Tück : Que signifie la légalisation du suicide assisté pour la cohésion sociale ? Cela ne risque-t-il pas d’exercer une pression sur les personnes âgées et gravement malades pour qu’elles aient recours au suicide assisté afin de soulager les autres du fardeau des soins ?
Mgr Rougé : C’est l’une de nos plus grandes préoccupations et l’un des avertissements que nous avons lancés avec de nombreux acteurs de ce domaine. Bien sûr, notre rejet de l’euthanasie et du suicide assisté repose sur le fait qu’un acte létal est assimilé à un traitement médical et que le meurtre lui-même est autorisé. Comme l’écrit le pape Léon XIV dans Magnifica Humanitas : « Le premier des droits de l’homme est le droit à la vie, de la conception à sa fin naturelle, sans pour autant rendre impossible l’exercice d’aucun autre droit. Lorsque ce droit fondamental est nié, comme c’est le cas pour l’avortement, le meurtre d’innocents et l’euthanasie, nous sommes confrontés à des décisions que l’Église considère comme gravement illicites. » Outre le désengagement de l’État des soins palliatifs en raison de leur coût pour la collectivité, l’une des conséquences possibles de la loi adoptée est une forme de pression sociale sur les personnes vulnérables, les incitant à ne plus être un fardeau pour leur famille et la société. Étienne Guillet, évêque de Saint-Denis, en banlieue nord de Paris, l’a exprimé avec force : « Mon appel vient du département le plus pauvre de France métropolitaine. Il est clair que ce seront les pauvres qui demanderont les premiers l’euthanasie, car ils ne veulent pas être à la charge de leurs enfants et petits-enfants, qui vivent eux-mêmes dans la précarité. Discrètement, sans bruit, les pauvres demanderont à être euthanasiés, et ils seront les premières victimes. »
Ce qui est fondamentalement en jeu, c'est notre rapport à la vie : pour beaucoup de nos contemporains – et ils n'hésitent pas à le dire – elle n'est ni sacrée ni véritablement souhaitable.
Les objections des intellectuels sont restées lettre morte.
Tück : Des intellectuels de renom s’y opposent également : « Si un pays – une société, une civilisation – légalise l’euthanasie, il perd à mes yeux tout droit au respect. Il devient alors non seulement légitime, mais souhaitable, de la détruire pour qu’une autre puisse la remplacer. » Comment qualifieriez-vous cette déclaration excessive de l’écrivain Michel Houellebecq ?
Mgr Rougé : De nombreuses autorités intellectuelles et morales de notre pays se sont prononcées contre l’euthanasie, mais cela n’a malheureusement eu aucune influence sur le Président de la République et son cabinet. Je pense, par exemple, à Emmanuel Hirsch, grand spécialiste de bioéthique ; à Marie de Hennezel, confidente de François Mitterrand et pionnière des soins palliatifs en France ; à Jean-Marc Sauvé, grand juriste et ancien vice-président du Conseil d’État ; à Didier Sicard, ancien président du Conseil national d’éthique ; à Luc Ferry, philosophe agnostique renommé ; et aussi à Claire Fourcade, présidente de la Société française de soins palliatifs. Le sujet de l’euthanasie apparaît fréquemment dans l’œuvre de Michel Houellebecq, écrivain à la fois sombre, provocateur et visionnaire. Les pages que Houellebecq consacre au suicide assisté du père du narrateur dans *La carte et le territoire * – roman qui lui valut le prix Goncourt , la plus prestigieuse récompense littéraire française – sont si puissantes qu'elles ont incité certains hommes politiques à revoir leur position sur la question. Dans * Anéantir *, son dernier grand roman, Michel Houellebecq met en lumière avec force la convergence paradoxale, à l'époque contemporaine, de la tentation de l'euthanasie et du zèle thérapeutique – une allégorie qui souligne particulièrement la souffrance de l'humanité postmoderne face à la vie. On y retrouve des échos du * Seigneur du monde* de Robert Hugh Benson , mais aussi de *1984* de George Orwell , tant le rôle de l'obscurcissement des mots dans ce débat est significatif. La loi, par exemple, stipule que la mort provoquée par euthanasie doit être qualifiée de « mort naturelle » ! Comme l’écrit Boualem Sansal dans La Légende : « Nommer est un acte de rébellion. Nommer, c’est briser le récit. Nommer, c’est commencer à voir. Agir. Vivre. »
Tück : La France, premier pays au monde, a inscrit la « liberté garantie » d’avortement dans sa Constitution en 2024 , afin de protéger durablement ce droit de toute ingérence politique. Le « droit à disposer de son corps » est salué comme une avancée féministe. Des pays confrontés à une crise démographique légalisent l’avortement au détriment de leurs systèmes de protection sociale ; y voyez-vous une contradiction ?
