Le Père Abbé de Fontgombault s'exprime sur la crise liturgique actuelle et sur les débats qui l'entourent (09/04/2026)
Une longue interview de Dom Jean Pateau, abbé de Fontgombault, est parue sur le blog Silere non possum (et reprise sur le Forum catholique). Elle aborde notamment la proposition de Dom Geoffroy Kemlin, la crise liturgique actuelle, les débats qui l’entourent, ainsi que les usages liturgiques en vigueur à l’abbaye.
Voici une version française de cet entretien :
Révérend Père Abbé, merci de nous accorder un peu de votre précieux temps. Nous souhaitons présenter cette belle communauté monastique à nos lecteurs et mieux connaître votre témoignage. Combien de moines vivent à Fontgombault ? Accueillez-vous des novices ? La communauté est-elle relativement homogène ?
La communauté bénédictine de Notre-Dame de Fontgombault, au cœur de la France, compte actuellement 57 moines. Nous avons quatre novices : deux au noviciat des moines de chœur et deux au noviciat des frères convers. On peut parler d’une certaine homogénéité, dans la mesure où toutes les tranches d’âge sont représentées de manière assez équilibrée. Le dernier départ significatif de moines remonte à 2013, lorsque le monastère de Wisques, dans le nord de la France, a été repris. Treize ans plus tard, ce départ se fait encore sentir, notamment parmi les moines d’âge mûr.
À Fontgombault, la liturgie occupe une place fondamentale dans la vie monastique. De quelle manière le chant grégorien façonne-t-il intérieurement le moine ? Est-il simplement une forme esthétique ou une véritable école de prière ?
Si le chant grégorien n’était qu’une forme esthétique, il y a fort à parier qu’il n’aurait pas traversé plus de mille ans d’histoire. L’histoire de la musique montre que, tout en ayant donné naissance à d’autres formes musicales comme la polyphonie sacrée, son style originel – simple et dépouillé – a toujours perduré, parfois très discrètement, suscitant des réformes chaque fois qu’il a fallu le redécouvrir plus largement. Le travail de restauration accompli par Dom Guéranger en est un exemple éloquent.
Saint Benoît nous recommande : « Ut mens nostra concordet voci nostrae » – « Que notre esprit soit en harmonie avec notre voix » (Règle, ch. 19). Le but du chant grégorien n’est pas l’esthétique pour elle-même, mais la prière. Il est la prière chantée de l’Église, car il constitue le chant propre de l’Église romaine. Les fidèles ne chantent pas le grégorien pour leur plaisir personnel : ils prêtent leur voix à l’Église qui chante en eux.
Deux approches sont alors possibles : le point de vue individuel, centré sur la personne, et le point de vue communautaire et ecclésial, où chacun s’inscrit dans un corps qui le précède et le dépasse. Toute interprétation qui chercherait à charmer le cœur et les sens au point de faire oublier la relation à Dieu n’aurait pas sa place dans l’Église.
Simone Weil écrivait : « Le chant grégorien est à la fois pure technique et pur amour, comme l’est d’ailleurs tout grand art. » Il convient particulièrement aux moines en raison de la simplicité et de la sobriété de sa mélodie et de son rythme. Il puise largement dans le trésor des Saintes Écritures. Sa mélodie apaisante introduit au mystère du Dieu de paix, comme en témoigne magnifiquement l’introït Resurrexi du matin de Pâques. Dom Gajard disait : « Les courbes mélodiques font naître, appellent, les courbes des âmes. » Divo Barsotti affirmait quant à lui que le chant grégorien « exprime avec beauté la vérité de la communion fraternelle ». N’est-ce pas précisément cette communion que les moines cherchent à vivre, surtout lorsqu’ils chantent ensemble l’Office divin ?
Quel est le rapport entre la solennité du culte et la simplicité de la vie quotidienne au monastère ?
Il faut parler du culte dans les mêmes termes que du chant grégorien. La vie quotidienne du moine est simple. Le culte, même solennel, ne doit jamais perdre cette simplicité. Plus il est naturel, plus il devient surnaturel. La simplicité au cœur de la solennité fait du culte un véritable tremplin vers Dieu. La simplicité ne captive pas – ou, si elle le fait, c’est pour orienter vers plus grand. La solennité rappelle au moine que toute sa vie est grande dans la mesure où elle est offerte à Dieu. La simplicité de son existence lui rappelle que le culte qu’il célèbre, aussi solennel soit-il, tire sa valeur non pas d’abord de sa forme extérieure, mais de la sainteté de celui qui l’accomplit et, surtout, de Celui à qui il est offert.
