À l’époque des Lumières, des controverses enflammées ont également déchiré l’Occident catholique et protestant à propos de l’introduction de nouveaux hymnaires. Dans la France catholique, la substitution de l’ancienne liturgie gallicane par le nouveau Missale romanum à la moitié du XIXe siècle a suscité une levée de boucliers féroce.
Bref, il ne s’agissait pas de dogme ni de vérité révélée, comme ce fut le cas pour Arius et Luther. Ces questions faisaient plutôt l’objet de débats dans les milieux intellectuels.
Ce qui touche en revanche la vie de foi quotidienne, ce sont les rites, les usages, les formes concrètes de piété quotidienne. Et c’est là que le conflit s’est enflammé, parfois même sur des détails secondaires, comme la variation des paroles d’une hymne ou d’une prière. La controverse se fait d’autant plus acharnée que le motif de la dispute paraît absurde.
Devant un tel champ de mine, il est impossible de déployer un bulldozer. Dans la plupart des cas, ce n’est pas la doctrine de la foi qui est remise en question mais bien le sentiment religieux, les formules de dévotion, les habitudes. Et les conséquences sont bien plus profondes qu’une formule théologique abstraite, parce que cela impacte l’expérience de vie.
De la même manière, il est tout aussi erroné d’invoquer des slogans tels que « sous les soutanes, un millénaire de relents de moisi » pour exiger la démolition et la rupture avec la tradition, puisque ce serait méconnaître non seulement le propre du christianisme mais également celui de la tradition humaine transmise en héritage. Cela vaut en général pour toute tentative de réforme, d’autant plus quand elle a trait à la pratique religieuse quotidienne, comme la réorganisation des paroisses, par exemple, qui touche directement la vie des fidèles.
Et pourtant, de manière surprenante, on n’a pas assisté à une pareille méfiance ni un tel rejet de la nouveauté quand Pie XII a réformé la Vigile pascale en 1951 et ensuite toute la liturgie de la Semaine Sainte en 1955. J’ai moi-même vécu cela personnellement quand j’étais séminariste et jeune prêtre. Et à part quelques réactions perplexes dans certaines paroisses de campagne, partout où ces réformes ont été mises en œuvre fidèlement, elles ont rencontré une attente joyeuse, pour ne pas dire un certain enthousiasme.
Et pourtant, aujourd’hui, avec le recul, on pourrait se demander pourquoi les réformes de Paul VI ont en revanche provoqué certaines réactions trop bien connues. Dans le premier cas, l’Église a connu un nouvel élan liturgique, et dans le second beaucoup y ont vu une rupture liturgique avec la tradition.
Après le pontificat de Pie XII, dans de nombreux milieux d’Église, l’élection de Jean XXIII a été perçue comme une libération du carcan magistériel. La porte s’ouvrait même au dialogue avec le marxisme, la philosophie existentialiste, l’école de Francfort, Kant et Hegel – et avec eux une manière radicalement différente de concevoir la théologie. L’heure de l’individualisme théologique et des adieux à tout ce que l’on qualifiait alors de « passéiste » avait sonné.
Les conséquences pour la liturgie ont été graves. Arbitraire, prolifération et individualisme débridé aboutirent à de nombreux endroits au remplacement de la messe par des compositions personnelles, souvent compilées dans des cahiers à spirale préparés par les célébrants. Avec comme résultat un chaos liturgique et un exode de l’Église sans précédent qui se poursuit aujourd’hui encore malgré les réformes de Paul VI.
En réponse, on a assisté à la naissance de groupes et des milieux bien décidés à opposer au désordre une fidélité inébranlable au Missale romanum de Pie XII. Plus l’arbitraire et le désordre régnait d’un côté, plus on s’arc-boutait de l’autre en refusant de tout nouveau développement, malgré l’expérience positive des réformes de Pie XII. C’est ainsi que même la réforme du missel de Paul VI – qui n’était pas exemple de défauts – s’est heurtée à bien des critiques et des résistances. Et même quand ces objections étaient motivées, elles n’étaient pas pour autant justifiées. Le Novus ordo avait été promulgué par le pape : en dépit des critiques légitimes, il devait être accueilli dans l’obéissance.
Et pourtant, que s’est-il passé ? Pour certains les réformes n’étaient pas suffisantes : ils ont continué à dire la messe avec leurs cahiers à spirale, fruit de leur créativité personnelle. D’autres, en revanche, ont opposé la fidélité à la « Messe de toujours », en oubliant – ou en ignorant – que le rite de la Sainte Messe s’est déployé et transformé au cours des siècles, en prenant des formes différentes tant en Orient qu’en Occident, en fonction des contextes culturels respectifs. En vérité, la seule « Messe de toujours » se réduit aux paroles de la consécration, qui sont par ailleurs rapportées avec des formulations différentes dans les Évangiles et chez saint Paul. La voilà, la seule, l’unique « Messe de toujours ». Et partout où l’on n’a pas voulu en prendre conscience, des bastions se sont érigés et la lutte s’est poursuivie jusqu’à nos jours.
