L'immobilisme d'Ursula von der Leyen face à la purge silencieuse dont sont victimes les chrétiens étrangers en Turquie (18/03/2026)
De Thibault van den Bossche sur le site de l'ECLJ :
Expulsion des chrétiens étrangers: l'immobilisme d'Ursula von der Leyen face à la purge silencieuse en Turquie
Tribune parue dans Le Journal du Dimanche.
Un simple code administratif peut suffire à bouleverser la vie d’une famille entière: le N-82. La Turquie n’emprisonne plus les chrétiens étrangers. À leur retour d’un déplacement à l’étranger, ils apprennent à l’aéroport qu’ils ne peuvent plus entrer sur le territoire, au motif qu’ils constitueraient une «menace pour la sécurité nationale». Aucune accusation pénale. Aucun procès. Aucun élément de preuve communiqué. Pour certains, plus de trente ans de présence légale balayés du jour au lendemain.
Une politique d’expulsions ciblées de chrétiens sous prétexte de sécurité nationale
Entre 2019 et 2024, au moins 132 chrétiens étrangers ont été individuellement expulsés ou frappés d’interdictions d’entrée en Turquie, soit 303 en incluant les membres de leur famille. Certains ont participé à des réunions de familles protestantes, à des conférences chrétiennes ou à des activités que les autorités turques assimilent à du «missionnariat». Leur seul point commun est un engagement religieux chrétien visible, parfaitement légal en Turquie et pourtant utilisé pour justifier les expulsions.
Ce système d’expulsions administratives marque un tournant. En 2016, le pasteur américain Andrew Brunson avait été arrêté puis détenu pendant près de deux ans. Les autorités turques l’accusaient d’implication dans la tentative de coup d’État. L’affaire avait provoqué une grave crise diplomatique avec les États-Unis. Depuis, les chrétiens étrangers sont toujours assimilés à des agents de l’étranger, mais la méthode a changé. Plus d’images de pasteurs derrière les barreaux. Les expulsions sont devenues discrètes, presque invisibles.
Le Parlement européen condamne les expulsions ciblées de chrétiens en Turquie
Les députés du Parlement européen ont porté le débat jusqu’à Strasbourg. Le 12 février, ils ont adopté une résolution dénonçant les «expulsions ciblées de journalistes et de chrétiens étrangers sous prétexte de sécurité nationale». Pour Bert-Jan Ruissen, il était urgent que la «violation grave de la liberté religieuse» dont sont victimes les communautés protestantes «délibérément marginalisées» soit enfin portée à l’attention de l’Union européenne, «alors même que la Commission renforce ses relations avec la Turquie».
Tomislav Sokol appelle lui aussi à une réaction politique claire: «Les chrétiens sont la communauté religieuse la plus persécutée dans le monde. La crédibilité de l’Europe se mesure à sa capacité à défendre la liberté de religion de manière cohérente, partout et sans double standard.» L’eurodéputé a par ailleurs déjà adressé une question écrite à la Commission européenne, à laquelle celle-ci devra répondre officiellement dans les prochaines semaines.
L’affaiblissement organisé des communautés protestantes locales devant la CEDH
Face à un système judiciaire interne défaillant qui valide largement ces décisions, les chrétiens expulsés n’ont plus qu’un recours : la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). Le contentieux prend de l’ampleur. L’affaire Wiest, dont le requérant est un protestant américain, pourrait dans les prochains mois devenir un arrêt de principe. Au moins une vingtaine de requêtes similaires suivront, notamment celles regroupées dans l’affaire Wilson, qui incluent des citoyens européens: deux Allemands, un Espagnol, un Néerlandais et un Suisse.
Le cœur du problème touche à la liberté de religion. Les expulsions s’inscrivent dans une vision plus large d’une nation turque homogène, sunnite musulmane, méfiante envers les chrétiens. Les missionnaires étrangers sont ciblés parce qu’ils soutiennent des communautés protestantes locales, en partie composées de convertis issus de l’islam. Ces communautés se retrouvent fragilisées dans leur organisation, leur accompagnement spirituel et leur transmission.
Liberté religieuse: l’Europe face à ses responsabilités
Ce qui se joue aujourd’hui en Turquie n’est pas sans précédent. En 2010, le Maroc avait expulsé environ 150 chrétiens étrangers au nom de la lutte contre le prosélytisme. Là aussi, la voie administrative avait permis d’éviter un scandale immédiat. Mais la Turquie est candidate à l’adhésion à l’Union européenne et membre du Conseil de l’Europe. À ce titre, elle ne peut instrumentaliser indéfiniment la sécurité nationale pour restreindre une liberté fondamentale. Il appartient désormais aux juges de la CEDH, mais aussi à la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et aux autres responsables politiques européens, de dénoncer clairement ces pratiques.
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