Simplicité et solennité ne s’opposent pas, pas plus que l’immanence et la transcendance de Dieu. La solennité du culte nous rappelle la grandeur et la transcendance de Celui à qui il est offert. On ne s’approche pas de Dieu avec la familiarité que l’on aurait envers un conjoint, et encore moins avec vulgarité. En même temps, Dieu veut être infiniment proche de nous, et la simplicité exprime l’immédiateté et l’intimité de cette relation.
Votre communauté allie des temps de recueillement profond à des moments de récréation fraternelle. Comment conciliez-vous silence et communion fraternelle ?
Le secret d’une vie humaine pleinement vécue est de vivre l’instant présent. Saint Benoît donne au moine ce mot d’ordre : « Cherchez Dieu. » Dans le silence de la prière solitaire, dans le chant de l’Office, dans la communion fraternelle des loisirs, le moine ne poursuit qu’une seule chose : sa quête de Dieu. Alors sa vie devient une.
À Fontgombault, le rite ancien est vécu au sein d’un cadre monastique bénédictin très solidement établi. On y vit également une stabilité qui contraste fortement avec la culture contemporaine de mobilité et de fragmentation. De quelle manière concrète le Vetus Ordo façonne-t-il la manière de prier, de travailler et de vivre des moines ? Est-il aussi une école de stabilité intérieure ?
Je crois que la stabilité dont nous jouissons provient avant tout de la vie monastique elle-même. La paix et la stabilité ne sont pas recherchées pour elles-mêmes, mais comme de précieux soutiens sur le chemin vers Dieu. Madeleine Delbrêl écrivait : « Il me semble que le fondement du silence, pour nous, pourrait être une phrase qui paraît peut-être très profane : “On n’interrompt pas Dieu quand il parle.” » Tout ce qui nuit à la paix et à la stabilité peut interrompre la parole de Dieu.
Le rite ancien laisse beaucoup moins de place à l’initiative personnelle du célébrant. À cet égard, il constitue une véritable école de stabilité intérieure, une invitation à se laisser façonner par la parole de Dieu. C’est une école d’abandon.
Célébrez-vous également le rite de saint Paul VI au monastère ?
Oui. La messe conventuelle est célébrée selon un missel très proche de celui de 1965, lui-même très proche du missel de 1962. Elle n’est généralement pas concélébrée. Les moines-prêtres célèbrent les messes basses après les matines et les laudes, selon le missel de 1962 ou celui de 1969. Chaque matin, à l’infirmerie, une messe est concélébrée selon le missel de 1969, avec les lectures en français. Nous avons instauré cette célébration pour les moines âgés ou malades qui ne peuvent plus célébrer seuls et qui avaient l’habitude de le faire selon le Novus Ordo. Cette concélébration est présidée par un moine volontaire qui célèbre habituellement selon le Vetus Ordo. Je suis heureux que de nombreux moines-prêtres se soient portés volontaires pour ce service fraternel.
Ces dernières heures, la France s’est retrouvée au centre de l’attention en raison des paroles adressées par Léon XIV aux évêques réunis à Lourdes et, les jours précédents, de la lettre que votre abbé président, Dom Geoffroy Kemlin, a adressée au Saint-Père sur la question liturgique. Dans ce contexte, Fontgombault porte elle aussi une histoire importante, profondément liée à la liturgie. Comment avez-vous accueilli ces deux interventions ?
Comment ne pas les accueillir avec gratitude, joie et reconnaissance ? Elles cherchent à apaiser les tensions accumulées depuis des décennies autour de l’autel et du sacrement de l’amour. Le Saint-Père ne cache pas son inquiétude et nous invite à « un nouveau regard que chacun porte sur l’autre, avec une plus grande compréhension de sa sensibilité… un regard capable de permettre à des frères, enrichis par leur diversité, de s’accueillir mutuellement, dans la charité et dans l’unité de la foi ». Il implore la lumière de l’Esprit Saint afin que « des solutions concrètes soient trouvées, qui incluent généreusement ceux qui sont sincèrement attachés au Vetus Ordo », en ce qui concerne les orientations liturgiques souhaitées par le Concile Vatican II.