On ne doit pas oublier que la liturgie authentique, célébrée consciencieusement au nom de l’Église reste en de nombreux endroits une réalité pacifique et quotidienne. Une question demeure donc : comment un conflit à ce point virulent a‑t-il pu se développer ? Un regard sur l’histoire nous révèle quelque chose.
Les batailles menées après le Concile de Trente ne concernaient pas la nature de la Sainte Eucharistie. Le nouveau Missale romanum de Pie V fut introduit graduellement dans les différents pays, et en dernier lieu dans la France de la fin du XIXe siècle, sans causer de conflits, pendant que d’antiques rites locaux, tels que le rite ambrosien à Milan, ou ceux propres aux ordres religieux, se poursuivait sans difficulté.
Ce n’est qu’au début du XXe siècle, dans le contexte du modernisme, que la controverse sur le sacrifice de la messe a refait surface, quoique ne portant pas tant sur le rituel que sur l’essence du sacrifice lui-même. Le déclenchement de la première guerre mondiale, avec ses conséquences tragiques pour l’Europe, a empêché une solution adéquate, laissant cette question irrésolue couver sur la cendre. Et dans les années suivantes, le mouvement liturgique, important dans l’après-guerre, a lui aussi davantage porté – à de rares exceptions près – non pas sur l’essence mais plutôt sur l’exécution de la liturgie, en particulier du sacrifice de la Messe par les communautés des fidèles. L’ascension des dictatures communistes, fascistes et nazies débouchant sur la deuxième guerre mondiale et ses conséquences, ont encore une fois empêché une solution définitive.
Ce fut Pie XII, au beau milieu des problèmes de l’après-guerre et bien conscient des questions irrésolues relatives au saint sacrifice de la messe, qui reprit le sujet dans son encyclique Mediator Dei de 1947 pour réaffirmer et éclaircir le dogme du Concile de Trente et enfin fournir des indications pour une célébration liturgique digne.
Et pourtant, cela n’a pas suffi à apaiser les controverses, bien au contraire : elles reprirent de plus belle, pas tant sur le rite que de nouveau sur la nature du sacrifice eucharistique. L’insistance excessive – allant jusqu’à une véritable absolutisation – sur le caractère convivial de la Sainte Messe a mené, et mène encore, à de graves abus liturgiques, allant parfois jusqu’au blasphème. Des abus issus de malentendus fondamentaux sur le mystère de l’Eucharistie.
À cela s’ajoute que c’est presque toujours au prêtre individuel qu’il revient de décider si Sainte Messe sera célébrée fidèlement au Novus Ordo ou si l’on donnera libre cours aux idées subjectives du célébrant. Les cas où les autorités épiscopales sont intervenues contre les abus ont été plutôt rares. On n’a pas encore suffisamment compris que cette dissolution de l’unité liturgique est causée par l’incertitude voire la perte de la foi authentique et constitue une menace pour l’unité même de la foi.
Il est donc nécessaire – si l’on veut éviter ou guérir des fractures fatales de l’unité ecclésiale – de parvenir à une paix, ou à tout le moins à une trêve, sur le front liturgique. C’est pourquoi cela vaut la peine de reprendre le titre du célèbre roman pacifiste de Bertha von Suttner, publié depuis 1889, réédité à 37 reprises et traduit en 15 langues : « Die Waffen nieder ! » : bas les armes !
Cela signifie qu’il faut avant tout désarmer le langage quand on parle de liturgie. Dans le même temps, il serait opportun d’éviter toute forme d’accusation réciproque. Aucune des deux parties ne devrait mettre en doute le sérieux des intentions de l’autre. Pour le dire plus simplement : il convient de faire preuve de tolérance et d’éviter la polémique. Les deux parties devraient garantir une liturgie respectant scrupuleusement leurs normes respectives. L’expérience montre qu’un tel avertissement vaut non seulement pour les novateurs mais également pour les partisans de l’ « Ancienne messe ».
Les uns comme les autres devraient étudier avec impartialité le chapitre II de la constitution conciliaire Sacrosanctum concilium pour porter un regard critique sur les développements ultérieurs. Il apparaîtra alors de manière évidente à quel point la pratique postconciliaire s’est éloignée de cette constitution à laquelle, il ne faut pas l’oublier, l’archevêque Marcel Lefebvre lui-même avait adhéré.
Ce n’est que comme cela, dans le silence et en faisant preuve de beaucoup de patience, que l’on pourra travailler à une réforme de la réforme, en mesure de correspondre réellement aux dispositions de Sacrosanctum concilium. Viendra alors le moment où une réforme susceptible d’honorer les exigences légitimes de l’une et l’autre partie pourra être présentée.
Mais en attendant ce jour, encore une fois, pour l’amour de Dieu : « Bas les armes ! »
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Sandro Magister est le vaticaniste émérite de l'hebdomadaire L'Espresso.
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