La défaite de l’islamisme dans un Moyen-Orient de plus en plus sécularisé (10/02/2026)

De Sandro Magister sur Settimo Cielo (en français sur diakonos.be) :

La défaite de l’islamisme, dans un Moyen-Orient de plus en plus sécularisé

L’islamisme est perçu et vécu par beaucoup comme le défi le plus redoutable pour l’Occident et le christianisme, avec son cortège de guerres, y compris de religion, de djihad poussé à l’extrême et de vagues migratoires.

Mais une lecture attentive des événements de ces dernières décennies en Afrique du nord et au Moyen-Orient révèle tant la montée de la menace islamiste que son déclin subséquent, ainsi que la sécularisation croissante de la foi islamique, encore plus marquée dans un pays à régime théocratique tel que l’Iran.

L’un des principaux experts en la matière, le français Olivier Roy, a livré une analyse convaincante de ce qu’est l’islam aujourd’hui « entre religion et politique », à l’occasion d’une réunion d’étude organisée au monastère de Camaldoli, à l’initiative de la revue catholique « Il Regno » et de la Commission des conférences épiscopales de la Communauté européenne.

La conférence de M. Roy, professeur à l’Institut universitaire européen de Florence et conseiller scientifique pour Middle East Directions au Robert Schuman Centre for Advanced Studies, a ensuite été publiée par « Il Regno », qui a autorisé Settimo Cielo à en reproduire la partie finale.

Mais avant de passer la parole au professeur Roy, il est utile de reparcourir les événements-clés de ces dernières décennies, tels qu’il les interprète.

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La montée des mouvements islamiques – dit le professeur Roy – plonge ses racines dans la guerre des Six Jours de 1967, dans la contestation ouverte des régimes nationalistes arabes vaincus par Israël. C’est à partir de ce moment que l’expansion du « salafisme » a pris son essor, entendu comme un retour aux origines, comme une « volonté de réislamiser la société musulmane en partant du bas, à travers un retour à une pratique religieuse stricte, avec le port du voile et de la barbe par les individus et indépendamment des régimes ».

Ensuite, à partir de 1978, « la révolution islamique iranienne a essayé de prendre la tête du mouvement de contestation islamiste global » et d’ « islamiser notamment le front de l’opposition à Israël, qui était jusqu’à cette époque basé essentiellement sur le nationalisme arabe ».

Mais face au refus des militants islamistes sunnites, et en particulier des Frères musulmans, de se soumettre politiquement au nouveau régime des ayatollah, à la seule exception notable du Hamas, l’Iran a fini par se retrouver à la tête d’une coalition essentiellement chiite avec le Hezbollah au Liban, les alaouites du régime des Assad en Syrie et les Houthis au Yémen.

« On a donc assisté – écrit le professeur – à un processus d’iranisation des chiites tant sur le plan doctrinal (chiisme duodécimain) que sur le plan clérical (habit clérical, lieux de formation, grades religieux). En ce sens, la révolution islamique iranienne a eu un impact religieux en-dehors de ses propres frontières, du Pakistan au Sénégal : une homogénéisation d’un monde chiite jusqu’alors très diversifié ».

Le Hezbollah est cependant le seul à avoir complètement adopté le modèle théocratique de Téhéran. Les Assad, dans une Syrie déjà largement sécularisée, « se sont bien gardés de s’intégrer dans le chiisme iranien ». Quant à l’Irak, certes ses milices chiites obéissent à Téhéran, mais « aussi bien le gouvernement que le clergé chiites demeurent en grande partie sous l’influence du courant quiétiste, apolitique, dirigé par le grand ayatollah Sistani » et son refus sans concession du principe de la « velayat‑e faqih », de la domination des juges religieux, qui constitue l’essence de la théocratie iranienne.

« L’influence iranienne – écrit Roy – a atteint son apogée en 2006. Mais ce qui s’est passé ensuite n’a rien été d’autre qu’un long déclin ».

La Printemps arabe de 2011 a été un grand tournant qui « a marqué une nette sécularisation de la vie politique et sociale au Moyen-Orient. Pour la première fois, l’islam n’est plus au centre de la contestation politique. Il n’y a plus de slogans tels que « l’islam est la solution » ou « Le Coran est notre constitution ». Les Frères musulmans sont absents des manifestations dans lesquelles on retrouve de nombreuses jeunes femmes et, en Égypte, beaucoup de chrétiens, malgré la réticence du clergé copte. Les jeunes réclament la fin de la corruption et la démocratie. La protestation vise les régimes au pouvoir. Elle ne s’inscrit pas dans le cadre des causes traditionnelles défendues par le passé dans les rues arabes : rejet d’Israël, soutien aux Palestiniens, dénonciation de l’impérialisme américain. »

En Syrie le Printemps arabe a débouché sur une guerre civile, contraignant l’Iran à intervenir pour défendre le régime de Bachar el-Assad. Dans le même temps, on assiste à l’émergence de Daesh qui prend Mossoul en 2014 avant d’établir un État islamiste au Nord de l’Irak et de la Syrie.