Le missel de 1965 est précisément la mise en œuvre de ces orientations. Saint Paul VI l’a reconnu. Quant à la proposition de l’abbé Geoffroy Kemlin, elle permettrait aux prêtres utilisant le Novus Ordo de bénéficier de la richesse des signes et des gestes de l’Ordo Missae de 1962, tout en conservant les lectures et certaines prières du missel de 1969. Pour les communautés qui célèbrent selon le Vetus Ordo, en revanche, sa mise en œuvre serait plus délicate : il n’y aurait plus de cohérence entre les lectures de la messe et celles de l’Office divin contenues dans le bréviaire et l’antiphonaire.
À ce propos – et cela est peu connu –, un lectionnaire a été élaboré en 1966, enrichissant celui du missel de 1962. Il conserve toutes les lectures existantes et, pour les jours de semaine où les lectures du dimanche étaient auparavant répétées, propose des lectures appropriées. Son utilisation était laissée à la discrétion de l’ordinaire du lieu. Il a été employé en France. Il répond à la demande des Pères conciliaires d’enrichir le lectionnaire tout en préservant la cohérence avec l’Office divin.
En tout état de cause, la décision d’aborder la question de l’enrichissement des missels de manière pragmatique, quelle que soit la solution proposée, me semble très positive et la seule voie fructueuse à long terme. Elle permet d’éviter deux écueils : la rigidité et l’idéologie. La liturgie est, avant tout, une pratique.
Pourriez-vous nous raconter l’histoire de la réforme telle qu’elle a été vécue dans votre monastère ? Comment la liturgie a-t-elle évolué au fil des ans ? Quels missels avez-vous adoptés ? Quelles étaient vos relations avec Rome ? Et quelles particularités conservez-vous encore aujourd’hui ?
À partir du premier dimanche de l’Avent 1974, une fois la traduction française du missel approuvée, le nouveau missel est devenu obligatoire en France. L’abbaye célébrait alors la messe conventuelle selon le missel de 1969. Quant aux messes basses, seuls deux missels étaient disponibles à l’époque. La première édition était épuisée. Ce n’est qu’avec l’édition de 1976 que l’on en trouva un exemplaire sur chaque autel.
Suite à l’indult Quattuor abhinc annos du 3 octobre 1984, le missel tridentin put à nouveau être utilisé. L’archevêque de Bourges, chargé d’autoriser cet usage, limita le nombre de jours par semaine où cette faculté était accordée. Début 1989, la Commission Ecclesia Dei nous accorda la pleine liberté d’utiliser le missel de 1962. Nous y avons introduit, avec les autorisations nécessaires, plusieurs éléments empruntés au Ritus servandus de 1965 et au missel de 1969, notamment une prière universelle les dimanches et jours de fête, le Per Ipsum chanté et le Pater noster. Nous utilisons également le calendrier liturgique en vigueur : la fête du Christ Roi est célébrée le dernier dimanche de l’année liturgique.
Enfin, quatre fois par an – le Jeudi saint, à la messe de minuit et à la messe de l’Aurore à Noël, ainsi qu’à la veillée pascale –, la messe conventuelle est concélébrée selon l’Ordre de concélébration de 1964, qui s’inspire du Vetus Ordo.
En conclusion, je peux témoigner avoir toujours été très bien reçu à Rome. Je me souviens notamment d’une audience avec le pape Benoît XVI, au cours de laquelle il prit mes mains dans les siennes et me dit, en présence de mon prédécesseur, l’abbé Antoine Forgeot : « Restez fidèle à l’héritage du cher Père Abbé. » Le pape Benoît XVI connaissait bien nos usages liturgiques.
Aujourd’hui, la question liturgique continue, malheureusement, de susciter des tensions et des oppositions. Léon XIV l’a également rappelé, exhortant chacun à dépasser les raisonnements partisans afin de favoriser un climat de paix au sein de l’Église, y compris sur le plan liturgique. D’un côté, certains groupes font de l’ancienne liturgie un marqueur identitaire, la chargeant souvent de significations qui dépassent sa dimension proprement ecclésiale ; de l’autre, d’autres interprètent la réforme liturgique en termes idéologiques, comme si elle devait s’affirmer en opposition à ce qui existait auparavant. Dans ce contexte, je voudrais vous interroger : comment vivez-vous la liturgie à Fontgombault ? De quelle manière la forme que vous célébrez nourrit-elle votre relation personnelle avec le Seigneur et soutient-elle la communion fraternelle au sein de la vie monastique ?
