Le discours du pape aux membres du Parti Populaire Européen au Parlement Européen (28/04/2026)

DISCOURS DU PAPE LÉON XIV 
AUX MEMBRES DU PARTI POPULAIRE EUROPÉEN AU PARLEMENT EUROPÉEN

Salle Clémentine
Samedi 25 avril 2026

Au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit

La paix soit avec vous

Illustres parlementaires,
Mesdames et Messieurs,

Je souhaite chaleureusement à tous la bienvenue à cette rencontre, en saluant tout particulier votre Chairman M. Manfred Weber et Mme Mairead McGuinness, envoyée spéciale de l’Union européenne responsable de la promotion de la liberté de religion ou de conviction en dehors de l’Union européenne

Notre rencontre se place dans la continuité de celles qui ont eu lieu avec mes prédécesseurs saint Jean-Paul II et le Pape Benoît XVI et du message que le Pape François vous a adressé en juin 2023 parce qu’il ne pouvait vous recevoir personnellement en raison d’une hospitalisation. Je suis donc heureux de reprendre ce dialogue avec le Parti populaire Européen, qui tire son inspiration de personnalités comme Adenauer, De Gasperi et Schuman, unanimement reconnus comme les Pères fondateurs de l’Europe contemporaine.

Comme  Benoît XVI il y a vingt ans, moi aussi «j’apprécie la reconnaissance accordée par votre groupe à l’héritage chrétien de l’Europe, qui offre de précieuses orientations éthiques dans la recherche d’un modèle social» [1]. Le projet européen, issu des cendres de la Seconde Guerre mondiale, naît certainement d’une nécessité pratique — éviter qu’un tel conflit ne se reproduise —, mais il est également empreint d’une perspective idéale, celle de la volonté de donner vie à une collaboration qui mette fin à des siècles de divisions et qui permette aux peuples du continent de redécouvrir le patrimoine humain, culturel et religieux qui les rassemble. Les Pères fondateurs étaient animés par leur foi personnelle et ils considéraient les principes chrétiens comme un facteur commun et unificateur, qui pouvait contribuer à mettre fin à l’esprit revanchard et conflictuel qui avait conduit à la Seconde Guerre mondiale.

Le  Pape François a inventé une belle et simple expression qui résume cette idée: «l’unité est supérieure au conflit» [2], parce que la recherche de l’unité donne le courage d’aller au-delà de la surface conflictuelle et d’apprécier les autres dans leur dignité la plus profonde [3], ce qui permet de créer quelque chose de nouveau et de constructif, alors que le conflit accentue les divergences, la recherche et l’affirmation du pouvoir, et conduit à la destruction.

Le principal devoir de toute action politique est d’offrir une perspective idéale, parce que la politique suppose que l’on ait une vaste vision de l’avenir sans craindre, quand c’est nécessaire pour le bien commun, de faire des choix difficiles et même impopulaires. En ce sens elle est la «forme la plus haute de la charité» [4], parce qu’elle peut être entièrement consacrée à la construction du bien commun.

Toutefois, poursuivre un idéal ne signifie pas glorifier une idéologie. Celle-ci, en effet, est toujours le fruit d’un détournement de la réalité et d’une violence faite à celle-ci. Toute idéologie déforme les idées et soumet l’homme à son projet, humiliant ses véritables aspirations, sa quête de la liberté, du bonheur et du bien-être personnel et social. L’Europe contemporaine naît vraiment de la constatation de l’échec des projets idéologiques qui l’ont détruite et divisée.

Poursuivre un idéal signifie, pour citer De Gasperi, placer la personne humaine au centre «avec son ferment de fraternité évangélique, avec son culte du droit hérité de l’Antiquité, avec son culte de la beauté qui s’est affiné au cours des siècles, avec sa volonté de vérité et de justice aiguisée par une expérience millénaire» [5].

Voilà la perspective dans laquelle on peut faire de la politique aujourd’hui et à laquelle on doit ramener l’activité politique. Vous vous appelez Parti Populaire Européen (European People’s Party). Le peuple est le centre de votre engagement et vous ne pouvez pas en faire abstraction. Le peuple n’est pas un sujet passif, destinataire des propositions et des décisions politiques. Il est avant tout appelé à être un sujet actif, co-participant à toute action politique. La présence au milieu des gens et son implication dans le processus politique est le meilleur antidote contre les populismes qui ne recherchent qu’un consensus facile et contre les élitismes qui tendent à agir sans consensus: deux tendances répandues dans le paysage politique actuel. Une politique « populaire » demande du temps, des projets partagés et l’amour de la vérité. 

