L’énigme de la « synodalité »; le cardinal Brandmüller explique comment éviter de tomber dans le piège de Méphistophélès (08/09/2026)

De Sandro Magister sur Settimo Cielo (en français sur diakonos.be) :

L’énigme de la « synodalité ». Le cardinal Brandmüller explique comment éviter de tomber dans le piège de Méphistophélès

(s.m.) Il est un mot qui polarise depuis des années les débats au sein de l’Église, bien que son sens soit de moins en moins clair au fur et à mesure que le débat avance. Il a été mis sur la table par le pape François qui l’a légué à son successeur Léon, à grands renforts d’un synode à plusieurs étapes sur le sujet, lancé en 2021 et dont on n’entrevoit pas bien l’issue.

Il s’agit du mot « synodalité ». Il dérive de « synode », une institution remontant aux premiers siècles de l’Église, constituée des seuls évêques, mais que beaucoup voudraient aujourd’hui élargir à davantage de monde, sous des formes diverses et variées, comme si l’Église était une démocratie moderne, avec un droit de vote pour tous, y compris sur les questions de doctrines.

Mais depuis un certain temps, de plus en plus d’évêques et de cardinaux appellent à ce que la clarté l’emporte sur cette confusion. Et, à la manière dont il jugule ces dérives, il semble bien que le Pape Léon semble les vouloir entendre. Non pas avec des discours, mais par les actes.

En effet, d’un côté il refuse aux évêques allemands, qui le réclament depuis plusieurs mois, de donner son accord au lancement d’une « Conférence synodale » permanente composée de vingt-sept évêques, vingt-sept membres du Comité des laïcs catholiques allemands et de vingt-sept autres catholiques élus, tous dotés d'un droit de vote égal et de pouvoirs non seulement consultatifs mais aussi délibératifs sur « d'importantes questions de la vie ecclésiale de portée supradiocésaine ». Initialement prévu pour le 6 novembre à Stuttgart, le lancement de cet organe a été remis aux calendes grecques.

Mais en plus de freiner les excès des novateurs, Léon semble également vouloir renforcer les synodes à l'ancienne, de modèle classique, du genre de ceux qui sont composés uniquement d'évêques et qui gouvernent les Églises catholiques d'Orient et les archevêchés majeurs comme en Ukraine. Dans un motu proprio du 29 août, le pape a en effet élargi l'autorité décisionnelle de ces synodes jusqu'à la destitution de leurs patriarches respectifs, au cas où « le lien sacré entre le 'pater et caput' et les autres évêques serait irrémédiablement compromis ».

Il n’en demeure pas moins que tout ce qui touche à la synodalité ne passionne ni ne mobilise guère la foule des fidèles ordinaires, qui restent largement indifférents aux débats en cours sur un sujet aussi confus.

Mais voilà que nous parvient, dans cet article sur Settimo Cielo, une voix d'une clarté cristalline, pour dire enfin en quelques mots et avec de brillantes références à l'histoire ce qu'est et ce que doit être dans l'Église un authentique « synode ».

Il s’agit de la voix incontournable du cardinal Walter Brandmüller (sur la photo de Lena Klimkeit copyright Picture Alliance/Dpa), du haut de ses 97 ans qu’il porte à merveille et de sa compétence reconnue d'historien de l'Église.

Bonne lecture !

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À propos de la « synodalité »

par Walter Brandmüller

Depuis le pape François, on ne cesse de parler de « synodalité », dans des contextes divers et avec des significations variées. Pourtant, une définition claire et univoque de ce terme fait cruellement défaut. Au point qu’on ne peut s’empêcher de penser au fameux dialogue entre Méphistophélès en tenue de professeur et l’étudiant, dans le « Faust » de Goethe. Méphistophélès déclare : « En somme, mon cher ami, tenez-vous-en aux mots, et vous franchirez sans encombre la porte royale qui mène au sanctuaire de la certitude. » Et l’étudiant de répliquer : « Encore faut-il qu'aux mots corresponde une idée, à ce que je sache. » Ce à quoi Méphistophélès rétorque : « Fort bien ! Mais il ne faut pas s’en inquiéter outre mesure, car là où les idées manquent, un mot arrive toujours à temps. »

C’est précisément pour éviter les pièges tendus par Méphistophélès qu’il est bon de rappeler une définition claire de la synodalité, et avant tout ce qu’est un synode.

