Recevoir la victoire du Christ au désert (22/02/2026)
Du Frère Frère Jean Honoré Sialelli, ocd (Fribourg),
Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu (Mt 4, 1-11)
En ce temps-là, Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour être tenté par le diable. Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim. Le tentateur s’approcha et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. »
Mais Jésus répondit : « Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » Alors le diable l’emmène à la Ville sainte, le place au sommet du Temple et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. »
Jésus lui déclara : « Il est encore écrit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. » Le diable l’emmène encore sur une très haute montagne et lui montre tous les royaumes du monde et leur gloire. Il lui dit : « Tout cela, je te le donnerai, si, tombant à mes pieds, tu te prosternes devant moi. »
Alors Jésus lui dit : « Arrière, Satan ! car il est écrit : C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, à lui seul tu rendras un culte. » Alors le diable le quitte. Et voici que des anges s’approchèrent, et ils le servaient.
Traverser le désert : accepter l’épreuve pour recevoir le Christ
Dans l’Évangile de ce premier dimanche de Carême, nous rencontrons le thème du désert auquel ce temps liturgique privilégié nous convie. Comme autrefois le peuple d’Israël, sortant d’Égypte pour la Terre promise sous la conduite de la « colonne de feu », a d’abord dû traverser l’épreuve du désert, de même Jésus va Lui aussi au désert « conduit par l’Esprit » (v.1). Il devra y lutter contre les mêmes tentations qu’Israël. Tout d’abord celle du « pain » (v.3) : Jésus voudra-t-il, comme le peuple hébreu, retourner vers le confort égocentré des nourritures d’Égypte, ou acceptera-t-il de se nourrir de la seule « manne », c’est-à-dire « la parole qui sort de la bouche de Dieu » (v.4) Ensuite, voudra-t-il, à l’instar du peuple hébreu en marche dans le désert, « mettre Dieu à l’épreuve » (v.7) en lui demandant d’arriver en Terre promise (...la Ville Sainte...le pinacle du Temple...), sans combat, sans soif ni faim, sans luttes et sans dangers ? Car « le diable l’emmène… le porte… et… ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne
heurte une pierre » (v.5-6).
Ou bien Jésus acceptera-t-il, humblement, d’entrer, de faire entrer toute l’humanité, dans la Terre promise de sa Résurrection, dans les épreuves et à partir de l’abandon filial envers son Père ? Enfin, Jésus acceptera-t-il d’adorer uniquement Dieu et sa volonté libératrice, en régnant seulement à partir de son amour miséricordieux, ou bien, comme les Hébreux au désert, voudra-t-il adorer le « veau d’or » qui, comme « Satan », veut se substituer au vrai Dieu (v.10) ? Le veau d’or symbolise la puissance et la royauté contraignante et mortifère qui, comme Satan, veut réduire à l’esclavage du péché toute la terre « tous les royaumes du monde et leur gloire » (v.8).
En étant vainqueur de ces trois tentations, Jésus, au cours de cette retraite, nous invite donc à préférer les nourritures célestes, ensuite à accepter le combat spirituel de la conversion, enfin à vouloir que notre vie spirituelle soit sous le règne de la miséricorde, pour nous et pour les autres, et non sous l’emprise d’une quelconque volonté de puissance. Ces « nourritures » sont la présence de Jésus au fond de notre cœur, avec son Père et l’Esprit-Saint. Aussi, c’est uniquement par cette présence fortifiante, comme le pain, que nous remporterons la victoire du combat spirituel. Alors, c’est Lui, Jésus, avec son Père et l’Esprit-Saint, qui pourra régner en nous, dans nos cœurs et nos vies, et non la pseudo-puissance proposée par le diable. Saint Jean de la Croix, dans ses enseignements, nous invite à cette triple attitude. Celle-ci n’a d’autre but que l’ouverture de notre cœur à la présence divine. En ce sens, Jean écrit : « Voyez les enfants d’Israël, parce qu’il leur était demeuré un souvenir pour les aliments dont ils se nourrissaient en Égypte, ils étaient incapables de goûter dans le désert le pain des anges, je veux dire la manne qui, au témoignage des Écritures, renfermait en soi toutes les saveurs et prenait le goût que chacun souhaitait. » (NO 2,9,2). Nous avons reconnu la première tentation ; elle sera vaincue par une vie de prière et d’oraison.