C’est précisément la question : quel est le but de la liturgie ? Est-ce un étendard à brandir ? En tant que moines, nous n’avons rien à prouver. Nous devons simplement consumer nos vies devant Dieu. La célébration de l’Office divin et de la Messe sont des lieux privilégiés pour cette rencontre. La devise du pape Léon XIII est riche de sens pour nous : « In Illo uno, unum » – « En Celui qui est un, nous sommes un ». La communion fraternelle est le fruit de la communion avec le Christ. Autrement dit, plus la communion avec le Christ est forte, plus la communion fraternelle le sera.
Je reste convaincu que la célébration d’une messe basse par chaque prêtre du monastère, immédiatement après les Matines et les Laudes, est spirituellement essentielle dans la relation du moine-prêtre avec Dieu, avec l’Église universelle, et aussi avec cette Église particulière qu’est le monastère. On pourrait objecter que la concélébration manifeste elle aussi l’unité de la communauté dans le Christ. C’est certainement vrai. La diversité manifeste la richesse d’un mystère qu’aucune pratique ne peut épuiser.
Il faut toutefois noter que certains jeunes hommes choisissent d’entrer dans notre communauté précisément en raison de cette célébration matériellement solitaire où toute l’Église est pourtant présente. Le cardinal Ratzinger, lors de sa visite à Fontgombault en 2001, en fut profondément touché et conclut : « Voilà l’Église catholique ! »
N’y a-t-il pas un risque que le rite ancien se réduise à un simple étendard culturel ou sociologique ? Comment, au contraire, préserver sa vérité spirituelle et catholique ?
Tout ce qui distingue doit être considéré avec prudence. Est-il légitime de se distinguer ? Saint Benoît, au huitième degré d’humilité, invite ses moines à ne rien faire d’autre que ce que recommandent la règle commune du monastère et l’exemple des anciens. Le danger d’adopter une attitude moralisatrice est donc loin d’être illusoire. Le pape François a parlé de ceux qui contemplent l’Église du balcon. Le moine ne doit pas être ainsi. Il est pleinement intégré à l’Église, qu’il aime et sert par sa prière. Il vit humblement et dans le secret. Son mode de vie oriente son art de la célébration non vers l’apparence, mais vers l’être. Loin d’être un manifeste, le rite ancien, dans sa dimension plus contemplative, est pour lui une voie privilégiée vers l’Éternel.
Nombreux sont ceux qui pensent que le climat de polémique et de confrontation idéologique a également servi de toile de fond à un document controversé tel que Traditionis custodes. Selon cette interprétation, le texte n’a pas pleinement atteint son but : d’une part, il a touché des fidèles sincèrement attachés au Vetus Ordo et exempts de tout esprit polémique ; d’autre part, il n’a pas vraiment empêché ceux qui instrumentalisaient déjà la question liturgique comme champ de bataille ecclésial de poursuivre leurs agissements. Je voudrais vous demander : comment avez-vous accueilli ce document à Fontgombault ?
Face à un document qui soulève des questions légitimes, la première chose à faire est de chercher à comprendre les raisons de sa publication. Le Pape les a partiellement expliquées. Concrètement, le Motu Proprio n’a eu aucun impact sur nous. Les réactions les plus vives sont venues des prêtres diocésains qui se sont retrouvés dans une situation délicate. Pour eux, construire des ponts était devenu impossible. J’ai perçu ce texte comme une blessure. Malheureusement, ce n’était pas la première. Je me contenterai d’en mentionner deux : le manque d’intérêt pour l’enrichissement mutuel pourtant appelé par le pape Benoît XVI, et la rigidité, voire l’idéologie, en matière liturgique.
Que la liturgie vive dans la grande Tradition de l’Église. Écoutons l’Esprit, qui ne cesse de nous parler.
D’après votre expérience, comment ce Motu Proprio a-t-il été concrètement appliqué par les évêques à travers le monde ? Y a-t-il eu une réelle uniformité, ou des pratiques différentes ?
