Quand l'anglicanisme se fracture : est-ce un signe pour le catholicisme ? (17/03/2026)
Du Père David Gilbert, professeur à l'Institut catholique de Paris, sur le site de l'hebdomadaire La Vie :
La fracture de l’anglicanisme : un signe pour le catholicisme ?
[Tribune] Avant que la nouvelle archevêque de Canterbury Sarah Mullally soit intronisée, le 25 mars 2026, les responsables anglicans conservateurs se sont réunis à Abuja (Nigeria) pour réorganiser la Communion anglicane. « Un phénomène géo-ecclésiologique majeur », selon l’historien David Gilbert.
10/03/2026
Au milieu de la fureur des conflits qui ensanglantent notre monde, un événement d’une grande portée pour l’histoire du christianisme est passé presque inaperçu ces derniers jours.
Du 3 au 6 mars 2026, près de 350 évêques anglicans, réunis à Abuja, au Nigeria, avec près de 130 responsables clercs et laïcs, ont procédé au réordonnancement (« reorder ») de la Communion anglicane à l’échelle du monde. Puisque l’on compte environ 900 évêques anglicans à travers le monde, on peut déduire que près de 40 % de l’épiscopat anglican était présent à Abuja.
Manière d’interpréter les Écritures
Cette rencontre était organisée par le mouvement Global Anglican Future Conference (Gafcon), né en juin 2008 à Jérusalem. À cette époque, la cohésion de la Communion anglicane était fragilisée par les violentes controverses que suscitait la diffusion, dans certaines Églises – essentiellement dans les Îles britanniques et en Amérique du Nord –, d’un discours et de pratiques plus compréhensifs envers l’homosexualité et les personnes homosexuelles. À cet égard, l’événement le plus marquant fut l’élection et l’ordination épiscopale, en 2003-2004, dans le New Hampshire, de Gene Robinson, premier ecclésiastique anglican ouvertement homosexuel à accéder à l’épiscopat.
L’écrasante majorité des responsables anglicans d’Afrique et d’Asie virent dans cette acceptation croissante de l’homosexualité une contradiction flagrante de l’enseignement de la Bible. Plus encore que l’éthique sexuelle, c’est la manière d’interpréter les Écritures qui était – et qui reste aujourd’hui – au cœur du désaccord.
En juin 2008 à Jérusalem, environ 1150 responsables anglicans, parmi lesquels près de 300 évêques, étaient réunis. Ils publièrent une déclaration en 14 points, tenant lieu de charte et même de confession de foi du mouvement Gafcon, qui veut incarner l’orthodoxie anglicane. On peut la résumer ainsi : gratuité du salut par la foi en Jésus-Christ, autorité divine des Saintes Écritures, normativité des quatre premiers conciles, des symboles de foi traditionnels et des Trente-Neuf Articles de l’Église d’Angleterre ; caractère expiatoire et rédempteur de la mort et de la résurrection de Jésus ; valeur de l’héritage spirituel anglican, vocation divine des évêques, des prêtres et des diacres, définition du mariage chrétien comme union d’un homme et d’une femme, mission évangélisatrice de l’Église, rejet de l’autorité des responsables ecclésiastiques qui ont renié la foi orthodoxe par leurs paroles et leurs actions.
Depuis 2008, le fossé n’a cessé de s’élargir entre les anglicans du « Sud » et du « Nord » – ces deux désignations géographiques étant à comprendre dans un sens principalement symbolique, – le « Sud » ne considérant plus comme crédibles les « instruments de communion de Canterbury », à savoir l’archevêque de Canterbury, la conférence de Lambeth (assemblée décennale d’évêques), la réunion des primats (qui rassemble les responsables des 41 provinces de la Communion anglicane) et le conseil consultatif anglican (qui réunit environ tous les trois ans des évêques, des prêtres, des diacres et des laïcs).