Ensuite, notre saint nous aide à vaincre la deuxième tentation, celle de la fuite du combat spirituel. Il écrit : « Metstoi en liberté et en repos, affranchis-toi du joug de ta faible capacité, qui est la captivité d’Égypte. À présent, Ô maître spirituel, conduis l’âme vers la Terre promise, où coulent le lait et le miel. Songe que c’est pour jouir de la liberté des enfants de Dieu que celui-ci l’appelle au désert. Elle a noyé ses ennemis dans la mer de la contemplation, où privée de tout appui, elle est devenue capable de recevoir de Dieu la manne de suavité. » (VFB 3,38). Par ces lignes, nous comprenons que le combat spirituel que nous proposent le Christ et Jean de la Croix est à l’inverse du combat spirituel tel que nous l’envisageons habituellement. « J’ai combattu le bon combat », écrit Saint Paul ; il ne s’agit pas de nous défendre ou de chercher à nous libérer par nous-mêmes. Cette attitude nous ferait rechercher le salut en nous et non en Dieu. Ce serait finalement « tenter Dieu ».
Notre vrai et dur combat, c’est de laisser le Christ, en nous, dans nos cœurs, vaincre cette lutte spirituelle. « Rester petit voilà le difficile », écrit Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus. Il s’agit donc de « noyer nos ennemis dans la mer de la contemplation », comme nous venons de le lire. C’est-à-dire d’accueillir pleinement et radicalement le Christ dans nos cœurs. « Ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi », écrit encore Saint Paul. Il s’agit donc de recevoir de Dieu la manne de suavité : Jésus. Cela, sans ces efforts infructueux que nous dicte notre combat narcissique pour correspondre à une image idéale de nous-mêmes et de la sainteté. Grâce à cette attitude fondamentale, nous pouvons vaincre la troisième tentation, car unis au Christ à partir de notre cœur profond, c’est Lui seul que nous adorerons. Cette attitude, Jean la nomme « passivité ». Il ne s’agit en aucune manière d’une quelconque inactivité, mais plutôt d’une attitude d’accueil de la grâce divine à laquelle nous convie cette retraite. Accueil de la grâce divine, recueillement et intériorité priante : nous sommes là au cœur de la démarche du Carême et de la spiritualité carmélitaine et sanjuaniste.
Cet accueil, nous dit Jean de la Croix, se réalise par les trois vertus théologales de foi, d’espérance et de charité. En accueillant dans nos cœurs le Christ, Époux de l’Église, nous nous laissons « épouser » par Lui dans nos âmes, c’està-dire dans notre intériorité priante. La foi unit notre intelligence au Christ, l’espérance unit notre vécu et notre histoire personnelle (ce que Jean nomme la « mémoire ») au Père. Enfin, la charité unit notre volonté à l’EspritSaint, qui devient notre guide assuré. Au cours de cette retraite, il s’agit donc de nous revêtir d’un « déguisement », selon l’image utilisée par le Saint dans son poème de la « Nuit obscure ». « L’âme, touchée de l’amour du Christ, son Époux, aspirant à lui plaire, sort sous le déguisement le plus propre à la mettre à couvert de ses ennemis : le démon, le monde et la chair. Le vêtement qu’elle choisit comprend trois couleurs principales : le blanc, le vert et le rouge, qui figurent les trois vertus théologales : la foi, l’espérance et la charité » (NO 2,21,3). Comme Jean le précise plus loin, ce déguisement comporte plus précisément une tunique blanche, un gilet vert et un manteau rouge.
Dans le premier ennemi, le démon, nous reconnaissons la première tentation : Satan, jaloux des épousailles du Christ avec l’humanité (Le Verbe s’est fait homme et non pas ange...), cherche à nous détourner de cette union au Christ-Époux en nous faisant préférer le « pain » de la terre au « pain du ciel ». En idolâtrant ainsi la production capitaliste et la technique capable de changer les « pierres » en « pain », c’est notre cœur qui devient « cœur de pierre ». Seule la foi, qui nous unit à Jésus ayant préféré le « pain du ciel », peut vaincre, en nos cœurs, cette première tentation. En effet, le blanc de la lumière christique éblouit le diable, il ne nous voit plus.
