Irak : l'histoire d'une communauté chrétienne sous pression (18/06/2026)
Du site de l'ECLJ :
Les chrétiens irakiens : l'histoire d'une communauté sous pression
Le conflit israélo-iranien n'a pas épargné l'Irak, et la région autonome du Kurdistan irakien, au nord du pays, en subit de plein fouet les conséquences. Le gouvernement régional du Kurdistan (GRK), pris en étau par sa position géographique et la convergence d'intérêts stratégiques, est devenu, malgré lui, un théâtre de tensions. Dans ce contexte, les chrétiens se retrouvent une fois de plus en première ligne. Ankawa, commune chrétienne d'Erbil, capitale du Kurdistan irakien et cœur de la communauté chrétienne du pays, se situe à quelques centaines de mètres seulement de la base militaire américaine de l'aéroport international d'Erbil, une proximité qui en fait une victime collatérale.
Des attaques de drones menées par des milices chiites ont endommagé plusieurs bâtiments appartenant à l'archidiocèse chaldéen d'Erbil, notamment le complexe d'appartements Bienheureux Michel McGivney et le couvent des Filles chaldéennes de Marie Immaculée. La plaine de Ninive n'a pas été épargnée. Cette région, située à l'est et au nord de Mossoul, comprend plusieurs villes historiquement chrétiennes telles que Qaraqosh, Bartella, Karamlesh, Telkief et Alqosh, et demeure l'un des territoires les plus complexes du nord de l'Irak. Relevant du gouvernorat de Ninive, elle se trouve à la frontière entre les zones d'influence de Bagdad et du gouvernement régional du Kurdistan. Si certaines villes sont administrées par les autorités kurdes, d'autres relèvent du gouvernement fédéral ou sont marquées par la présence de divers groupes armés. Dans ce contexte particulièrement sensible, la ville de Bartella a également été touchée, cette fois par des frappes aériennes américaines.

Contrairement aux épreuves passées, il n'y a aujourd'hui ni ligne de front clairement définie, ni refuge. Les missiles sont imprévisibles et peuvent frapper n'importe où. Une menace diffuse et invisible plane à nouveau sur une communauté qui semble ne jamais cesser de payer le prix de la guerre.
Une communauté au bord de l'extinction
Les chrétiens d'Irak ne constituent pas une simple minorité religieuse ; ils forment un peuple autochtone dont l'identité se perpétue grâce à l'usage du « sureth », une langue néo-araméen encore parlée dans la liturgie et au quotidien. Le Kurdistan irakien, et en particulier Ankawa à Erbil, ainsi que la plaine de Ninive, abritent une mosaïque de communautés. Parmi celles-ci figurent l'Église chaldéenne de rite catholique oriental, la plus importante d'Irak ; l'Église apostolique assyrienne d'Orient, dont le siège patriarcal est à Erbil ; l'Ancienne Église d'Orient (qui s'est séparée de l'Église apostolique assyrienne d'Orient en 1964) ; les Églises syriaque catholique et orthodoxe ; et les minorités arméniennes, descendantes des exodes du début du XXe siècle. Leur disparition ne serait pas un simple changement démographique, mais la fin d'une civilisation enracinée dans l'histoire.

Comme leECLJComme l'indiquait un rapport de mai 2025, la présence de ces chrétiens en Irak est menacée d'extinction. Avant l'invasion américaine de 2003, ils étaient environ 1,5 million. Depuis, ils sont victimes de violences aveugles. Dans les années 2000, une vague de violences ciblées et d'enlèvements a d'abord déferlé ; puis, en 2014, la conquête de la plaine de Ninive par l'État islamique a provoqué un exode massif vers l'Occident et les pays voisins. Selon un communiqué de presse de l’Aide à l’Église en Détresse (AED) daté de juillet 2024, il n’en reste que 250 000 en raison de ce déclin continu, soit une baisse de 85 % en deux décennies.
Aujourd'hui, les chrétiens vivent avec le sentiment persistant de ne pas être vraiment chez eux sur une terre qui est la leur depuis des millénaires. Contraints de communiquer en kurde et en arabe plutôt qu'en sureth, ils subissent une forme de marginalisation institutionnelle. En janvier 2025, le Parlement fédéral irakien a adopté des amendements permettant aux musulmans chiites de faire juger leurs affaires familiales en dehors du droit civil unifié, selon la jurisprudence ja'farite, un cadre juridique islamique illibéral déjà appliqué en Iran. Comme cela a déjà été démontré, ces amendements ont eu un impact direct sur les droits des minorités en matière de mariage, d'héritage et de statut personnel. Face à cette accumulation de crises, de discriminations et d'invisibilité, beaucoup ne voient plus d'avenir possible sur leurs terres.
