La carte mondiale du christianisme est en train de se réécrire (15/05/2026)

D'Atlantico :

Fidèles en conversion : catholiques, protestants, néo-athées, la carte mondiale du christianisme est en train de se réécrire

Une étude du Pew Research Center révèle une accélération des changements d’appartenance religieuse dans de nombreux pays. Tandis que le catholicisme perd des fidèles en Europe et en Amérique latine, les Églises évangéliques progressent dans plusieurs régions du monde, redessinant progressivement la carte mondiale du christianisme.

Atlantico : Le Pew Research Center vient de publier une étude sur les changements d'appartenance religieuse dans 24 pays. Pouvez-vous nous la présenter : qui l'a réalisée, sur quelle méthode repose-t-elle, et que mesure-t-elle exactement quand elle parle de 'religious switching' ?

Blandine Pont-Chelini : Ce document est une étude intitulée “Catholicism has lost people to religious switching in many countries, while Protestantism has gained in some”. Elle a été rédigée par Kirsten Lesage, William Miner et Rebecca Leppert, qui sont analystes du Centre.

Ses résultats sont les suivants : le catholicisme globalement perd davantage de fidèles qu’il n’en gagne dans 21 des 24 pays étudiés. Les anciens catholiques se dirigent souvent soit vers le protestantisme évangélique, soit vers l’absence de religion. Le protestantisme connaît une situation plus contrastée : dans plusieurs pays — notamment en Amérique latine, on va en reparler  — il gagne davantage de fidèles qu’il n’en perd et les sorties du protestantisme vont majoritairement vers la non-affiliation religieuse.

L’étude repose sur de grandes enquêtes internationales que le Pew a menées en 2024 dans 24 pays, auxquelles s’ajoute pour les États-Unis la vaste enquête Religious Landscape Study 2023-2024. Elle s’inscrit dans le programme de recherche « Pew-Templeton Global Religious Futures », financé notamment par les fondations Pew et Templeton.

Le cœur méthodologique du document est en effet cette notion de “religious switching”. Pew définit cela comme le fait qu’une personne adulte n’appartienne plus à la religion dans laquelle elle dit avoir été élevée durant son enfance.

Autrement dit, l’étude compare deux déclarations : la religion d’origine (“religion in which a person says they were raised”), et l’identité religieuse actuelle à l’âge adulte. Le terme est volontairement plus large que « conversion », parce qu’il inclut : les passages d’une religion à une autre, mais aussi la sortie de toute religion (athée, agnostique, “nothing in particular”). L’étude mesure donc principalement la mobilité religieuse déclarée, et non  la pratique religieuse, la foi personnelle, la fréquentation des églises, ou la croyance doctrinale.

L'étude montre que 26 % des adultes français et espagnols ont quitté le catholicisme, contre seulement 4 % en Pologne. Comment expliquer ces écarts si marqués entre pays de tradition catholique pourtant tous européens ?

Blandine Pont-Chelini : Tout d’abord il faut remarquer que, malgré les pertes liées aux conversions, les catholiques constituent toujours la majorité de la population dans huit des 24 pays analysés notamment en Europe. Et en effet c’est la Pologne qui compte la plus forte proportion de catholiques (92 %), suivie de l'Italie (69 %). Je dirais que les raisons historiques et sociologiques se conjuguent et qu’elles ne sont pas les mêmes selon les pays.

En France, le phénomène de sécularisation est ancien maintenant et il est lié à la fois à l’avènement du régime de séparation (1905) – qui a retiré au catholicisme son statut de religion publique quand 98 % des Français étaient baptisés – à la forte tradition « laïque » qui a marqué l’école publique, à la pluralisation grandissante de la population française notamment par l’immigration et enfin à l’affaiblissement de l’Eglise catholique elle-même, dans son encadrement de la population. Danielle Hervieu-Léger parle d’une exculturation catholique pour parler de cette décroissance dont le phénomène de « sortie » est en fait une manifestation. Cela dit la France connaît comme d’autres pays occidentaux un très spectaculaire regain de conversions d’adultes au catholicisme.

En Espagne, depuis les années 1980, le catholicisme n’est plus une religion d’Etat obligatoire et la liberté de religion est totale. Les Espagnols ont développé de la période du franquisme une forme d’anticléricalisme fort dans leur rapport à l’Eglise, qui s’est transformé en indifférence puis en détachement.

En Pologne au contraire, le catholicisme est devenu un ferment de résistance à la disparition nationale, à la contrainte politique de la domination communiste. Les Polonais n’ont pas non plus connu une forte immigration, mais plutôt comme les Italiens ont beaucoup émigré. Ils ont une culture nationale plus homogène. Cela dit, ces Polonais qui ne « changent » pas de religion et se déclarent catholiques, ont des taux de pratique qui ont singulièrement baissé depuis les années 1990 et les jeunes générations n’acceptent pas que le parti politique PIS revendique son ‘alliance’ avec l’Eglise catholique dans sa lutte culturelle.

Contrairement au catholicisme, le protestantisme gagne des fidèles dans plusieurs pays, notamment en Amérique latine — au Brésil, au Pérou, en Colombie. Qu'est-ce que cela nous dit sur la capacité des Églises évangéliques à capter des populations que le catholicisme perd ?