Cette situation est déjà dénoncée par le mouvement Gafcon à Jérusalem en 2008, puisque, dans le communiqué où est incluse la déclaration mentionnée ci-dessus, figure cette phrase significative et très offensive : « Nous sommes une communion globale avec une structure coloniale. »
Véritable communion dans la foi
Aussi l’œuvre de Gafcon se présente-t-elle comme une entreprise de décolonisation doctrinale et institutionnelle. Il serait cependant réducteur d’y voir un combat du « Sud » contre le « Nord », car Gafcon est aussi implanté en Europe et aux Amériques, même s’il y est très minoritaire. Gafcon entend plutôt prendre acte d’un basculement que l’on peut qualifier de géo-ecclésiologique, en lui donnant une visibilité institutionnelle et une capacité d’action à l’échelle mondiale.
Le concept de géo-ecclésiologie a été développé par l’historien Philippe Blaudeau pour rendre compte du rapport spécifique des Églises patriarcales d’Alexandrie, d’Antioche, de Constantinople et de Rome aux territoires et aux populations, dans le contexte des grands débats doctrinaux des premiers siècles du christianisme. Le « réordonnancement » de la Communion anglicane auquel nous assistons actuellement apparaît bel et bien comme un phénomène géo-ecclésiologique majeur.
L’objectif de la conférence d’Abuja était de donner un cadre institutionnel à la vigoureuse affirmation, le 15 octobre 2025, de Laurent Mbanda, alors président du Primates Council de Gafcon – conseil ou concile des primats, le mot anglais étant opportunément ambigu : « We are the Global Anglican Communion. » Autrement dit, la véritable Communion anglicane, celle qui s’étend à l’échelle du monde et qui est une véritable communion dans la foi, ne serait pas celle qui a son centre historique et spirituel à Canterbury et qui, contaminée par le libéralisme et le relativisme, ne ferait plus guère qu’agoniser dans une Europe et une Amérique du Nord moralement décadentes.
Dans cette perspective, l’élection d’une femme comme archevêque de Canterbury, en la personne de Sarah Mullally, n’est qu’un problème secondaire : certes, dans une déclaration du 3 octobre 2025, Laurent Mbanda rappelle que la majorité des anglicans dans le monde est favorable à un épiscopat uniquement masculin, mais il ajoute que le fait de loin le plus grave est que Sarah Mullally n’est pas fidèle aux engagements solennels de son ordination épiscopale, et qu’elle promeut « des doctrines contraires à la Bible et révisionnistes sur le mariage et la morale sexuelle ».
Structure gouvernementale représentative
La conférence d’Abuja, pour le gouvernement mondial de la Communion anglicane, a prévu une structure conciliaire, en continuant de jouer sur l’ambiguïté du mot « council », que l’on peut traduire à la fois par « conseil » et par « concile » : trois évêques – un président, un vice-président et un secrétaire, tous les trois élus – auxquels se joindront bientôt des clercs et des laïcs qui seront eux aussi élus.
La Communion anglicane « réordonnancée » n’a donc pas voulu se doter d’un siège primatial rival de celui de Canterbury, mais d’un organe conciliaire ou synodal élu, représentant les différentes catégories de fidèles. S’il a paru nécessaire de se doter d’une structure gouvernementale représentative à l’échelle du monde, il n’a pas semblé opportun de la lier à un siège particulier. C’est clairement une nouveauté, d’ailleurs revendiquée comme telle, par rapport à la pratique anglicane jusqu’à présent, et aussi par rapport aux traditions des autres Églises à structure épiscopale (Église catholique romaine, Églises orthodoxes, autres Églises orientales).
Le communiqué final de la conférence d’Abuja affirme que « la vraie communion est confessionnelle, non pas institutionnelle ». Une telle phrase (tout comme le contenu et le style de la déclaration de Jérusalem de 2008) montre clairement l’inspiration évangélique (« evangelical ») de Gafcon et de la Communion anglicane que ce mouvement entend « réordonnancer » : c’est la confession d’une même foi qui fonde l’unité de l’Église ; les institutions ne peuvent y suffire. Selon Gafcon, si l’institution s’éloigne de l’enseignement des Écritures tout en adoptant une attitude jugée coloniale par ceux qui veulent rester fidèles à cet enseignement, elle ne peut pas suffire, par elle-même, à établir une communion digne de ce nom.
