d'Orient savent mieux que quiconque défendre leurs intérêts. Cependant, ils ne doivent pas se laisser affronter par des islamistes qui veulent les asservir ni être soutenus par des Occidentaux qui prétendent mieux comprendre les intérêts du christianisme au Moyen-Orient que les chrétiens d'Orient eux-mêmes.
Dans votre travail humanitaire, quels changements avez-vous dû mettre en œuvre ces dernières années pour vous adapter à un contexte géopolitique aussi instable ? Avez-vous été contraint de fermer des projets, d’ouvrir de nouvelles missions ou de redéfinir des priorités (reconstruction, éducation, aide d’urgence) en raison de contraintes politiques ou de pressions sécuritaires ?
Nous comptons plus de 3 000 bénévoles qui travaillent sur le terrain depuis 2014, ce qui nous a amenés à procéder à de nombreux changements pour nous adapter à l'évolution des situations locales.
Nous définissons toujours nos projets en partant du terrain, en recueillant les demandes de différents acteurs locaux : membres du clergé, de la société civile et partenaires publics. L’immense atout de SOS Chrétiens d’Orient est que nous sommes entièrement financés par des dons privés, ce qui nous permet de décider librement de la manière dont nous distribuons notre aide.
Bien sûr, certaines réalités s'imposent à nous : en Irak, par exemple, nous avons longtemps financé des camps de personnes déplacées avant d'orienter notre aide vers la reconstruction des communautés chrétiennes libérées des plaines de Ninive et de Mossoul. En Arménie, au contraire, nous avons dû intensifier notre aide aux familles chassées du Haut-Karabakh.
Plus généralement, nous nous efforçons de rester fidèles à notre devise : nous aider ici pour les aider là-bas. Partout, nous mettons tout en œuvre pour montrer aux communautés chrétiennes que leur existence même a de la valeur et du sens à nos yeux. Ce fut le cas au Liban pendant la crise économique, après l’explosion du port de Beyrouth et pendant l’offensive israélienne. C’est également le cas en Syrie, où nous continuons d’investir des centaines de milliers d’euros après le départ des anciennes autorités.
Partout où nous allons, nous voulons que ceux que nous aidons se disent : oui, concrètement, notre présence est certainement un devoir filial, mais c'est aussi un don pour tous les chrétiens du monde entier.
Ce que nous observons au Moyen-Orient semble trouver un écho direct dans certaines régions d'Afrique : dans des pays comme le Nigéria, Boko Haram et d'autres groupes djihadistes continuent de cibler des villages chrétiens et des communautés entières. Percevez-vous un lien entre la persécution des chrétiens au Moyen-Orient et ce qui se passe dans des régions comme le Sahel ou le Nigéria ? Sommes-nous témoins d'un phénomène plus vaste se manifestant de différentes manières à l'échelle locale ?
Bien sûr, nous constatons des métastases djihadistes partout : au Soudan, dans l'est du Congo, en Afrique de l'Ouest et bien sûr au Nigéria.
Nous croyons en un œcuménisme face à la souffrance au nom du Christ, qui fut après tout le roc de l'Église primitive. Il est essentiel d'aller au-delà des souffrances actuelles, principalement causées par les attaques islamistes. La lecture des témoignages de résistance chrétienne au totalitarisme au XXe siècle est très enrichissante. Par exemple, nous apprenons beaucoup de ceux qui ont vécu les horreurs du communisme, notamment grâce à des échanges très fructueux en Lituanie, mais aussi ailleurs.
Aujourd'hui, force est de constater que les djihadistes s'inspirent les uns des autres : les Frères musulmans, par exemple, ont servi de tremplin à des dizaines de figures qui ont sombré dans un fanatisme encore plus radical. Et il est clair que, malgré des dynamiques très différentes dans la persécution des chrétiens par les organisations islamistes, toutes apprennent à les condamner, à mobiliser les mêmes interprétations religieuses et les mêmes penseurs. En bref, si les objectifs varient, une analyse approfondie révèle souvent le même argument : un véritable appel au meurtre.
En Belgique et plus largement en Europe occidentale, on observe souvent une certaine distance, voire un détachement, face aux souffrances des chrétiens persécutés. Selon vous, quel est le principal malentendu ou le mythe persistant que les sociétés européennes entretiennent concernant la réalité vécue par les chrétiens au Moyen-Orient et en Afrique ?
Je crois que le problème premier est un manque de foi.
Si nous croyons véritablement que les chrétiens persécutés meurent parce qu'ils témoignent du Christ, qui s'est lui-même livré aux tourments de la Croix pour racheter l'humanité, alors nous entrons dans une toute autre dimension. Et de ce point de vue, la distance n'a plus lieu d'être.
Ceux qui meurent au nom du Christ disparaissent pour rien si nos cœurs ne s'enflamment pas pour les défendre, pour admirer leur courage et leur attachement spirituel. C'est très certainement pourquoi ils dérangent tant la modernité : celle-ci voudrait dépeindre le christianisme comme une relique dépassée et se trouve confrontée à l'éternelle contradiction qu'est le martyre.
Les martyrs ne se contentent pas de belles paroles ; ils résistent à toutes les idéologies. Ils meurent parce que le mal rejette le Sauveur. Le mal prend diverses formes, des expressions plus ou moins barbares, mais il est toujours présent, tapi dans l’ombre et combattant le peuple de Dieu.
Pourtant, ces réalités perturbent nos sociétés sécularisées, intrinsèquement incapables d'être touchées par ce témoignage. Elles parlent de fatalité, d'erreurs, de conséquences néfastes ; elles refusent d'évoquer le martyre. Et pourtant, c'est bien de cela qu'il s'agit.
Enfin, nous nous adressons directement à nos lecteurs et téléspectateurs en Belgique et dans toute l'Europe : que leur demanderiez-vous concrètement ? Au-delà du soutien financier, que peuvent faire les citoyens, les paroisses et les responsables politiques pour que la défense des chrétiens persécutés – au Moyen-Orient comme en Afrique – devienne une priorité permanente et non une question qui ne ressurgit qu'en période de crise aiguë ?
Tout d’abord, nous devons « pleurer avec ceux qui pleurent ». Nous devons nous laisser émouvoir. Nous devons refuser de garder le silence sur les souffrances des chrétiens persécutés ou victimes de la guerre, qu’ils vivent à Alep, Bagdad, Goris ou Tyr.
Ensuite, nous devons prier, car la prière est la première étape et celle qui nous fortifie dans notre engagement sincère à nous tenir aux côtés de ceux qui souffrent pour le Christ.
La prière est mère de l'action. Elle nous conduira à questionner ce qui doit l'être : combattre l'indifférence, placer la situation des chrétiens d'Orient au cœur des négociations internationales, refuser de faire le jeu des persécuteurs persuadés que les communautés chrétiennes sont devenues trop insensibles pour défendre les chrétiens persécutés.
À ce prix, nous pourrons nous replonger dans notre héritage européen, qui n'a jamais douté de son devoir d'apporter un soutien spirituel, politique et matériel à nos frères et sœurs orientaux.
Sur ce sujet, comme sur tant d'autres, nous devons nous demander ce qui arriverait si nous étions indignes des devoirs de nos pairs, des sacrifices de générations d'Européens qui ont donné leur vie et sacrifié leur héritage pour ne pas abandonner les terres évangélisées par les compagnons et les premiers disciples du Christ.
Et si nous en avons le courage, nous devons aller à la rencontre de nos frères et sœurs chrétiens. Par exemple, en faisant du bénévolat avec SOS Chrétiens d'Orient dans l'une de nos missions ? À vous de choisir !