Et si l'Église catholique se concentrait sur la mauvaise crise ? (17/05/2026)

De Gaetano Masciullo sur The European Conservative :

L'Église catholique se concentre sur la mauvaise crise

Toute tentative visant à corriger les inégalités par le biais d'une intervention politique ou d'une planification mondiale finit par détruire les mécanismes qui génèrent une véritable prospérité.

17 mai 2026

Le 27 avril, deux dicastères du Vatican — le Dicastère pour la promotion du développement humain intégral et le Dicastère pour les laïcs, la famille et la vie — ont publié un document conjoint visant à sensibiliser les familles catholiques à une question qui, selon les dicastères eux-mêmes, représente une crise urgente tant pour le monde que pour l’Église elle-même.

Cette crise urgente pour les dicastères du Vatican est la crise écologique. C’est pourquoi le texte va jusqu’à suggérer qu’une famille catholique, pour être véritablement telle, ne peut se soustraire à l’éducation de ses membres au respect de l’environnement. En effet, le concept même de spiritualité catholique inclut une conscience « écologique intégrale ». 

Les auteurs, se référant au magistère environnementaliste du pape François — en particulier à l’encyclique-manifeste Laudato si’ et à l’exhortation Laudate Deum — ainsi qu’à la première exhortation apostolique du pape Léon XIV, Dilexi te, qui se présente comme un développement de celles-ci, soutiennent que la crise en question concerne non seulement l’environnement naturel, mais aussi l’environnement humain. Ils entendent par là la crise économique généralisée, c’est-à-dire la situation dramatique de pauvreté qui touche la majorité de l’humanité.

Les estimations les plus récentes indiquent qu’environ deux milliards de personnes — concentrées principalement dans les pays du Nord — jouissent d’un bien-être relatif, tandis que les six milliards restants vivent dans la pauvreté, la maladie et l’ignorance ; parmi eux, environ un milliard vit dans l’extrême pauvreté. Cette asymétrie génère une pression migratoire structurelle du Sud vers le Nord, seulement en partie spontanée, alimentée par l’idée – plus idéologique que réelle – que l’entrée dans des sociétés économiquement prospères entraîne automatiquement une amélioration des conditions de vie.

Ces dernières années, l’Église catholique semble avoir adopté cette vision. Pourtant, l’histoire de l’humanité montre que la simple intégration dans des structures sociales efficaces ne suffit pas à sortir les migrants pauvres de leur condition. La pauvreté est en effet un phénomène complexe et multidimensionnel : non seulement économique ou politique, mais surtout mental et culturel. 

Ce dernier aspect reste un tabou, difficile à aborder sereinement – en Occident comme ailleurs – car il est considéré comme politiquement incorrect. Quiconque tente d’en discuter est souvent accusé d’affirmer, de manière simpliste, que les pauvres sont pauvres « par choix » et méritent donc de le rester. Mais cette simplification est trompeuse et empêche une analyse sérieuse du problème. 

Malheureusement, cette objection fallacieuse semble s’être également immiscée dans le vocabulaire de l’Église catholique, si l’on en juge par ce qu’affirme le pape Léon XIV dans l’exhortation Dilexi te : « Pour la plupart d’entre eux, la pauvreté n’est pas non plus un choix. Pourtant, certains osent encore avancer cette affirmation, révélant ainsi leur propre aveuglement et leur cruauté. » 

Pour comprendre la position actuelle de l’Église catholique sur la question, il est nécessaire de revenir sur les enseignements de François, qui a introduit dans le langage de l’Église des idées associées à l’environnementalisme et à la gouvernance internationale — des concepts largement développés au sein d’institutions telles que l’ONU et l’Union européenne.