Réforme « de l’intérieur »
Le communiqué final d’Abuja fait un parallèle explicite entre ce « réordonnancement » et la Réforme anglaise du XVIe siècle : dans les deux cas, le processus est interprété non pas comme la mise sur pied d’une nouvelle institution religieuse ou d’une nouvelle dénomination, mais comme une réforme « de l’intérieur » (« from within »), « laissant derrière » (« leaving behind »), selon le cas, l’Église de Rome et ses erreurs, ou le siège de Canterbury et les siennes.
Il est désormais explicitement demandé de ne plus participer aux « instruments de communion de Canterbury », ni d’envoyer d’argent dans les institutions liées à Canterbury, ni d’en recevoir. Dans les textes officiels, la mention de la communion avec le siège de Canterbury doit être effacée. Ces mesures, loin de régler tous les problèmes, ne feront sans doute qu’en poser de nouveaux, surtout là où coexistent des structures anglicanes liées à Canterbury et d’autres liées à Gafcon.
Anti-libéral, anti-occidental, anticolonialiste
Les catholiques auraient tort de ne voir dans cet événement qu’un phénomène affectant une autre confession chrétienne de moindre importance que la leur, dont le présent et l’avenir ne les concerneraient pas. Au poids croissant du Nigeria dans l’anglicanisme mondial correspond le poids croissant d’un pays comme la République démocratique du Congo dans le catholicisme mondial : le leadership exercé par l’archevêque de Kinshasa, le cardinal Fridolin Ambongo, dans l’opposition au document du Dicastère pour la doctrine de la foi sur la bénédiction des couples de même sexe vivant en union, Fiducia supplicans, a fortement manifesté la détermination des responsables catholiques africains à s’opposer à ce qu’ils pourraient considérer comme une colonisation idéologique – alors même que le texte romain a été signé par un cardinal argentin et publié à la demande d’un pape lui aussi argentin, grand pourfendeur des colonisations idéologiques.
Pendant que l’avenir de l’anglicanisme mondial se décidait au Nigeria, les évêques catholiques de ce même pays, en visite ad limina, étaient reçus par Léon XIV à Rome. En France, le cardinal Robert Sarah a publié cette même semaine, par une étonnante coïncidence, 2050 (Fayard, avec Nicolas Diat), un nouveau brûlot anti-libéral et anti-occidental. Sa vindicte contre le libéralisme et le relativisme venus d’Europe et d’Amérique du Nord et imposés aux peuples du « Sud » occulte curieusement celui qui n’est jamais nommé mais que tout lecteur devine à travers la diatribe de l’auteur : le pape François.
Certes, celui-ci n’était ni un Européen, ni un Américain du Nord. Au sein du catholicisme, les conflits doctrinaux ne recoupent pas strictement une division entre le « Sud » et le « Nord », qui est certes une grille de lecture commode, mais aussi imparfaite.
Quoi qu’il en soit, les chrétiens des grandes communions mondiales doivent sérieusement compter avec ce discours, désormais principalement porté par les responsables issus de ce poids lourd du christianisme qu’est l’Afrique : anti-libéral, anti-occidental et anticolonialiste, ce discours se réclame, selon les cas, de l’Évangile, de l’autorité divine des Écritures, de la Tradition doctrinale et liturgique de l’Église, et aussi de la dignité des cultures locales ; à Abuja, en ces premiers jours de mars 2026, après un processus de près de 20 ans, ce discours s’est traduit concrètement par un acte institutionnel dont l’importance symbolique dépasse sans doute largement la Communion anglicane.
David Gilbert est professeur d’histoire de l’Église à l’Institut catholique de Paris, spécialiste des Réformes protestantes et catholiques. Il est prêtre de la communauté Saint-Martin.
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