Les propositions du père abbé de Solesmes pour tenter de résoudre la querelle liturgique (18/03/2026)
D'Agnès Millot sur RCF :
QUERELLE LITURGIQUE : ET SI CHACUN FAISAIT UN PAS VERS L’AUTRE ?
Dom Geoffroy Kemlin, père abbé bénédictin de Solesmes, a écrit une lettre au Pape Léon XIV. Il lui partage une réflexion visant à résoudre la querelle liturgique qui divise l’Eglise depuis Vatican II. Son idée : “retoucher le nouveau missel pour y intégrer le vetus ordo” et ainsi retrouver l’unité ecclésiale…
Dom Geoffroy Kemlin, Père Abbé de Solesmes ©RCF SartheL’antagonisme entre les catholiques attachés au rite ancien en latin et les partisans du nouveau missel de Vatican II remonte au début des années 1970... Pourquoi avez-vous écrit au Pape maintenant ?
J’ai eu l’opportunité de concélébrer avec le Pape Léon à Sant’Anselmo, l’abbaye des bénédictins à Rome, en novembre. Le Père Abbé primat avait invité le Saint-Père pour les 125 ans de la dédicace de l’église. Et il a accepté ! A l’issue de la messe, j’ai été présenté au Pape comme étant le père abbé de Solesmes. Il s’est alors exclamé : “Ah !! Solesmes !!”, montrant qu’il nous connaissait. J’ai aussitôt eu envie de lui écrire pour lui partager certaines choses qui me tenaient à cœur depuis longtemps, sur la situation liturgique en France et au sein de l’Eglise universelle.
Pourquoi la question de l’unité liturgique vous touche-t-elle autant ?
Dans notre Congrégation de Solesmes nous avons des monastères qui célèbrent selon les deux rites : l’ancien et le nouveau. J’ai vécu cela personnellement dans mon parcours… Je suis entré à l’abbaye de Fontgombault à l’âge de 20 ans, où l’on célèbre selon l’ancien missel de Saint Pie V, avant d’arriver à Solesmes où les moines disent la messe (en latin) selon la réforme de Vatican II. J’ai vécu cette question très personnellement, très intimement.
Alors quand je vois des divisions sur ce thème je souffre ! La liturgie est faite pour faire grandir l’unité dans l’Eglise, pas pour nous diviser ! C’est pour cela que j’ai voulu partager au Saint Père, modestement, une proposition pour essayer d’avancer sur le sujet…
Dans cette lettre (en bas de l'article) vous écrivez : “l’heure est venue d'œuvrer pour un véritable retour à l’unité”. Vous pensez que les désaccords sont allés trop loin ?
Tout antagonisme dans l’Eglise nous fait souffrir. Nous sommes les membres du Corps du Christ. C’est notre témoignage de montrer au monde que nous sommes unis. Pour autant, cette unité n’est pas uniformité ! Le Pape François l’a beaucoup souligné.
Concrètement, votre proposition consisterait à retoucher l'Ordo Missae de Paul VI, c’est-à-dire l’ordinaire de la messe qui comprend l'ensemble des prières et parties invariables du rite romain. Pourquoi ?
Je crois qu’il faut que chacune des sensibilités catholiques accepte de faire un pas vers l’autre. On pourrait ainsi réduire les divisions et retrouver cette unité si importante. Ce que je propose, c’est une démarche inclusive : insérer le Vetus Ordo [ndlr : l’ordinaire de la messe du missel latin d’avant Vatican II] dans le missel romain actuel. Cela permettrait d’intégrer les différentes manières de célébrer en une seule…
Quels points précis de la messe pourraient être modifiés ?
Le prêtre pourrait tout simplement choisir d’intégrer des éléments de l’ancien missel qui ne figurent plus dans celui de Paul VI. Je pense par exemple aux prières au bas de l’autel, ou à l’ancien offertoire qui a été réformé.
Cela ne risque-t-il pas de rajouter de la confusion pour les fidèles ?
Il y aura certainement un cadre à poser. La liturgie appartient à l’Eglise, c’est donc au Saint-Siège de décider ce qu’il en est. Je crois néanmoins que cette solution est possible, car la réforme liturgique a conservé beaucoup d’éléments communs avec l’ancien missel. On rajouterait simplement certaines possibilités.
L’ancien missel de Saint Pie V, auquel les communautés traditionnelles sont restées attachées, serait donc un peu modifié lui aussi ?
