Va-t-on vers une extinction de la vie monastique en France ? Depuis quelques années, les annonces de fermeture de lieux emblématiques se multiplient : la Grande-Trappe de Soligny (Orne), le carmel de Compiègne (installé à Jonquières, dans l’Oise), Notre-Dame du Port du Salut (Mayenne), pour la seule année 2026. Ce n’est que la face visible d’un vaste mouvement qui touche tous les ordres monastiques contemplatifs, souvent nés au Moyen Âge, et relancés aux XIXe et XXe siècles.
Dans la grande famille de la vie religieuse catholique, ces ordres dits « monastiques » se définissent par la présence d’une clôture, qui sépare les moines et moniales (de monos, « seul ») du monde extérieur. On les appelle aussi des ordres contemplatifs. Il ne faut pas les confondre avec les ordres dits « apostoliques », dont la vocation est d’être présents « dans le monde », qui n’entrent pas dans cette étude, même s’ils sont également touchés.
La sociologue Isabelle Jonveaux a travaillé ces chiffres dans le cadre d’une recherche dans une revue anglophone spécialisée en urbanisme sur la réutilisation des anciens lieux religieux. Elle dévoile le fruit de son travail en avant-première à La Vie.
Les fermetures de monastères sont un phénomène massif. Pourtant, on peine à trouver une étude chiffrée globale. Quelle a été votre méthodologie pour obtenir ces chiffres ?
La vie religieuse catholique est foisonnante, et il est difficile de la faire entrer dans des recensements statistiques. Hormis les annonces au compte-gouttes dans la presse locale, il n’existait pas d’étude indépendante chiffrée. Je me suis basée sur un catalogue de la Fondation des monastères datant de 2007, en me concentrant uniquement sur les monastères contemplatifs catholiques.
91 monastères ont fermés entre 2007 et 2026
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Avec l’aide de mon assistante, nous avons cherché quels monastères existaient toujours en 2026 et lesquels avaient fermé ou annoncé leur fermeture. Le constat principal, c’est l’ampleur du phénomène, massif : sur ces 20 dernières années, près d’un tiers des monastères (environ 30 %) ont fermé.
Les communautés féminines sont nettement plus touchées que les hommes. Pourquoi ?
Les monastères de femmes sont proportionnellement plus touchés : 32 % d’entre eux ont fermé, contre 21 % des monastères d’hommes. Il faut rappeler qu’il y avait, ces derniers siècles, beaucoup plus de monastères féminins (dans la base de 2007, on comptait 249 monastères de femmes pour 56 d’hommes). La vie religieuse féminine est davantage en crise, car elle est moins adaptée au profil des jeunes femmes d’aujourd’hui que par le passé. Autrefois, la vie religieuse était une voie d’émancipation pour les femmes, leur permettant de se former ou d’échapper à l’autorité patriarcale.
Aujourd’hui, en Europe, les femmes qui entrent au monastère ont souvent la trentaine, elles ont fait des études et sont autonomes ; par conséquent, la grande distance au monde ou ce qui est perçu comme une forme d’infantilisation dans certaines structures ne fonctionnent plus pour elles.
Quels sont les ordres les plus touchés ?
Les carmels sont particulièrement frappés, avec 40 % de fermetures en 20 ans (34 carmels ont fermé sur les 85 existants). Les proportions sont similaires chez les Clarisses (environ 40 % de fermeture) et les Visitandines (30 %). Les Trappistes connaissent également un taux élevé (36,4 %). En revanche, les Dominicaines (8 %) et les Bénédictins et Bénédictines (hommes et femmes confondus, 18 %) sont moins touchés.
Étude réalisée par Isabelle Jonveaux sur les monastères qui ont fermé ou annoncé leur fermeture entre 2007 et 2026 ; une marge d'erreur est possible car les données sont partielles
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De manière générale, ce sont les ordres avec une clôture sévère, comme les Trappistes ou les Carmélites, ou dont le charisme est aujourd’hui moins bien compris, comme les Visitandines ou les Clarisses, qui peinent le plus à recruter.
Pourtant, les communautés qui attirent le plus de jeunes sont aussi des communautés avec une clôture stricte…
Oui, mais il faut en préciser les raisons : ces monastères attirent aujourd’hui parce qu’ils ont un type de positionnement vis-à-vis de la société qui est très clair. Ils sont conçus comme une forteresse contre la sécularisation. Une blague circule parmi les abbés et les abbesses disant que les monastères qui recrutent sont ceux qui appliquent la recette des 3G : le grégorien, la grille et la guimpe (la grille est la matérialisation d’une clôture stricte ; la guimpe est un voile qui entoure le visage et le cou des religieuses, ndlr).