Les témoignages varient considérablement d’un pays à l’autre, et même au sein d’un même pays. Le pape François lui-même a très souvent dispensé de l’application de son Motu Proprio lorsqu’on lui en faisait la demande personnellement, ce qui a donné lieu à des pratiques divergentes. Dans certains endroits, les évêques l’ont appliqué à la lettre, tant pour la messe que pour les autres sacrements ; cela a suscité des réactions parmi les fidèles et conduit certains à rejoindre la Fraternité Saint-Pie-X. D’autres, considérant que le Motu Proprio Summorum Pontificum avait instauré une paix véritable et une fraternité réelle qu’il n’était pas souhaitable de remettre en question, ont opté pour le statu quo.
Quoi qu’il en soit, la situation était délicate pour tous. L’invitation du pape Léon XIV aux évêques français à faire preuve de bienveillance envers les fidèles sincèrement attachés au Vetus Ordo devrait s’accompagner d’une plus grande latitude accordée aux évêques dans la réglementation de l’usage de l’ancien rite, puisqu’ils sont les mieux placés pour évaluer la situation dans leurs diocèses.
Pourquoi, selon vous, Léon XIV a-t-il choisi d’aborder précisément ce sujet en s’adressant aux évêques de France ? La question liturgique traverse aujourd’hui de nombreux contextes ecclésiaux et ne concerne certainement pas un seul pays. Qu’est-ce qui, selon vous, rend la situation française suffisamment importante pour justifier une intervention explicite du Saint-Père ? Cette sensibilité est-elle plus marquée en France aujourd’hui qu’ailleurs ?
La question est particulièrement douloureuse en France, c’est vrai. Il y a une raison historique liée à la mise en œuvre de la réforme conciliaire et à la naissance de la Fraternité Saint-Pie-X. Il faudra sans doute un jour faire son mea culpa concernant le silence des autorités ecclésiastiques face aux abus liturgiques. Ce n’est pas le lieu de les énumérer. Il est vrai aussi qu’à l’époque, une intervention épiscopale pouvait paraître inopportune et démodée, car l’esprit du temps était à l’émancipation de toute règle. Pendant longtemps, j’ai cru que cette époque était révolue. Malheureusement, je sais maintenant que ce n’est pas le cas. Les silences et les abus qui persistent alimentent l’éloignement et le mépris du Novus Ordo.
À la question liturgique s’ajoute celle de l’enseignement de la foi. Nombre de familles se tournent vers les communautés pratiquant le Vetus Ordo, déçues par la catéchèse dispensée à leurs enfants dans leur paroisse. Il en résulte des jalousies, des haines et des ressentiments profonds au sein des familles et des diocèses.
Plus encourageant, certains évêques français souhaitent aborder cette question, non pour exclure, mais pour progresser sur la voie d’un accueil mutuel. L’encouragement du Saint-Père leur apporte un soutien précieux.
Selon vous, quel est le malentendu le plus fréquent chez ceux qui observent l’ancien rite de l’extérieur ?
Avant tout malentendu, il y a souvent un manque de connaissances. Naturellement, cela engendre la distance, la peur, et la peur donne naissance à la violence, qui peut prendre de nombreuses formes. Ce mécanisme s’applique des deux côtés.
Depuis plusieurs années, au sein de la Congrégation de Solesmes, nous avons une petite commission composée pour moitié de supérieurs de monastères utilisant le Novus Ordo et pour moitié de supérieurs de maisons utilisant le Vetus Ordo. Nous avons commencé par étudier les rites de la messe et partager nos réflexions. Cette démarche s’est avérée très fructueuse. Elle permet de déconstruire les caricatures qui sont trop souvent à la base de positions ou de décisions trop radicales.
S’il n’est pas bon de regarder l’Église de l’extérieur, il n’est pas bon non plus de regarder les traditionalistes de l’extérieur. Je crois donc qu’avant d’être une question de rite, la question du traditionalisme est une question d’ecclésiologie. On accuse trop vite les traditionalistes de ne pas « être l’Église ». Ce n’est pas toujours totalement infondé. Mais il convient peut-être d’abord de réfléchir à ce que signifie réellement « être l’Église ». La devise du pape Léon XIII est un témoignage précieux, un repère sur le chemin, et sans doute une invitation à un examen de conscience pour tous : « In Christo uno, unum ».