Mgr Rougé : Depuis plusieurs années, le droit à l’avortement, initialement présenté comme une réponse exceptionnelle à une situation de détresse extrême, est considéré par une part importante des législateurs et de l’opinion publique comme un droit fondamental par excellence, auquel toutes les autres réglementations bioéthiques doivent se mesurer. Son inscription dans la Constitution de 2024, à laquelle peu de parlementaires ont osé s’opposer, reconnaît, en un sens, cette évolution désastreuse. Pour éviter que le débat sur la fin de vie ne soit déformé, il était crucial de ne pas céder à cette constante réduction à l’avortement . Or, il est malheureusement probable, comme le montrent de nombreux exemples à l’étranger, que les conditions, initialement supposément restrictives, de l’euthanasie et de l’avortement s’étendront inexorablement avec le temps. Ce qui est fondamentalement en jeu, c’est notre rapport à la vie : pour nombre de nos contemporains – et ils n’hésitent pas à le dire – la vie n’est ni sacrée ni véritablement souhaitable. Il ne faut donc pas s’étonner que des meurtres insensés soient commis par des jeunes : si la vie n’a aucune valeur, pourquoi la respecter ? La crise de la natalité ne peut être résolue uniquement par des mesures sociales ou fiscales, car il s'agit d'une crise des raisons de vivre et de transmettre la vie.
La légalisation de l'euthanasie, qui sape le respect fondamental de la vie d'autrui, viole l'ordre social tout entier et remet en question – même inconsciemment – notre capacité collective à former une société.
Érosion du principe d'humanité
Tück : À la fin de l'Antiquité, le christianisme a contribué à la prise de conscience morale du caractère inconditionnel de la vie humaine et de sa valeur patrimoniale. L'abandon des nouveau-nés (expositio) et la négligence, voire le meurtre, des personnes âgées et des malades étaient tabous, conformément au principe selon lequel chaque être humain est créé à l'image de Dieu (Genèse 1, 27). Dès le début du IIe siècle, la Didachè (chapitre 2, verset 2) déclare : « Tu ne feras pas mourir l'enfant par avortement, ni ne tueras le nouveau-né. » Or, dans les États constitutionnels libéraux modernes, on observe une tendance à affaiblir la protection inconditionnelle de la vie, tant à son commencement qu'à sa fin, et à présenter cela comme un « progrès civilisationnel ». S'agit-il là de signes d'une érosion de l'éthique chrétienne ?
Mgr Rougé : Il s'agit avant tout d'une érosion du principe d'humanité et d'une crise de la raison éthique et politique. Or, nous savons – et cela fait partie du message du salut – que nous avons souvent besoin de révélation pour prendre conscience de ce que notre raison aveuglée ne voit pas, ou ne voit plus, et pour vivre en pleine humanité. C'est la distinction classique de saint Thomas d'Aquin entre le révélable et le révélé . Le révélable , comme l'écrivait le grand érudit Étienne Gilson, « représente un ensemble de connaissances qui, parce qu'il ne transcende pas la raison, n'avait pas nécessairement besoin d'être révélé pour être connu, mais qui pouvait l'être comme une aide au salut de l'humanité ». En substance, nous ne devrions même pas avoir besoin du Décalogue pour respecter inconditionnellement la vie d'autrui, mais en pratique, le commandement biblique « Tu ne tueras point » est nécessaire pour y parvenir. C'est l'un des points de désaccord dans le débat et l'accord entre Joseph Ratzinger et Jürgen Habermas concernant « les fondements moraux pré-politiques d'une société libre ». La légalisation de l'euthanasie, qui sape le respect fondamental de la vie d'autrui, bouleverse l'ordre social tout entier et – même inconsciemment – remet en question notre capacité collective à bâtir une société. Au-delà du débat immédiat sur la législation, nous sommes avant tout appelés à l'évangélisation, afin qu'en Christ, beaucoup puissent découvrir ou redécouvrir le sens de la dignité humaine et la nécessité de la respecter par tous, pour que chacun puisse vivre en paix.
Tück : Comment expliqueriez-vous la position de l'Église catholique à un agnostique contemporain qui invoque le principe du libre arbitre et considère le droit naturel comme une arme émoussée ?
Mgr Rougé : L’un des arguments les plus fréquemment avancés par les partisans de l’euthanasie et du suicide assisté est le suivant : « Autoriser l’euthanasie confère un droit à ceux qui la désirent sans rien enlever à ceux qui ne la désirent pas. Pourquoi imposer à tous les opinions morales d’une minorité ? » Une telle approche méconnaît les implications sociales de nos actes individuels. Chaque fois que nous agissons, nous interagissons avec notre entourage. En ce sens, autoriser l’euthanasie – et la financer par la sécurité sociale – est une forme de désocialisation, de décivilisation, et une expression particulièrement dangereuse de l’hyper-individualisme contemporain. Face à cela, nous devons éveiller et raviver la conscience d’appartenir à une humanité « magnifique » et partagée, et nous engager toujours plus concrètement auprès des personnes vulnérables et de celles qui les aident. La charité est la première réponse à un manque de vérité anthropologique.