Dans le deuxième ennemi, nommé par Jean de la Croix « le monde », nous reconnaissons la deuxième tentation du Christ (qui est aussi la nôtre). Cherchons-nous à accéder à la prospérité et à la béatitude en nous laissant porter par le Père, et cela en faisant effort pour nous détacher des appuis trop mondains, ou bien nous laissons-nous bercer d’illusions par le diable ? Car celui-ci, comme au Christ, nous propose de nous abandonner à la facilité d’une religiosité superficielle, confortable, dépourvue d’une vraie conversion et intériorité priante.
Seule l’espérance nous unit au Père de Jésus, Lui qui, au désert, n’a pas mis son Père à l’épreuve en lui demandant un salut facile et « automatique ». En pareil cas, Il aurait fait de nous des objets et non des êtres capables de liberté. Mais le Père, grâce à Jésus, peut vaincre en nous cette deuxième tentation. En effet, le vert de l’espérance nous fait « reposer dans les verts pâturages » célestes du Père (Ps 22) et non dans cette assurance inerte proposée par le diable.
Grâce à la victoire de Jésus, notre histoire personnelle dans sa singularité (notre mémoire) peut reposer dans le Père et non dans des illusions. D’ailleurs, nos difficultés elles-mêmes sont un chemin assuré pour ce repos en Dieu, car elles nous détachent de nos assurances humaines « trop humaines ». Jean l’indique avec conviction dans cette sentence : « Il vaut mieux avancer avec un fardeau en compagnie d’un homme robuste, que de marcher sans fardeau en compagnie d’un infirme. Quand tu portes un fardeau, tu es en compagnie de Dieu, qui est Lui-même ta force... Quand tu n’as point de fardeau, tu es en compagnie avec toi-même, qui n’est qu’infirmité. » (PA 4).
Enfin, dans la « chair » (notre égoïsme), nous reconnaissons la troisième tentation : celle de ne pas nous détacher de notre « égo », voulant absolument régner sur nous-mêmes et toute réalité, sans adorer la royauté de l’Époux, en son amour miséricordieux. À l’inverse, le manteau rouge de la charité nous unit au feu de l’Esprit-Saint et au martyre de Jésus. Le feu et le sang étant symboliquement rouges tous deux. Ce même Esprit qui a poussé Jésus au désert et à la croix peut libérer notre cœur de l’égo. Dès lors, cette miséricorde rédemptrice peut se répandre, à partir de nous, sur l’Église et le monde. Cette libération nous permet alors de n’adorer que le pouvoir rédempteur de la miséricorde de l’Esprit-Saint, et non celui du diable. Car c’est l’Esprit qui doit orienter notre liberté (notre volonté, dit Jean de la Croix), et c’est Jésus qui le permet, Lui qui, le premier, « fut conduit au désert par l’Esprit » (v.1), comme jadis les Hébreux par la colonne de feu. C’est en ce sens que Jean de la Croix chante : « J’allais sans lumière, sans guide, / sinon le feu brûlant en mon cœur. » (PO NO str.3, v.4 et 5).
De la tentation à la victoire : accueillir la grâce et vivre l’amour oblatif
À la fin du récit évangélique, Matthieu souligne ceci à propos de Jésus : « Alors le diable le quitte. Et voici que des anges s’approchèrent, ils le servaient. » (v.11). Cela nous indique que le temps du Carême nous invite à passer de l’esprit de domination à celui de service, comme Jésus et les anges. Pour devenir serviteur et non dominateur, comme le diable, il nous faut passer par le désert de l’intériorisation grâce aux trois vertus théologales, notre « déguisement ». En devenant serviteur, nous permettrons aux anges de s’approcher et de nous servir. C’est-à-dire que tout ce que nous aurons quitté intérieurement, par la vie théologale, nous sera redonné, non pas comme un dû mais
comme un pur don.