Dans les paroles du Pape, on perçoit également la conscience que de nombreux jeunes se rapprochent des communautés où le rite ancien est pratiqué. D’après votre expérience, ce rite les attire-t-il principalement par le sens du sacré, le silence et la continuité avec la tradition, ou parce qu’il soulève une question plus radicale sur Dieu ?
Les deux sont liés. Mais avant tout, je pense qu’il faut se garder de toute caricature. Certaines communautés célèbrent le Novus Ordo avec un souci du sacré, du silence et de la continuité avec la Tradition, et ces communautés attirent effectivement des fidèles. Ce n’est donc pas propre au Vetus Ordo ; cela dépend plutôt de la manière dont la liturgie est célébrée. À cet égard, je vous renvoie aux réflexions présentées dans le document Desiderio desideravi.
Une liturgie célébrée avec négligence aura bien du mal à élever les cœurs et à les ouvrir à Dieu. Une liturgie sacrée, distincte du profane, pieuse et recueillie, conduit naturellement – précisément par contraste avec la vie ordinaire – aux questions « Pourquoi ? » et « Pour qui ? », et finalement à la question de Dieu. Les jeunes ont soif de redécouvrir la radicalité de l’Évangile.
Que diriez-vous à un jeune attiré par le Vetus Ordo principalement par fascination esthétique, sans avoir encore saisi la dimension de conversion et de sacrifice qu’implique la liturgie ?
Tout d’abord, je ne serais ni surpris ni inquiet. L’image et le son véhiculés par les médias sont le pain quotidien de notre époque. Les jeunes sont particulièrement réceptifs à ce mode de communication. Le Vetus Ordo, par ses signes, le déploiement de l’action liturgique, le chant latin et grégorien, touche les jeunes et les conduit au service de l’autel et aux chorales. Tout cela favorise les vocations.
À cet égard, on peut regretter que les possibilités de richesse liturgique également présentes dans le Novus Ordo – telles que l’usage de l’encens, la célébration face à l’Orient et le chant grégorien – soient trop facilement mises de côté. Si l’on dit que « la beauté sauvera le monde » (Dostoïevski), alors la question devient : de quelle beauté parle-t-on ? Une beauté qui emprisonne, ou une beauté qui fait avancer ?
On peut être emprisonné par la beauté, même par la beauté liturgique, si elle devient une fin en soi. Or, son but est de conduire à la beauté de Dieu, à Dieu lui-même. Accompagner un jeune qui aborde le Vetus Ordo principalement par fascination esthétique, c’est le conduire vers Celui pour qui cette beauté est manifestée, l’aider à comprendre que le corps glorieux du Christ ressuscité, au matin de Pâques, porte les marques des clous et la plaie de son côté – certes transfiguré, mais toujours le souvenir de la Croix. « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » On ne va à Dieu que par le Christ, et par le Christ mort et ressuscité.
On peut se chercher soi-même et trouver satisfaction dans l’action liturgique. Si la liturgie ne conduit pas au don de soi à Dieu et au prochain, si elle ne passe pas par le sacrifice, alors elle aura manqué à sa mission.
Pensez-vous qu’il serait utile aujourd’hui de rétablir un organisme qui, sous des formes adaptées au présent, accomplirait la mission autrefois confiée à la Commission pontificale Ecclesia Dei, instituée par saint Jean-Paul II pour préserver la communion ecclésiale dans un domaine si délicat ? Et, selon vous, quelle forme devrait prendre un tel organisme : devrait-il être intégré au Dicastère pour la Doctrine de la Foi, lié au Dicastère pour le Culte Divin et la Discipline des Sacrements, ou devrait-il avoir sa propre autonomie ?
La question est délicate, et je ne dispose certainement pas de tous les éléments nécessaires pour y répondre de manière définitive. Je me contenterai de livrer quelques réflexions.
Il ne me semble pas judicieux de créer une nouvelle commission pontificale sur le modèle d’Ecclesia Dei. Avec des pouvoirs disciplinaires complets, que ce soit en matière liturgique ou pour la gouvernance des instituts, les dicastères concernés se sentiraient plus ou moins exclus de domaines qui relèvent de leur compétence. Un problème doctrinal devrait être traité par le Dicastère pour la Doctrine de la Foi ; un problème liturgique par le Dicastère pour le Culte Divin ; et de même pour les questions relevant du Dicastère pour les Instituts de Vie Consacrée et les Sociétés de Vie Apostolique.