La langue de la liturgie est un indicateur intéressant de ce point de vue.
Oui, même s’il faut l’interpréter avec prudence, car les échantillons ne sont pas de la même taille. En 2007, il existait 244 monastères de langue française, 36 mêlant français et latin et 23 monastères pour le latin exclusivement. D’autre part, ce critère n’est pas le seul élément explicatif ; il est un élément parmi d’autres, mais il est particulièrement frappant.
Dans la grande famille de la vie religieuse catholique, ces ordres dits « monastiques » se définissent par la présence d’une clôture, qui sépare les moines et moniales du monde extérieur
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Parmi les monastères dont la langue de l’office était le français en 2007, 34 % ont fermé. Ce chiffre descend à 19 % pour ceux qui utilisaient le français et le latin, et tombe à 0 % pour ceux dont l’office était exclusivement en latin. Cela montre que les communautés qui revendiquent une certaine tradition attirent aujourd’hui un certain public.
Observe-t-on aujourd’hui un nouveau modèle de monachisme émerger, peut-être plus strict, mais en tout cas plus visible ?
C’est paradoxal. On observe des communautés qui revendiquent une coupure avec le monde, une orthopraxie et une clôture très stricte, mais qui sont en même temps extrêmement présentes dans les médias ou sur Internet, et technologiquement compétentes.
Cela correspond aux attentes d’un public jeune revendiquant son identité catholique dans une société sécularisée. Un recrutement dynamique n’est toutefois pas toujours le signe d’une communauté en bonne santé interne.
Concrètement, que deviennent les communautés et leurs bâtiments lorsqu’ils ferment ?
Sur le plan humain, c’est extrêmement lourd, car les moines et moniales ont fait un vœu de stabilité. Quitter le lieu où ils s’étaient engagés pour la vie est douloureux. Du point de vue statistique, les données sont partielles. Sur les cas que j’ai pu recenser, dans environ la moitié des cas, la communauté se regroupe avec une autre du même ordre monastique.
Pour l’autre moitié, la communauté est dispersée, soit vers d’autres communautés, soit en Ehpad… Certains moines et moniales peuvent retourner à la vie civile. Concernant les bâtiments, c’est une question également très sensible.
Régulièrement, des bâtiments ayant fermé entre 2007 et 2026 sont repris par d'autres communautés
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Sur les cas que j’ai pu identifier (47 au total), un peu plus d’un quart sont repris par une autre communauté religieuse, souvent des communautés nouvelles ou des communautés monastiques plus récentes (comme le Chemin neuf, les cisterciennes de Boulaur ou les bénédictins du Barroux). On trouve ensuite 21 % de projets sociaux (logements sociaux, accueil de personnes en difficulté), 13 % d’acquisitions publiques, 13 % de logements privés, 11 % pour d’autres projets religieux et 6 % pour des projets éducatifs.
Assistons-nous à une accélération de ces fermetures ?
Oui, il y a une véritable accélération depuis la fin des années 2010. Jusqu’en 2015, nous avions généralement moins de quatre fermetures par an. Le chiffre moyen tourne aujourd’hui autour d’une petite dizaine par an. La France a une situation un peu particulière car elle comptait énormément de monastères (un niveau comparable à l’Italie) ; il y a donc aujourd’hui une offre beaucoup trop importante par rapport au nombre de personnes intéressées.
Comment expliquez-vous l’apparent engouement du grand public pour les monastères et les retraites spirituelles dans ce contexte ?
C’est le grand paradoxe du XXIe siècle. Il y a une véritable désaffection pour l’Église institutionnelle, souvent liée aux scandales, mais le grand public ne l’associe pas directement aux monastères. Depuis au moins 20 ans, ces lieux fascinent par leur côté exotique et alternatif : on y voit une vie écologique, proche de la nature, proposant des produits sains et traditionnels. Les influenceurs participent à cette forte romantisation de la vie monastique, qui attire un public non croyant en quête de spiritualité alternative.
Néanmoins, cet intérêt ne se traduit pas par de véritables vocations ; ceux qui entrent au monastère le font pour la qualité de la vie spirituelle et fraternelle, ce que les communautés devenues vieillissantes peinent désormais à offrir.
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