Blandine Pont-Chelini : Cette étude du Pew  et une autre sur le déclin statistique du catholicisme en Amérique latine  montrent une dynamique très intéressante : le protestantisme évangélique ne progresse pas principalement par croissance démographique « naturelle », mais bien par religious switching. En Amérique latine, entre 2013-2014 et 2024, la part des catholiques est passée de 61 % à 46 % au Brésil (-15 points), de 79 % à 60 % en Colombie (-19 points), de 76 % à 67 % au Pérou (-9 points), de 64 % à 46 % au Chili (-18 points). Dans le même temps, le protestantisme résiste bien, voire progresse légèrement : au Brésil, les protestants passent de 26 % à 29 % de la population ; en Colombie, de 13 % à 15 % ; au Pérou, de 17 % à 18 %.

Dans le détail, on voit que la part des anciens catholiques dans les Églises protestantes évangéliques explique leur croissance, comme au Brésil, où  13 % de l’ensemble des adultes sont d’anciens catholiques devenus protestants, contre 7 % devenus « sans religion » ; Cela suggère plusieurs choses.

D’abord, dans un régime de droit où la liberté religieuse a été sécurisé, la concurrence religieuse s’installe et fabrique du pluralisme. C’est presque mécanique. On peut dire que le pluralisme religieux est un résultat de l’état de droit fondé sur les libertés.  Ensuite, il y a une vraie capacité des Églises évangéliques à capter les fidèles, à proposer une expérience religieuse plus intensive et plus personnalisée.

Dans une enquête précédente du Pew, d’anciens catholiques devenus protestants expliquaient souvent leur changement par le désir d’« une relation plus personnelle avec Dieu », un style de culte plus vivant, ou encore une communauté plus présente et plus aidante. Les sociologues ont également souligné la possibilité d’une promotion ou d’une représentation sociale plus forte pour des populations exclues de la croissance. L’Eglise est un réseau d’entre-aide. On remarque aussi que les « transfuges »  ont généralement un niveau d’engagement religieux plus élevé que les catholiques : au Chili, 75 % des protestants disent que la religion est « très importante » dans leur vie, contre 48 % des catholiques ; au Brésil, 79 % des protestants considèrent la religion comme très importante dans leur vie, contre 65 % des catholiques.

Autrement dit, le protestantisme évangélique semble mieux répondre à une demande de religiosité émotionnelle, communautaire et expérientielle, particulièrement dans des sociétés où la croyance en Dieu demeure extrêmement forte.  L’Amérique latine ne connaît pas seulement une sécularisation « à l’européenne », elle se réoriente vers des formes évangéliques du christianisme, souvent plus militantes, plus émotionnelles, plus missionnaires et plus intégrées dans la vie quotidienne ?  Mais la suite n’est pas écrite…

En Europe, ceux qui quittent le catholicisme ne rejoignent pas le protestantisme : ils deviennent 'sans religion'. En revanche, en Afrique subsaharienne et en Asie, ils passent d'une Église à l'autre. Sommes-nous face à deux crises très différentes du christianisme selon les régions du monde ?

Blandine Pont-Chelini : Encore une fois, l’histoire aide à comprendre. Les vieilles catholicités ont été travaillées précocement par des mutations sociologiques, des brassages, des conflits politiques, des ouvertures aussi liées au droit assuré de ne pas « pratiquer », et c’est vrai que dans ces contextes, on ne sort pas d’une religion pour en embrasser une autre, le catholicisme étant presque la religion la plus « compatible » avec la « sortie de la religion » pour reprendre une expression de Marcel Gauchet.

Dans les jeunes chrétientés, là aussi le grand phénomène sociologique de la libéralisation religieuse, fait que la foi devient une « offre », on l’expérimente et on la consomme comme un bien personnel et cela n’est plus une souffrance ou une impossibilité – surtout quand il est interdit d’interdire à quelqu’un de changer de religion – de changer de paroisse ! C’est un phénomène très répandu aux Etats-Unis par exemple.

Pour parler de l’Afrique, c’est aussi possible quand vous vous trouvez dans des pays où le christianisme s’est installé à partir de rien. Dans les espaces marqués par l’Islam l’affaire est autrement plus corsée car le changement de religion est religieusement interdit et cela a impacté les législations.

Si ces tendances se confirment, à quoi pourrait ressembler la carte du christianisme mondial dans vingt ou trente ans ? Le centre de gravité du catholicisme est-il en train de quitter l'Europe pour l'Afrique et l'Asie ?

Blandine Pont-Chelini : Vingt ou trente ans ce n’est pas assez loin pour tirer des prospectives, il me semble ! Mais bon, si on suit les chiffres et d’autres analyses qui sont faites, la concurrence entre les Eglises « protestantes » et le catholicisme n’est pas « gagnée » par les Eglises protestantes et la dynamique catholique de l’Afrique est assez impressionnante.

En Asie, la proportion des chrétiens, hormis les Philippines et la Corée du Sud toujours pour des raisons historiques, reste encore faible. Mais l’impulsion missionnaire y est forte. Sans doute l’Asie est bien le grand réservoir à venir des christianismes.

Ce qui explique aussi que le Vatican ait cherché à négocier la présence du catholicisme en Chine, dans une forme de deal qui lui a été beaucoup reproché : en effet, le gouvernement chinois actuel est plutôt aux antipodes de la libéralisation religieuse… 

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