Que dire, dès lors ? Il me semble qu’il faudrait avant tout une instance d’écoute au Vatican, rattachée peut-être à la Secrétairerie d’État, capable de recevoir les anciens instituts Ecclesia Dei, d’avoir une vision d’ensemble de leur situation, d’en informer le Saint-Père, de susciter la réflexion et, bien sûr, d’orienter les instituts vers les dicastères compétents pour le traitement des questions qui les concernent.
Il serait indispensable que les dicastères – et notamment le Dicastère pour le Culte Divin et la Discipline des Sacrements – comptent parmi leurs membres des personnes connaissant le Vetus Ordo et les rites anciens, et qui les considèrent, ainsi que les Instituts, avec un regard juste et bienveillant, en appliquant des directives claires conformément à la volonté du Saint-Père.
Il est urgent et vital que tous les Instituts rétablissent une relation de confiance avec le Saint-Siège. C’est la condition essentielle avant même d’envisager un dialogue. Ce dialogue, et le chemin parcouru ensemble par la suite, auront un impact important sur la situation dans les diocèses et ne pourront que contribuer à la paix.
On pourrait s’attacher à discerner, à la lumière du Concile Vatican II, ce qui, dans le rite ancien, doit être réformé et ce qui a peut-être été abandonné trop hâtivement et mérite d’être rétabli. Il ne s’agit pas de juger l’un ou l’autre camp, mais de servir. Une fois encore, un tel travail ne peut se faire que dans une confiance mutuelle. Est-ce trop demander à ceux qui se disent frères et qui, par leur sacerdoce, ont consacré leur vie au service du Christ et de son Église ? Malgré nos hésitations, de nombreux jeunes et de nombreux prêtres attendent avec espoir que le véritable travail commence.
Nous avons eu l’occasion de rencontrer plusieurs communautés bénédictines à travers le monde et, en observant l’Allemagne, la Belgique et l’Autriche, nous avons constaté des formes de vie monastique sensiblement différentes de celles que l’on trouve en France. Le monachisme italien présente également des caractéristiques distinctives par rapport aux modèles français et allemand. Comment expliquez-vous ces différences ? Existe-t-il, selon vous, des raisons historiques qui nous aident à les comprendre ?
Je partage cette observation sur la grande diversité des monastères bénédictins à travers le monde, et j’en fais l’expérience au Congrès des abbés bénédictins, qui se tient tous les quatre ans à Rome. Nous affirmons tous la Règle de saint Benoît, et cette Règle est véritablement au cœur de notre vie et de notre spiritualité. Pourtant, les activités, le temps consacré à la célébration de l’Office divin, à l’apostolat, aux travaux manuels et à la lectio varient considérablement d’un monastère à l’autre.
Si l’on considère l’histoire de l’Ordre bénédictin, on constate l’influence réciproque entre les monastères et la société. Le monastère est situé dans un lieu particulier. Il est inséré dans un contexte politique. Ce mode de vie surprend et intrigue. Les contacts sont nombreux. Malheureusement, ces contacts peuvent parfois nuire à la vie monastique. Cluny et Cîteaux ont souffert de leur implication dans la société et l’Église de leur temps. Parfois, une influence extérieure s’impose. Ainsi, l’empereur d’Autriche Joseph II, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, a instauré le contrôle de l’État sur l’Église. Parmi ses réformes, il supprima les ordres religieux jugés inutiles à la cité, qui n’enseignaient pas, ne soignaient pas les malades et ne se consacraient pas à l’étude. Ce faisant, il incita les monastères à adopter un mode de vie plus apostolique, situation que l’on observe encore aujourd’hui.
Il apparaît clairement que Léon XIV souhaite conduire l’Église vers un climat de paix qui englobe également la vie liturgique. Cela se manifeste non seulement dans ses paroles, mais aussi dans son style de gouvernement : une manière de procéder qui semble éviter les oppositions, les tensions et tout ce qui alimente les divisions internes. Sur le plan liturgique également, on perçoit la volonté d’encourager, sans gestes spectaculaires, une voie de pacification ecclésiale. Dans cette perspective, quelle contribution une communauté comme Fontgombault peut-elle apporter aujourd’hui à l’édification de la paix liturgique au sein de l’Église ?