Effectivement. Si le Vetus ordo était inséré dans le missel actuel, cela ouvrirait de nouvelles possibilités. Par exemple : célébrer la messe selon l’ancien rite mais dans la langue du pays et plus seulement en latin. Cela permettrait aussi au prêtre d’utiliser les nouvelles prières eucharistiques et les nouvelles préfaces. Enfin, je pense au cycle des lectures : le lectionnaire actuel voulu par Vatican II est beaucoup plus riche que l’ancien. Il y aurait un vrai apport biblique pour les fidèles. Tout cela viendrait féconder le Vetus ordo.
Quels sont les avantages de ce scénario pour le “quotidien” de l’Eglise et des catholiques ?
Cette proposition accueille largement les aspirations légitimes des fidèles et des prêtres, sans diminuer en rien l’autorité ni du pape ni des évêques. Elle permettrait ainsi de respecter les prérogatives de chacun. Je ne vois pas en quoi des tensions pourraient subsister, puisque chacun célébrerait selon sa sensibilité tout en faisant comme l’Eglise le demande. D’autre part, le calendrier liturgique serait lui aussi unifié.
Votre proposition s’enracine dans un humus particulier : celui de la Congrégation de Solesmes. En quoi l’héritage de Dom Guéranger [ndlr: le restaurateur de l’ordre bénédictin au 19e siècle] vous a-t-il guidé?
Dom Guéranger a œuvré pour le retour des diocèses de France au missel romain, et donc pour l’unité liturgique. C’est en m’inscrivant dans son sillage que j’ai écrit au Saint Père. De plus, à Solesmes, nous avons mis en place la réforme de Vatican II d’une manière ancrée dans la tradition, en conservant le latin et le chant grégorien. On peut mettre en œuvre la réforme liturgique sans qu’elle soit comprise comme une rupture mais au contraire comme une continuité.
Quelles différences, finalement, avec le Motu proprio de Benoît XVI qui avait élargi les possibilités de célébrer selon l’ancien missel ?
Le but de Benoît XVI était de montrer l’importance de l’ancienne liturgie pour l’Eglise : c’est un héritage sacré qui ne doit pas être abandonné. Mais le Motu proprio de 2007 utilisait l’usage de l’ancien missel à côté du nouveau, ce qui ne réduisait pas les différences. Au contraire, ici, il n’y aurait qu’un seul missel pour un seul groupe de fidèles.
Votre idée ne va-t-elle pas contre “Traditionis custodes”, le Motu proprio promulgué par le Pape François en 2021 ?
Non, je ne crois pas. Le but du Pape François, à travers ce texte, était précisément de mettre fin aux divisions. La situation le faisait visiblement souffrir. Cette proposition, au contraire, pourrait nous permettre d’atteindre l’unité que tout le monde désire tout en accueillant la diversité de l’Eglise.
Pensez-vous que les jeunes catholiques, aujourd’hui, posent un regard différent sur cette “querelle liturgique” ? La génération des 18-35 ans et les nouveaux baptisés, par exemple, semblent beaucoup plus décomplexés sur le sujet…
Oui, c’est sûr ! On voit aujourd’hui comme ils passent facilement d’un rite à l’autre, sans difficulté pour s’accueillir les uns les autres. La plupart prient aussi facilement à Paray-le-Monial, à Taizé ou au Pèlerinage de Chartres. C’est un bel exemple qui nous est donné pour assouplir nos cœurs. J’ajoute qu’à l’intérieur de la Congrégation de Solesmes nous vivons déjà cette diversité liturgique. Elle est vécue dans la paix et dans l’unité. Lorsque les pères abbés de Fontgombault ou de Triors viennent à Solesmes, ils célèbrent selon le missel de Vatican II. Et inversement… quand je vais là-bas, je célèbre la messe selon l’ancien rite. Cette unité existe déjà en germe dans notre congrégation. Nous avons à partager cette grâce pour qu’elle devienne une grâce de toute l’Eglise.
Qu’attendez-vous maintenant de l'Église, du Dicastère pour le Culte divin, ou des évêques ?
Ma lettre au Pape n’est évidemment qu’une suggestion. Je sens bien qu’elle doit être encore affinée et précisée. J’espère que les évêques vont continuer à réfléchir sur ce thème et faire eux-mêmes des propositions pour que l’Eglise retrouve l’unité tant désirée…


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