Les Yézidis : un génocide reconnu, une communauté toujours en péril
Les chrétiens ne sont pas les seuls à avoir payé le prix du djihadisme en Irak. Les Yézidis, une minorité ethno-religieuse dont les croyances syncrétiques étaient considérées comme hérétiques par l'État islamique, ont subi des atrocités d'une barbarie inimaginable. Ils ont été victimes de massacres ; des femmes et des enfants ont parfois été réduits en esclavage sexuel, et nombre de leurs communautés ont été détruites. En août 2014, l'offensive de l'État islamique sur les monts Sinjar, dans le nord-ouest de l'Irak, a contraint plus de 100 000 d'entre eux à fuir. La violence perpétrée par ce groupe djihadiste contre les Yézidis ne constitue pas une simple persécution religieuse, mais un génocide. En mai 2021, une opération spéciale a été lancée à l'ONU. L'équipe d'enquête a annoncé avoir recueilli des preuves claires et convaincantes à cet effet, une conclusion depuis partagée par une vingtaine d'organisations internationales et d'organes parlementaires.
Pourtant, la reconnaissance internationale n'a pas suffi à leur assurer un avenir. Seuls quelques milliers de Yézidis sont retournés à Sinjar. D'autres vivent encore dans des camps de personnes déplacées. À l'instar des chrétiens, ils incarnent le sort de ces minorités que personne ne protège véritablement et dont la survie sur leur terre ancestrale demeure, jour après jour, une question en suspens.

Une région autonome, des institutions fragiles
Depuis 2005, le « Kurdistan irakien » bénéficie d'un statut d'autonomie, inscrit dans la Constitution irakienne, qui lui confère la quasi-totalité des attributs d'un État : un président, un gouvernement, un parlement, une armée, des services de sécurité et un contrôle des frontières. Sur le papier, cette région détient la quasi-totalité des pouvoirs souverains. En pratique, cette entité en devenir souffre de profondes faiblesses structurelles qui mettent en péril ce que certains appellent « le rêve illusoire de l'indépendance kurde ».
Le système politique, officiellement pluraliste, est étroitement contrôlé par les deux partis historiques, le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) et l'Union patriotique du Kurdistan (UPK), qui se partagent le pouvoir depuis des décennies. La corruption y est endémique et ronge le processus électoral lui-même. Selon de nombreux entretiens menés sur le terrain, le secret du vote n'est pas garanti. En pratique, les citoyens savent que leur choix pourrait être révélé après le scrutin. Ceci les expose à des pressions et les contraint de fait à voter pour un candidat imposé. Dans ces conditions, le pluralisme affiché n'est qu'une façade, loin de la réalité démocratique.
Au niveau fédéral, cinq députés chrétiens siègent au Parlement irakien à Bagdad, une représentation essentiellement symbolique, leur laissant une marge de manœuvre très limitée. Rencontré dans sa permanence parlementaire à Erbil, malgré sa présence au Parlement fédéral irakien à Bagdad, Kaldo Oghanna, chef du bloc chrétien Soyana, dresse un tableau sombre de la présence chrétienne en Irak. Face à cette réalité, il insiste sur la nécessité d'encourager les jeunes à développer des activités économiques et entrepreneuriales, considérant le secteur public irakien comme inaccessible à beaucoup. En effet, certains postes peuvent exiger jusqu'à 20 000 dollars pour être obtenus, sans aucune garantie d'emploi. Le député critique également l'article 26 de la loi sur la carte d'identité nationale, qui prévoit l'enregistrement automatique des enfants mineurs comme musulmans dès lors que l'un de leurs parents est musulman. Ceci s'applique aux cas où un musulman épouse une chrétienne, ou lorsqu'un parent chrétien se convertit à l'islam après la naissance d'enfants. Dès lors, les enfants ne peuvent plus être officiellement enregistrés comme chrétiens, même si l'autre parent le reste.