Tück : L’attitude plus libérale de la société laïque actuelle sur les questions d’avortement et d’euthanasie influence également les positions au sein même de l’Église en Allemagne. Par exemple, le conseil d’administration de la KFD (Association des femmes catholiques d’Allemagne) a récemment publié une prise de position plaidant pour l’accès universel à l’avortement, y compris dans les hôpitaux catholiques. Observe-t-on des évolutions similaires au sein de l’Église catholique en France ?
Mgr Rougé : Ce type de revendication me semble marginal dans notre pays. Notre réseau de santé catholique est certes important, mais bien moins étendu qu’en Allemagne. Cette relative faiblesse institutionnelle de l’Église en France – dans ce domaine comme dans d’autres – contribue à son indépendance vis-à-vis des directives de l’État et de la société. Concernant les soins palliatifs, les catholiques expriment et s’engagent à des degrés divers, mais il me semble qu’un consensus fondamental se dégage. Lors des débats, un effort considérable a été déployé pour démontrer le lien entre engagement éthique (respect inconditionnel de la vie) et engagement social (envers les personnes dans le besoin, souffrantes et isolées). Après l’adoption de la loi, la déclaration commune de la quasi-totalité des établissements de santé catholiques ou d’origine catholique a envoyé un signal positif.
Contre le cléricalisme et l'épiscopalisme électoral
Tück : Les évêques français se sont, à juste titre, abstenus de tout commentaire sur la politique partisane, tout en exprimant clairement leur critique d’une politique migratoire restrictive. Or, des analyses montrent qu’un nombre considérable de catholiques votent pour le Rassemblement national et que, outre les questions d’ordre public et d’identité culturelle, le droit à la vie joue également un rôle. Comment analysez-vous cette évolution ?
Mgr Rougé : Les catholiques français sont, dans l'ensemble, orphelins de la politique, faute d'une offre politique véritablement sérieuse, ouverte et profondément enracinée. De plus, les sondages d'opinion ne sont pas tous d'égale fiabilité : celui que vous avez mentionné classe comme « pratiquants » ceux qui assistent à la messe plusieurs fois par an. Si l'on considère ceux qui vont à la messe tous les dimanches et ceux qui sont véritablement engagés dans la foi et la vie de l'Église, les résultats diffèrent. Aucun parti, ou presque, n'a adopté de position unanime sur les questions de fin de vie, même si l'importance accordée à ces questions varie naturellement. Parmi les opposants les plus actifs à l'euthanasie, on peut citer les députés du Rassemblement national ou de l'Union des droits pour la République, mais aussi les Républicains, les Centristes (héritiers plus ou moins des Démocrates-chrétiens français), mais aussi les Socialistes, les Écologistes, et même les Communistes. Le socialiste Dominique Potier, par exemple, qui se revendique dans la tradition du personnalisme communautaire d'Emmanuel Mounier, s'est particulièrement engagé à défendre la vie vulnérable jusqu'à sa fin naturelle.
Les fidèles ont raison de ne pas attendre de recommandations électorales de leurs évêques. Toutefois, rien ne doit nous dissuader de participer au débat démocratique et d'encourager les fidèles à défendre la dignité, la liberté, la solidarité et la paix.
Tück : Le paysage politique français est fragmenté. En clair, les partis de droite ont tendance à adopter des positions xénophobes et nationalistes, tout en adhérant largement aux enseignements de l'Église sur les questions de protection de la vie. À l'inverse, les partis de gauche sont ouverts aux politiques migratoires et défendent les causes libérales, mais sur l'avortement et l'euthanasie, ils contredisent ouvertement la position de l'Église. Les catholiques français sont-ils politiquement « sans foyer » ?
Mgr Rougé : Notre système de séparation de l'Église et de l'État garantit sans aucun doute une plus grande distance avec les politiciens et les partis politiques qu'en Allemagne, où un concordat est en vigueur. De plus, il est caricatural d'affirmer que « les partis de droite » sont « xénophobes » et que « les partis de gauche » sont « contre l'Église sur la question de la protection de la vie ». Aucun parti, ni de droite ni de gauche, ne partage pleinement les attentes de l'Église concernant le respect de la vie, et tous les partis au pouvoir peinent à élaborer une politique migratoire qui réponde véritablement aux enjeux actuels. En tant qu'évêques, nous estimons qu'il est de notre devoir de consulter les fidèles comme les responsables politiques, que cela soit opportun ou non, mais sans recourir à des directives anachroniques et contre-productives. Le cléricalisme ou l'épiscopalisme électoral seraient inappropriés et stériles. Les fidèles ont raison de ne pas attendre de recommandations électorales de leurs évêques. Cependant, rien ne doit nous dissuader de participer au débat démocratique et d'encourager les croyants à y participer, afin que nous puissions défendre la dignité humaine, la liberté, en particulier la liberté religieuse, la solidarité et la paix.