Mais Daesh n’entre pas dans la catégorie des conflits typiques du Moyen-Orient. Il est avant tout, comme l’était Al-Qaida avant lui, une expression du djihadisme mondial, avec la prétention de régner sur le monde sunnite et d’anéantir les chiites et les chrétiens, refusant toute alliance avec d’autres États ou mouvements islamiques de la région, jusqu’à se retrouver en guerre contre tous. À un point tel que la coalition anti-Daesh a réuni presque tout le monde : les chiites iraniens et autres, les Frères musulmans, les Américains et les Européens, les Jordaniens, les Kurdes et les Turcs.

« Les djihad de Daesh – écrit le professeur Roy – ont consisté en une radicalisation paroxystique fascinée par la mort qui, au final, s’est avérée être nihiliste ». Mais dans les États du Moyen-Orient aussi « le facteur islamiste, et donc religieux, a cessé d’être déterminant pour expliquer les bouleversements politiques et les alignements géostratégiques ».

Le dernier tournant a été le massacre des Juifs perpétré par le Hamas le 7 octobre 2023 et la guerre de Gaza qui a suivi. En l’espace de quelques mois, l’axe de la résistance anti-israélienne téléguidé par l’Iran a volé en éclats. Et « il est évident que l’effondrement de l’axe de la résistance s’inscrit dans un processus de perte d’influence des partis islamistes. Le modèle iranien est contesté dans son pays de naissance ; le Hezbollah libanais n’est pas parvenu à devenir autre chose que le parti politique d’une partie de la communauté chiite libanaise ; les Frères musulmans ont perdu les élections en Tunisie et au Maroc, ils ont été chassés par l’armée en Égypte, ils ne jouent plus aucun rôle au Soudan, ils ont disparu de la scène politique en Libye et en Syrie, ils ont été écartés de la monarchie en Jordanie. Le Hamas est le seul à conserver une base populaire et militaire solide à Gaza, mais il a été écrasé par l’offensive israélienne sur son territoire. »

Le professeur Roy souligne également que « la coopération étroite entre le clergé wahhabite et la monarchie saoudienne, qui avait alimenté les réseaux salafistes du monde entier, a été brutalement interrompue par le prince héritier Mohammed ben Salman, sans susciter pour autant la moindre réaction négative : au contraire, les jeunes se sont rués sur les nouveaux lieux de concerts et de divertissement profanes, frôlant l’irrévérence ».

Un autre épisode s’est déroulé en septembre dernier au Maroc, où « Ibtissame Lachgar n’a été condamnée qu’à 30 mois de prison pour avoir porté un t‑shirt portant les mots ‘Dieu est lesbienne’ alors que vingt ans plus tôt, des dizaines de milliers de radicaux seraient descendus dans la rue pour réclamer sa mort ».

Bref, « le Printemps arabe a clairement perdu sur le plan politique, mais depuis 2011 toutes les révoltes et les manifestations des jeunes dans le monde arabe se sont déroulées sur les mêmes bases d’appel à la justice sans référence à l’islam ». Et même « les manifestations pour Gaza à travers le monde ont été organisées davantage dans les milieux anticolonialistes plutôt qu’en référence au djihadisme : en Occident, elles ont réuni des jeunes étudiants et pas les quartiers immigrés à forte population musulmane ».

« Cette déconfiture des mouvements islamistes et salafistes concorde avec un phénomène complexe de sécularisation qui affecte tout le Moyen-Orient. On ne peut pas véritablement parler d’un rapport de cause à effet, mais il existe inévitablement une certaine corrélation ».

L’Iran est au stade le plus avancé de cette vague de sécularisation. Et voici comment le professeur Roy la décrit, dans la dernière partie de son rapport.