Cette marginalisation politique ne se limite pas à Bagdad. Elle est également manifeste au Parlement du Kurdistan irakien, où la représentation des minorités a été considérablement réduite suite à la réforme électorale de 2024. Alors que onze sièges étaient auparavant réservés aux minorités, la Cour suprême fédérale irakienne a aboli ce système de quotas, et seuls cinq sièges ont été réattribués aux différentes communautés minoritaires. Chrétiens, Turkmènes et Arméniens doivent désormais se partager cette représentation réduite au sein d'un Parlement dominé par les deux principaux partis kurdes. Dans ces conditions, les élus issus des minorités ont une marge de manœuvre limitée pour défendre les intérêts de leurs communautés et influencer les décisions qui affectent directement leur avenir.
Rester ou partir : un dilemme existentiel
Pour les chrétiens d'Irak, la question n'est plus seulement de savoir comment vivre sur leurs terres ancestrales, mais aussi si leur maintien sur place est encore possible face à une insécurité, une marginalisation et une incertitude persistantes. Pourtant, céder à l'exil, c'est contribuer à l'effacement d'une présence millénaire et, avec elle, d'une langue, d'une culture et d'une civilisation entière. Car les chrétiens d'Irak ne sont pas seulement les héritiers d'une foi. Ils sont les descendants des Assyriens et des Babyloniens, parmi les derniers locuteurs vivants de l'araméen.
Ce dilemme est d'autant plus aigu que la grande majorité de la population chrétienne d'Irak vit désormais en diaspora, notamment en France, en Australie, aux États-Unis, en Allemagne et en Suède. Ce réseau constitue à la fois un filet de sécurité et un facteur d'attraction. Au fil des ans, l'exode est devenu une réalité normalisée. Il est maintenant nécessaire de normaliser le retour.
C’est précisément le pari de l’association Le Retour, fondée par Dilan Adamat, qui a grandi en France tandis qu’une partie de sa famille était restée en Irak. Son parcours personnel a donné naissance à un projet ancré dans une conviction simple mais profonde. Selon lui, « le retour est possible et n’est pas synonyme d’échec ». La devise de l’association, « Il est temps de rentrer », résume à elle seule son ambition : inverser la tendance en s’adressant à une diaspora instruite, souvent bien intégrée dans son pays d’accueil, mais potentiellement prête à contribuer à la reconstruction de sa patrie. Concrètement, Le Retour intervient au cas par cas , grâce à un accompagnement personnalisé dont l’objectif est, d’après Dilan Adamat, de « lever concrètement les obstacles au retour ». L’association les aide par exemple à trouver un terrain, facilite les démarches administratives ou les oriente vers un réseau de soutien local.
D'autres organisations, quant à elles, s'efforcent d'inciter les chrétiens restés sur leurs terres à ne pas les quitter. SOS Chrétiens d'Orient mène depuis des années des projets à long terme au cœur de ces communautés : construction d'écoles, reconstruction de dispensaires, distribution de médicaments et soutien aux agriculteurs et aux petits commerces. Ces efforts portent leurs fruits : des villages renaissent, des écoles et des églises sont reconstruites. Toutefois, ces résultats demeurent fragiles face à l'ampleur des défis structurels.
Toutes ces initiatives démontrent que la présence chrétienne en Irak n'est pas condamnée par une fatalité historique. Certes, elle est menacée, mais elle persiste. L'élection, le 12 avril 2026, du nouveau Catholicos-Patriarche de l'Église chaldéenne, Sa Béatitude Paul III, ancien archevêque de Sydney pour les Chaldéens, constitue à cet égard un signe d'espoir significatif. Elle témoigne de la vitalité d'une communauté qui, malgré sa dispersion, demeure unie autour de ses institutions et de sa foi. Cette résistance appelle un soutien qui ne saurait reposer uniquement sur les ONG. Les outils diplomatiques et de coopération dont disposent les États et les institutions internationales doivent être pleinement mobilisés afin que le choix de rester ou de rentrer devienne un choix véritable et libre.
Ce que l'ECLJ demande aux institutions européennes et internationales de faire
Face à cette situation, l’ECLJ défend les communautés chrétiennes auprès des instances internationales et des institutions européennes. La question des chrétiens d'Irak doit être systématiquement intégrée au dialogue politique entre l'Union européenne et les autorités irakiennes et kurdes. L'ECLJ appelle également à un soutien financier aux ONG locales, qui sont aujourd'hui garantes de la survie de ces communautés, et au financement de projets concrets de retour et d'enracinement. En définitive, les chrétiens d'Irak ne devraient pas avoir à choisir entre leur foi et leur sécurité.
09:38 | Lien permanent | Commentaires (0) |
Facebook | |
Imprimer |