À l’abbaye, la vie liturgique se vit dans le calme et la simplicité. Nombre de nos hôtes le remarquent et s’en réjouissent. Il en va de même pour nos relations avec le clergé paroissial et le diocèse. Ces relations sont nombreuses et nous participons avec joie aux grands moments de la vie diocésaine.
Un abbé bénédictin vit une stabilité relative, du fait des déplacements qu’implique sa charge. Il n’en demeure pas moins stable dans son ministère. Élu abbé en 2011, j’en suis déjà à mon quatrième évêque. Je peux témoigner que mes relations avec chacun d’eux ont été excellentes, empreintes d’une profonde fraternité. Il en va de même avec de nombreux autres évêques français avec lesquels je suis régulièrement en contact. Je ne suis d’ailleurs pas le seul abbé à pouvoir en dire autant.
Concernant la pratique liturgique, le problème, comme l’a souligné le cardinal Ratzinger lors des journées liturgiques de Fontgombault en 2001, suite à une conférence du professeur de Mattei, réside dans le passage de l’Église universelle à l’Église locale – autrement dit, dans la régulation de l’usage de deux rites. La question est très simple, a observé le cardinal, dans une abbaye ou au sein d’un ordre. Elle se complexifie pour les fraternités œuvrant dans les diocèses.
Le monastère est un lieu de vie pour beaucoup. Je souhaite et j’espère que tous s’y sentent les bienvenus. Il devrait en être de même pour tous les membres de l’Église. Nous entendons les souffrances des uns et des autres : celles de ces prêtres mis à l’écart pour excès de zèle ; celles de ces prêtres blessés de voir leurs fidèles les quitter pour les traditionalistes, alors qu’eux-mêmes ne font que célébrer la messe qui leur a été enseignée ; celles de ces évêques épuisés, qui consacrent leur temps à gérer des conflits interminables qui semblent sans issue.
Que faire ? D’abord, contribuer au dialogue, à l’établissement d’une relation de confiance avec le Saint-Siège. Afin d’encourager l’Église à assouplir les règles introduites par Traditionis custodes et à redonner aux évêques – tout en les exhortant à faire preuve de bienveillance – une plus grande autorité concernant les permissions liées à l’usage de l’ancien missel et du rituel, étant donné qu’ils connaissent la situation dans leurs diocèses et les personnes ou les prêtres à l’origine des demandes.
Deuxièmement, l’abbaye, par sa vie liturgique, témoigne concrètement de la possibilité de vivre le Vetus Ordo, dans l’esprit du Concile Vatican II, sans perdre les spécificités du missel et du rituel anciens, qui ont fait leurs preuves, constituent une véritable richesse et n’ont d’ailleurs pas été remis en question par les Pères conciliaires. Cette expérience pourrait servir de base à un dialogue.
Nous avons parlé de blessures. Il y a aussi des joies, et de grandes joies. Je garde un souvenir plein d’émerveillement de ma bénédiction abbatiale, conférée le 7 octobre 2011 par Mgr Armand Maillard de Bourges. À cette occasion, il a accepté de présider une messe concélébrée selon l’Ordre de 1964. Des prêtres d’horizons très divers se sont rassemblés sans difficulté autour de l’autel. Tous ont témoigné de leur action de grâce.
Le moine cultive la pureté de cœur, qui rend possible l’accueil de l’autre et une écoute respectueuse, sans calcul ni préjugé. Il faut demander cette grâce pour ceux qui sont appelés à réfléchir à ces questions délicates et importantes, qui ne sont pas sans conséquences pour la relation de l’homme avec Dieu et pour la forme de sa prière liturgique.
Aujourd’hui, la situation est douloureuse. Tout semble figé, sans issue apparente… un Vendredi saint. Le premier devoir des abbayes, avant tout, est de prier pour que les cœurs s’ouvrent au chemin lumineux de la réconciliation et de la paix. Il y a une Pâque liturgique à vivre, et elle ne se vivra qu’avec le Christ et dans le Christ. In Illo uno, unum. Il n’y a pas de Vendredi saint sans un matin de Pâques.
[1] Madeleine Delbrêl, La joie de croire, p. 123
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