Dans l’acception catholique classique, un synode est une assemblée d'évêques réunie en vue de l'exercice collégial de leur charge magistérielle et pastorale.

Si tous les évêques de l'Église y sont conviés et se réunissent sous la présidence du pape ou de ses délégués, il s'agit alors d'un concile général, c’est-à-dire « œcuménique », auquel — « cum et sub Petro »  — échoit la plus haute autorité magistérielle et pastorale, et qui proclame des doctrines définitives et infallibles, auxquelles il faut adhérer dans l'obéissance de la foi.

En revanche, si les évêques réunis appartiennent à un ensemble d'Églises particulières — province ecclésiastique, région ecclésiastique, etc. —, ce concile particulier ne détient alors qu'un « magisterium ordinarium », dont les décrets requièrent la confirmation du Saint-Siège.

Dans les deux cas, les évêques agissent en vertu du pouvoir magistériel et pastoral qu'ils ont reçu par l'ordination sacramentelle.

Avec son motu proprio « Apostolica sollicitudo » de 1965, Paul VI a institué le « synode des évêques » (« Synodus episcoporum ») en tant qu'organe consultatif du pape (1).

Sans vouloir remettre en question la nécessité ou l'opportunité d'une telle structure, dans la mesure où les participants sont convoqués individuellement et au cas par cas par le souverain pontife et que leur rôle devrait consister à conseiller le pape et non à proclamer des doctrines, à trancher ou à légiférer, il serait souhaitable, par souci de clarté conceptuelle, d'éviter le terme de « synode » — qui, dans ce contexte, prête à confusion — et de lui trouver une appellation différente et plus appropriée.

Il en va de même pour les organismes de création récente qui, en plus des évêques, intègrent des prêtres et des fidèles des deux sexes, censés représenter l'ensemble du peuple de Dieu (2). Là encore, on ne peut pas parler de synode, dans la mesure où ni les prêtres ni les laïcs ne peuvent exercer le ministère magistériel et pastoral conféré aux seuls évêques par le sacrement de l'ordre.

Il est naturellement possible de confier à des laïcs compétents une fonction d’expertise. Mais quand une telle collaboration doit être mise en œuvre, il est préférable d’éviter soigneusement tout usage inapproprié des mots « synode », « synodalité » et autres équivalents, et d’utiliser un autre terme qui reflète correctement la réalité des faits.

Il est évident que l'instauration d'organismes de ce type procède de la volonté d'implanter, plus ou moins sans esprit critique, des structures séculières et des procédures démocratiques dans la vie de l’Église, pour rester en phase avec son temps.

Mais cela revient à introduire dans l'univers catholique un type de synode inspiré notamment du modèle protestant, où les membres sont élus de manière démocratique parmi des pasteurs, des hommes et des femmes issus de divers horizons professionnels et culturels, tous disposant d'une voix égale au chapitre. C'est Luther lui-même qui avait formulé ces idées dans ses écrits polémiques de 1520. En niant catégoriquement que l'institution du sacrement de l'ordre remonte à Jésus-Christ, il affirmait que le baptême suffisait à faire de tout homme ou de toute femme un prêtre, un évêque et un pape. Il est évident qu'une telle conception de la synodalité est incompatible avec l'ecclésiologie catholique.

Il ne faut pas non plus oublier quelles autres répercussions — qualifiées aujourd'hui de négatives — a eu sur la vie de l’Église l'adoption sans discernement de modèles et de procédés séculiers, apparus au cours de l'histoire.

C'est dans ce contexte que s'inscrit l'institution des conférences épiscopales (3). Leur émergence est étroitement liée à la fin de l'Ancien Régime, au système européen du trône et de l'autel, et à l'avènement de l'État laïc moderne. C'est en effet à ce moment précis que s’est posée la question de la place de l'Église au sein de l'État laïc et de ses rapports avec celui-ci.