L’attitude de passivité et d’accueil à laquelle nous convie Jean de la Croix nous redonnera accès à la Terre promise, au Paradis, là où tout est don et non pas dû. En effet, en refusant, au désert, de s’approprier égocentriquement sa mission avec l’aide du diable, Jésus, le Nouvel Adam, a vaincu la tentation à laquelle nos premiers parents avaient succombé. Car Adam et Ève avaient « pris » le « fruit » de l’arbre de vie comme un dû. Sur l’arbre de la Croix, qu’anticipent les trois tentations, Jésus, le nouveau « fruit », ne prend rien (Nada – rien, dit Jean de la Croix) ; au contraire, Il se donne. « Ma vie, nul ne la prend, c’est moi qui la donne. » Et dans ce don, nous recevons tout (Todo
– tout, dit encore Jean). Voilà que le désert refleurit : nous entrons enfin en Terre promise ou Paradis, qui est notre cœur enfin uni au Donateur, Dieu Lui-même, avec tous ses dons, naturels et surnaturels. C’est en ce sens que Jean a écrit cette belle strophe : « Ce fut sous l’ombre du pommier / que tu devins mon épouse ; / alors je te donnai ma main, / et tu fus réparée / au lieu même où ta mère fut violentée. » (CSB str.23).
Le commentaire de cette strophe, par Jean, nous plonge de nouveau au cœur de notre mystère pascal et l’approfondit au long de cette retraite : « L’Époux déclare à l’âme, en ce couplet, l’admirable manière et le plan qu’il a suivis pour la racheter et l’épouser dans ces mêmes circonstances où la nature humaine fut corrompue et perdue, disant que, par le moyen de l’arbre défendu dans le Paradis, elle fut perdue à cause d’Adam ; ainsi, sur l’arbre de la Croix, elle fut rachetée. Le Fils de Dieu, par conséquent, épousa la nature humaine, et ainsi chaque âme. C’est du haut de la Croix qu’il lui donna sa grâce et ses dons. Et de cette façon, Dieu lui découvre les ordonnances et les dispositions de sa sagesse, comment Il sait si sagement et admirablement tirer le bien du mal, et ce qui fut cause du mal l’ordonner à un plus grand bien. » (CSB str.23 2-3).
À la lumière de cet éclairant commentaire, nous pouvons méditer sur notre propre histoire personnelle pour y découvrir combien Dieu sait tirer un plus grand bien du mal que nous avons fait et subi. Cela pour nous faire passer du « dû » au « don ».
Sur l’arbre de la Croix, Jésus, le Nouvel Adam, a définitivement et entièrement vaincu ces trois tentations. Il avait anticipé ce combat au désert. Cloué sur le bois, Il a vaincu la première tentation, celle de préférer le pain de la terre à la volonté rédemptrice du Père. Son cœur n’est pas devenu un cœur de pierre, mais un cœur de chair transpercé. Crucifié, Il n’a pas choisi la facilité, un salut automatique. Au contraire, Il nous a épousés dans toutes les rigueurs des exigences de l’Amour miséricordieux : « Père, pardonne-leur. »
De plus, bien loin d’adorer le veau d’or, c’est-à-dire le diable et tout pouvoir captateur, Il s’est donné dans un amour oblatif totalement désintéressé. Il faisait ainsi passer l’humanité de l’attitude captative égocentrée à l’attitude oblative christocentrée. Il nous a épousés « sous l’ombre du pommier », dans l’oblativité de la Croix.
La première épouse, c’est Marie, « sous » la Croix. L’Immaculée est la mère de Jésus ; cependant, mystiquement, elle est son épouse en lui donnant sa propre chair (« tous deux seront une seule chair » Gn 2,24). Ainsi, Nouvelle Ève, elle devient son « aide » (Gn 2,18), la collaboratrice du salut par la foi, l’espérance et la charité, qu’elle seule vit, puisque les apôtres ont fui.
Dans le désert de nos croix, demandons à Marie de nous recouvrir du vêtement blanc, vert et rouge, que nous indique Jean de la Croix. Ces vêtements sont portés par Marie. Ainsi, comme elle, nous pourrons nous laisser épouser dans le concret de notre vie et de notre cœur. Nous remporterons alors la victoire de la Croix, qui nous fera découvrir combien Dieu « change le mal en bien », comme dit le Saint Carme.
Nous découvrirons aussi comment nos épreuves, et nos péchés mêmes, sont le lieu du plus grand amour. Dans nos cœurs, le péché peut se transformer en miséricorde accueillie, grâce aux cœurs de Jésus et de Marie. « Magnificat ! ».
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