Qu'est-il advenu du droit naturel ? (19/06/2026)

De Richard A. Spinello sur The Catholic Thing :

Qu'est-il advenu du droit naturel ?

L’Église catholique traverse aujourd’hui de nombreuses crises, mais l’une des plus graves est l’état déplorable de la théologie morale. Cette crise trouve son origine dans la confusion et l’effervescence intellectuelle qui ont suivi le concile Vatican II. Des théologiens moralistes progressistes ont proposé des théories morales contestables comme le proportionnalisme et l’« option fondamentale », tandis que des érudits éminents comme Bernard Häring ont exprimé leur désaccord sur des questions essentielles de l’enseignement moral reçu, telles que l’inadmissibilité de la contraception et l’indissolubilité du mariage.

Ces théologiens dissidents avaient des visions différentes, mais un point commun : l'Église n'avait aucune autorité pour proclamer des normes morales spécifiques et absolues fondées sur le droit naturel.   Son rôle se limitait à l'enseignement de principes moraux formels.   Des préceptes moraux précis, tels que « l'adultère est toujours mal », étaient, à leurs yeux, très problématiques,   car des exceptions valables pouvaient exister. Il en découlait l'autonomie de la conscience et le discernement nécessaires pour prendre des décisions morales. Au lieu du droit naturel, ils préconisaient des théories plus souples, autorisant des compromis moraux dans certaines situations.

Jean-Paul II s'est efforcé de corriger ces erreurs dans son encyclique Veritatis splendor. L'option fondamentale, le proportionnalisme, la souveraineté de la conscience et le subjectivisme moral – toutes les doctrines hétérodoxes – ont été rigoureusement réfutés par un raisonnement de principe. Il a également réaffirmé l'attachement de l'Église au droit naturel et à son postulat anthropologique d'une nature humaine commune et immuable, qui constitue un lien avec ce droit. Les biens intrinsèques tels que la vie et la santé, le mariage et l'amitié, sont essentiels à notre épanouissement humain. Un ensemble de normes morales découle des premiers préceptes du droit naturel et interdit les maux intrinsèques tels que l'adultère ou le meurtre d'innocents. 

Pendant un temps, il sembla que le pape philosophe avait réussi son effort herculéen pour renouveler la théologie morale. Mais vint ensuite le pontificat du pape François, qui s'est constamment efforcé de détrôner les principes de la théorie traditionnelle du droit naturel. L'archevêque Vincenzo Paglia le reconnaît lui-même dans son récent entretien, « Mes réformes avec François ». Il raconte comment le pape François l'a chargé de réinventer l'Institut Jean-Paul II à Rome afin de dépasser le cadre rigide et moralisateur du droit naturel qui était au cœur du programme. Ce qui était nécessaire, déclare Mgr Paglia, « c'était de repenser le concept de "nature", qui sous-tendait une vision statique et immuable du droit naturel, et par là même de remettre en question le paradigme essentialiste et anhistorique qui avait soutenu… la théologie morale. » 

L’encyclique Amoris Laetitia du pape François s’inscrivait dans cette perspective et a remplacé Veritatis Splendor comme texte de référence à l’Institut Jean-Paul II. Elle se range clairement du côté de l’aile progressiste de l’Église sur des questions telles que le mal intrinsèque. Au chapitre huit, il explique :

Il est réducteur de se contenter de considérer si les actions d'un individu correspondent ou non à une loi ou une règle générale, car cela ne suffit pas à discerner et à garantir une fidélité totale à Dieu dans la vie concrète d'un être humain. […] Il est vrai que les règles générales énoncent un bien qu'on ne saurait ignorer ni négliger, mais leur formulation ne peut prévoir absolument toutes les situations particulières. (304)

Saint Jean-Paul II [Source : Vatican News]

La « règle générale » pertinente est l'interdiction, donnée par Jésus, du remariage pour une personne divorcée, car cela équivaut à l'adultère. Cependant, Amoris laetitia ne considère manifestement pas cette règle comme absolue, ni l'adultère comme un mal intrinsèque, toujours objectivement mauvais et nuisible même en l'absence de culpabilité subjective. 

Depuis Amoris Laetitia, de nombreuses autres attaques ont été lancées contre le droit naturel traditionnel et les normes morales absolues. Lors d'une conférence internationale sur la théologie morale à l'Université pontificale grégorienne de Rome, le conférencier principal, le père Julio Martinez, a évoqué la nécessité de « dénouer les nœuds que Veritatis Splendor a tissés en théologie morale ». L'un de ces nœuds est le concept de mal intrinsèque, qui introduit de « sérieuses difficultés pour la théologie morale » et fait obstacle au discernement.

Plus récemment, le rapport du Groupe d'étude synodal neuf sur les questions « émergentes », intitulé « Critères théologiques et méthodologies synodales pour un discernement partagé des questions doctrinales, pastorales et éthiques émergentes », a proposé de s'éloigner de l'application de principes moraux « abstraits » et « rigides » à la vie humaine. Le document met en garde « contre la tentation d'une ossification stérile et régressive des principes et des énoncés, des normes et des règles, indépendamment de l'expérience des individus et des communautés ». Il s'agit d'une critique voilée non seulement des normes morales absolues, mais aussi du raisonnement moral déductif qui applique ces normes.

La discorde actuelle au sein de l'Église nous place face à un choix crucial entre la théologie de Veritatis Splendor et celle d'Amoris Laetitia, entre le magistère de Jean-Paul II et celui de François. Les théologiens et prélats, tels que Mgr Paglia, qui défendent la théologie d'Amoris Laetitia, affirment que la nature humaine étant changeante, la loi morale doit elle aussi évoluer.

Mais l'idée que la nature humaine change fondamentalement est un mythe progressiste. Certes, de nombreuses transformations culturelles et des tournants historiques majeurs influencent l'humanité, pour le meilleur ou pour le pire. Cependant, comme le souligne John Finnis, ces théologiens sont incapables de fournir des exemples concrets illustrant la mutabilité de la nature humaine, car celle-ci, comprise en termes de potentialités humaines fondamentales ou de formes d'épanouissement, est immuable. 

On ne trouve, tout au long de l'histoire humaine, aucune personne qui ne fût pas un être corporel et rationnel, pour qui ces biens intrinsèques comme la vie et la santé, le mariage et la connaissance, ne fussent pas la source de leur épanouissement.

Il est certes louable de rédiger des encycliques sur des questions sociales telles que l'intelligence artificielle.   Mais le pape Léon XIV est confronté à des questions plus fondamentales : à travers quel prisme moral l'Église évaluera-t-elle ces questions ?   Elle peut rester fidèle à la tradition du droit naturel ou se rallier à la morale édulcorée proposée par l'humanisme séculier, qui privilégie l'expérience et l'harmonie sociale.   Les réponses aux débats moraux les plus épineux ne peuvent se trouver qu'au cœur même du raisonnement du droit naturel, qui reconnaît l'ordre éternel de l'être et de la nature. 

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Richard A. Spinello est professeur au Boston College et membre du corps professoral associé du séminaire St. John's. Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles sur la philosophie et l'éthique, dont * Quatre philosophes catholiques : se réjouir de la vérité* (Jacques Maritain, Edith Stein, Dietrich von Hildebrand, Karol Wojtyła).

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