Quand les conférences épiscopales ont vu le jour en Europe dans la première moitié du XIXe siècle (4), leur cadre de référence n'était pas la structure hiérarchique de l'Église, mais bien l'État respectif. Dès lors, l'activité consultative et décisionnelle de ces instances se limitait aux questions concernant le statut et l'action de l'Église dans l'État laïc moderne. Les questions de doctrine, de liturgie ou de sacrements en étaient exclues.  À la seule et conflictuelle exception du mariage, dont la réglementation juridique — calquée sur le modèle napoléonien — était également revendiquée par les États laïcs.

Au regard de la véritable fonction des conférences épiscopales, il apparaît dès lors hautement problématique que le pape François leur ait reconnu, dans son exhortation apostolique « Evangelii gaudium » — en marge du Code de droit canonique de 1983 —, « une authentique autorité doctrinale, même limitée » (5). À ce sujet, il convient de réaffirmer avec force : « Même en matière doctrinale, la conférence épiscopale n'est ni une instance hiérarchique intermédiaire, ni l'organe d'une Église nationale susceptible d’entrer en concurrence avec le magistère de l'Église universelle ou de menacer le primat doctrinal du pape » (6).

À partir de la fin du XIXe siècle, on observe, en particulier sur le continent européen, que les synodes ont été supplantés par les conférences épiscopales, dont la forme et le mode opératoire épousent — ainsi qu'on l'a dit — des modèles politiques (7). Il est difficile d’ignorer qu'il s'agit là d’une expression de la laïcisation croissante de la compréhension de ce qu’est l'Église. Comme nous l’avons déjà souligné, ce phénomène révèle un néo-arianisme ecclésiologique qui, sans contester expressément le caractère surnaturel de l'Église, le relègue peu ou prou au second plan pour ne plus voir dans l’Église qu’une entité sociale.

Face à ces conférences épiscopales aux contours politiques, il conviendrait de restituer aux synodes des Églises particulières — fidèles aux structures hiérarchiques authentiquement ecclésiales — leur importance originelle. Cette démarche gagnerait en efficacité si ces assemblées d'évêques, à l'instar de ce qui se pratique depuis le VIe siècle, se tenaient selon les formes liturgiques renouvelées prévues par le Pontifical de 1986 (8).

De cette manière, on pourrait efficacement barrer la route au processus de sécularisation de l'Église, tout en faisant un pas important vers cette « désécularisation » dont Benoît XVI rappelait l'impérieuse nécessité (9).

(1) Cf. Paul VI, Apostolicâ sollicitudo, 1965.*

(2) À ce sujet, voir R. Cren, « Concilium episcoporum est. Note sur l’histoire d’une des actes du concile de Chalcédoine », in Revue des sciences philosophiques et théologiques 46 (1962), p. 45 – 62.

(3) On notera la place importante accordée aux conférences épiscopales dans le CIC de 1983 (can. 447 – 459).

(4) Cf. R. Lill, « Die ersten deutschen Bischofskonferenzen », in Römische Quartalschrift 59 (1964), p. 127 – 185.

(5) François, Evangelii gaudium, n. 32, renvoyant à Jean-Paul II, Apostolos suos, n. 21.

(6) B. S. Anuth, « Lehramt der Bischofskonferenz », in M. Seewald, Th. Schüller (dir.), Die Lehrkompetenz der Bischofskonferenz, Ratisbonne, 2020, p. 81 – 118. Voir également A. Buckenmaier, Lehramt der Bischofskonferenz, Ratisbonne, 2013.

(7) W. Brandmüller, « Wenn ein Apparat den Episkopat entmachtet », in Kirchengeschichte als Kirchenkritik, éd. par M. Feldkamp, Mayence, 2020, p. 115 – 123.

(8) Caeremoniale Episcoporum auctoritate Johannis Pauli P. P. II promulgatum. Editio typica, 1984, p. 277 et suiv.

(9) Benoît XVI, « Rencontre avec les catholiques engagés dans l'Église et la société », Konzertsaal, Fribourg-en-Brisgau, 25 septembre 2011.
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Sandro Magister est le vaticaniste émérite de l'hebdomadaire L'Espresso.
Tous les articles de son blog Settimo Cielo sont disponibles sur diakonos.be en langue française.
Ainsi que l'index complet de tous les articles français de www.chiesa, son blog précédent.

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