Comme mentionné plus haut, selon François, la crise environnementale et la crise économique mondiale sont les deux faces d’une même médaille. La conclusion qui en est tirée est que la cause des deux est une et la même, à savoir une mauvaise répartition, voire une absence de répartition, des ressources et des richesses au niveau mondial. François a évoqué un « paradigme technocratique et utilitariste » qui réduit l’homme à un consommateur et la nature à une ressource. En d’autres termes, il y a beaucoup de pauvres parce qu’il y a peu de riches, qui soutiennent un système politique empêchant une redistribution efficace et constante des richesses vers tous les secteurs de la population mondiale, afin que « personne ne soit laissé pour compte ». Tel est, en résumé extrême, le diagnostic.

Compte tenu de ces prémisses, la solution proposée ci-après s’impose d’elle-même. La classe politique doit orienter l’économie aux niveaux local, national et mondial de manière à contraindre les « mauvais capitalistes » à céder leur richesse « superflue » afin qu’elle soit répartie entre tous les hommes. Ainsi, chacun disposerait de ce qui est nécessaire pour bien vivre. Évidemment, François ne l’a pas formulé en des termes aussi tranchés ; il a parlé d’une conversion écologique personnelle « accompagnée de manière adéquate par les institutions ».

Un premier élément à noter à cet égard est que la doctrine sociale de l’Église proposée par François diffère profondément de la doctrine traditionnelle, développée de Léon XIII à Benoît XVI en passant par Jean-Paul II. Cette dernière reconnaissait la liberté du marché comme le moteur non seulement du développement économique, mais aussi du développement humain des sociétés. Une telle liberté présupposait toutefois que les acteurs économiques obéissent au critère éthique qui sous-tend toute relation humaine — la loi naturelle — que la théologie exprime également en condamnant certains péchés sociaux : priver les travailleurs de leur juste salaire, exploiter et opprimer ceux qui ne peuvent se défendre, etc.

Ce principe a souvent été confondu par la mentalité moderne qui tend à confondre moralité et politique. Ainsi, pour beaucoup – y compris des catholiques –, subordonner l’économie à la moralité reviendrait à la subordonner à la politique, c’est-à-dire à l’État, et le problème réapparaît donc.

Le deuxième élément est que le diagnostic et la solution proposés par François s’avèrent étonnamment naïfs. En supposant, à titre purement hypothétique, que la richesse mondiale actuelle soit soudainement répartie de manière parfaitement égale entre tous les hommes et toutes les femmes de la planète, enfants compris, chaque personne disposerait d’environ cinquante mille dollars. Un chiffre qui, sur le papier, pourrait sembler « satisfaisant », mais qui ne garantirait ni une prospérité durable ni une véritable égalité.

La richesse, en effet, n’est pas une quantité statique à répartir ; c’est le produit dynamique de processus productifs, d’échanges volontaires et d’un savoir généralisé. Sans ces mécanismes — qui présupposent la liberté économique, la propriété privée et le calcul des prix —, la richesse cesserait d’exister.

La vision de François, bien qu’animée par des intentions morales, semble ignorer un principe fondamental de l’économie : la richesse ne se distribue pas, elle se crée. Toute tentative de corriger les inégalités par l’intervention politique ou la planification mondiale finit par détruire les mécanismes qui génèrent la véritable prospérité : le marché libre, la propriété privée, le calcul économique fondé sur les prix. 

Chaque fois qu’une institution politique intervient directement dans l’économie, le système perd sa capacité à coordonner l’information et les incitations. Les prix cessent de refléter la rareté réelle, les investissements sont faussés, la productivité diminue et la pauvreté que l’on entendait combattre s’amplifie.

En ce sens, la « conversion écologique » proposée par François, si elle s’accompagnait d’institutions imposant des redistributions et des limites à la liberté économique, ne produirait pas davantage d’opportunités pour tous, mais simplement un nivellement par le bas. L’égalité économique n’élève pas les pauvres : elle appauvrit tout simplement tout le monde. Le paradoxe final est que, en tentant de moraliser ce qu’on appelle le capitalisme, on finit par le politiser, et donc par détruire sa fonction créatrice. C’est précisément ce à quoi nous assistons ces dernières années.