L’un des problèmes de la politique dans les années récentes est l’amoindrissement constant de l’harmonie, de la collaboration et de l’implication réciproque entre le peuple et ses représentants. Il faut recréer un tissu de « peuple », un contact personnel entre le citoyen et le député, pour pouvoir répondre efficacement, à la lumière de la perspective idéale, aux problèmes concrets des gens. Pour utiliser une métaphore, on pourrait dire qu’à l’ère du « triomphe digital », l’action politique authentiquement orientée vers le bien commun demande un retour à « l’analogique ».

C’est peut-être là le vrai antidote à une politique souvent hurlée, faite seulement de slogans, incapable de répondre aux vrais besoins des gens. Pour vaincre une certaine désaffection envers la politique, il faut reconquérir les gens en allant les rencontrer personnellement et en reconstruisant un réseau de rapports sur le territoire, pour que tous puissent sentir intégrés dans une communauté et participer à son destin.

Quel sens concret cela a-t-il pour ceux qui se rattachent, dans leur action, aux valeurs de la démocratie chrétienne? D’abord redécouvrir et s’approprier l’héritage chrétien dont vous provenez, mais sans oublier «la ligne de démarcation entre le témoignage religieux de nature prophétique — réservé à la communauté ecclésiale — et le témoignage chrétien qui agit au plan des choix politiques concrets» [6]. Être chrétien, en politique, ne signifie pas être confessionnel, mais laisser l’Évangile éclairer les décisions qui devront être prises, même celles qui ne semblent pas susciter un consensus facile. Cela signifie travailler pour que ne disparaisse pas le lien entre loi naturelle et loi positive, entre racines chrétiennes et action politique.

Être chrétien engagé en politique exige d’avoir une vision réaliste, qui parte des problèmes concrets des personnes, qui se soucie avant tout de favoriser des conditions de travail dignes, propices à l’ingéniosité et à la créativité des individus face à un marché de plus en plus souvent déshumanisant et peu gratifiant; qui permette de vaincre la peur, apparemment très européenne, de fonder une famille et d’avoir des enfants, d’aborder les causes profondes de la migration, en prenant soin de ceux qui souffrent, mais aussi en tenant compte des possibilités réelles d’accueil et d’intégration des migrants dans la société. De même, cela exige d’aborder de manière non idéologique les autres grands défis qui se posent à notre époque, tels que la sauvegarde de la création et l’intelligence artificielle. Cette dernière offre de grandes opportunités mais est en même temps semée d’embûches.

Être chrétien engagé en politique, c’est miser sur la liberté, non pas une liberté banalisée et réduite à un simple plaisir, mais une liberté ancrée dans la vérité, qui protège la liberté religieuse, de pensée et de conscience en tout lieu et dans toutes les conditions humaines, en évitant alimenter «un “court-circuit” des droits de l’homme» [7], qui finit par laisser place à la force et à l'oppression.

Je vous laisse ces quelques réflexions, dans l’espoir qu’elles puissent servir de base de réflexion pour votre engagement et, tout en vous adressant mes meilleurs vœux pour votre service au service des peuples européens, je vous accorde volontiers la Bénédiction Apostolique. Merci!

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[1] Benoît XVI, Discours aux participants au congrès organisé par le Parti Populaire Européen (30 mars 2006) : AAS 98 (2006), 344.

[2] François, Exhort. ap.  Evangelii gaudium, 228 : AAS 105 (2013), 1113.

[3] Cf. ibid.

[4] Pie XI,  Audience aux dirigeants de la Fédération Universitaire Catholique (18 décembre 1927).

[5] A. De Gasperi,  Notre patrie, l’Europe.  Discours à la Conférence parlementaire européenne, 21 avril 1954, dans :  Alcide De Gasperi et la politique internationale, Rome 1990, vol. III, 437-440.

[6] Cf. Marialuisa L. Sergio dans : Alcide De Gasperi,  Journal 1930-1943, Bologne 2018, 24.

[7]  Discours au Corps diplomatique accrédité auprès du Saint-Siège (9 janvier 2026).

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L'Osservatore Romano

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