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La société iranienne, championne de la sécularisation

d’Olivier Roy

En Iran, la légitimité islamique du régime s’est évaporée. Ce qui subsiste n’est rien de plus qu’une dictature. Le point de rupture remonte à 2009, lors de la réélection contestée du conservateur Ahmadinejad. À l’époque, le cri de la rue — « Où est mon vote ? » — ne réclamait pas seulement une transparence électorale, mais dénonçait la nature intrinsèquement autoritaire du régime. Aujourd'hui, la société civile rejette en bloc le concept de « souveraineté de Dieu » pour ne plus voir dans le Guide suprême qu’un despote ordinaire, comme il en existe tant d’autres au Moyen-Orient.

Cette révolte est politique, certes, mais elle est surtout le symptôme d'une mutation plus profonde : la sécularisation de la société civile. La référence à l'islam ne mobilise plus, elle est au contraire devenue un repoussoir. Si le régime conserve un socle social — estimé à environ 20 % de la population, par idéologie ou par clientélisme —, il a perdu son médiateur historique. Le clergé n'est plus ce canal de transmission entre le pouvoir et le peuple. En se fonctionnarisant, le système a empêché l’émergence de grandes figures spirituelles indépendantes.

Les mollahs de quartier, dépouillés de leur prestige, sont réduits au rang de simples officiants de rites de passage, sollicités pour la pompe des funérailles et guère davantage. Par un effet de vases communicants, l’influence des Gardiens de la révolution, les « pasdaran », l’emporte désormais sur celui des clercs. Or, ces Gardiens sont des laïcs dont le rapport à la religion est purement instrumental et idéologique. C’est dans ce vide spirituel que s’inscrit le refus du voile : un acte politique résumé par le slogan « Zan, Azadi, Zendegi » (femme, liberté, vie) [comme dans la photo ci-dessus, de Dilara Senkaya/Reuters], avec une dimension sociale massive où les femmes cessent purement et simplement de porter le voile en rue, malgré les risques.

Le discrédit du régime finit par contaminer l’islam en tant que tel. La société iranienne est probablement devenue la plus sécularisée du Moyen-Orient. À défaut de statistiques officielles sur la pratique, les témoignages convergent vers un désamour profond pour l’islam d’État, sinon pour l’islam tout court.

Nous assistons aujourd’hui à une individualisation radicale du rapport au divin. L’athéisme, l’attrait pour le soufisme ou la conversion au christianisme ne sont plus des épiphénomènes. Bien que l'apostasie soit proscrite, le foisonnement de sites web rattachés aux Églises persanophones basées en Turquie — terre d'accueil pour des millions d'Iraniens — témoigne d'un mouvement de conversion au christianisme, surtout évangélique, qu'on ne peut plus ignorer.

Ce phénomène n’est pas sans rappeler une tendance observée au sein du catholicisme : la dissociation croissante entre la foi et l’appartenance identitaire. En Europe, le voile représente une affirmation de soi et de sa propre foi, un symbole davantage identitaire que dogmatique, il est le signe d’une appartenance à une minorité qui défend sa propre identité pour être reconnue et respectée, sans se poser la question de la foi ou du credo.

Le débat ne porte pas sur la théologie. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle les intellectuels réformateurs, tels qu’Abdolkarim Soroush ou Mahmoud Mohamed Taha, ne trouvent guère d'écho chez une jeunesse qui préfère l'activisme identitaire, s'alliant souvent à l'extrême gauche pour défendre le multiculturalisme plutôt que la liberté religieuse.

À l’opposé, certains jeunes musulmans « born again » (nés de nouveau), plutôt que de partir faire le djihad, calquent leur ferveur sur celle des chrétiens de leur âge. Ce mimétisme est réciproque : on voit des jeunes filles chrétiennes adopter le jeûne ou certains codes par simple émulation d'une spiritualité perçue comme « tendance » chez les jeunes musulmans de leur quartier, de leur école ou de leur université. Ce jeu complexe entre identité et spiritualité se déroule également dans un espace virtuel, sur Internet, et reste détaché des références politiques.

Les polarisations identitaires qui saturent l'espace politique mondial — du mouvement MAGA aux États-Unis qui allie évangélisme protestant et identitarisme blanc en passant par les catholiques traditionnalistes en Europe qui défendent une Europe chrétienne contre l’immigration —  peinent à cacher des mouvements plus profonds et plus complexes qui démontrent que la soif de spiritualité chez les jeunes ne prend plus les formes idéologiques typiques des générations précédentes.

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Sandro Magister est le vaticaniste émérite de l'hebdomadaire L'Espresso.
Tous les articles de son blog Settimo Cielo sont disponibles sur diakonos.be en langue française.
Ainsi que l'index complet de tous les articles français de www.chiesa, son blog précédent.

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