Le troisième élément à souligner est donc le contexte historico-institutionnel dans lequel toutes ces catégories théoriques sont nées et se sont développées. Il ne s’agit pas de concepts mûris au sein de la tradition classique de la doctrine sociale catholique, mais de paradigmes élaborés principalement dans des environnements véritablement technocratiques, à savoir des instances supranationales telles que l’ONU, l’Union européenne, des fondations privées et des agences internationales unies par une vision commune de la gouvernance mondiale.

Des concepts tels que « durabilité intégrale », « transition écologique », « gouvernance à plusieurs niveaux » ou « conversion climatique » apparaissent précisément dans ces contextes. Et il n’est pas difficile de comprendre leur fonction politique. Chaque fois qu’une crise est définie comme mondiale, permanente et moralement absolue, la nécessité de structures supranationales capables de la gérer s’impose automatiquement. L’urgence devient ainsi le fondement de nouveaux pouvoirs.

Le discours écologique contemporain, en particulier tel qu’il est formulé par l’ONU et l’UE, ne vise pas simplement à promouvoir une plus grande prudence dans l’utilisation des ressources, mais plutôt à légitimer une centralisation progressive du pouvoir. Au nom de la sauvegarde du climat, de la réduction des émissions ou de la « justice environnementale », on justifie des restrictions de plus en plus envahissantes à la liberté, y compris la liberté éducative des familles.

La logique est toujours la même : puisque le problème est planétaire, aucune communauté – pas même locale – ne peut y faire face seule. Il devient donc nécessaire de transférer des compétences à des instances technocratiques non élues, soustrayant progressivement les décisions fondamentales à la délibération politique ordinaire et à la responsabilité directe des peuples. La gouvernance mondiale est le véritable horizon implicite de ces théories.

Quiconque s’y oppose n’est pas simplement considéré comme dans l’erreur, mais accusé d’irresponsabilité envers la planète, envers les pauvres, voire envers les générations futures. La question technique revêt ainsi les traits d’une nouvelle morale civile universelle de plus en plus adoptée par l’Église.

Le quatrième élément – apparemment paradoxal – est que ce discours s’avère fonctionnel non seulement pour les puissances supranationales occidentales, mais aussi pour des régimes autoritaires tels que le régime chinois, qui entretient depuis des années une relation ambiguë mais stratégiquement avantageuse avec les institutions de l’ONU. 

La Chine communiste a parfaitement compris que le paradigme technocratique mondial peut servir d’instrument de contrôle et de planification. Ce n’est pas un hasard si Pékin est souvent présentée comme un modèle d’efficacité, alors qu’elle dispose de l’un des systèmes politiques les plus répressifs. Le système chinois illustre en effet, sous une forme extrême, ce que de nombreuses démocraties occidentales commencent aujourd’hui à réaliser progressivement : une société administrée par des appareils techniques, surveillée numériquement, régulée par des crédits, des incitations, des restrictions et une surveillance capillaire.

Avec François d’abord, puis Léon XIV aujourd’hui, on assiste à une attitude extrêmement conciliante du Vatican envers Pékin, surtout si l’on considère les persécutions contre les catholiques. Les raisons profondes d’une telle attitude restent en partie obscures, mais il est difficile de ne pas remarquer au moins une consonance partielle au niveau de la vision politique générale : primauté des structures mondiales, méfiance envers le marché, centralité de la planification et subordination croissante des libertés concrètes à des objectifs collectifs définis d’en haut. 

Le résultat final est que l’Église contemporaine risque de concentrer une grande partie de ses énergies morales et pastorales sans s’attaquer à la véritable crise, à savoir la crise spirituelle de l’homme contemporain.

Gaetano Masciullo est un philosophe, auteur et journaliste indépendant italien. Il s’intéresse principalement aux phénomènes modernes qui menacent les racines de la civilisation chrétienne occidentale.

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