De François en Belgique à Léon XIV en France : deux voyages, deux récits médiatiques (29/09/2026)

De François en Belgique à Léon XIV en France : deux voyages, deux récits médiatiques

Pourquoi le voyage de François en Belgique, en septembre 2024, a-t-il laissé une impression aussi contrastée, alors que celui de Léon XIV en France, deux ans plus tard, apparaît comme un véritable succès populaire ? La réponse ne tient certainement pas à une opposition simpliste entre une Belgique qui aurait « rejeté » François et une France qui aurait « triomphalement » accueilli Léon XIV. Elle ne tient pas davantage à la seule question des abus sexuels : celle-ci a également occupé une place considérable dans les médias français. La différence se situe plutôt dans la combinaison des circonstances, dans la parole des deux papes et, surtout, dans les images et le récit qui ont fini par dominer la perception de chaque voyage.

En Belgique, les abus étaient partout — mais ils ne furent pas tout

Il serait faux de prétendre que le voyage de François en Belgique fut un échec. Le pape connut des moments de véritable enthousiasme, notamment lors de sa rencontre avec plusieurs milliers de jeunes au rassemblement Hope Happening. L'accueil fut chaleureux et certaines images furent même spectaculaires.

Mais ces moments n'ont pas réussi à imposer durablement leur récit.

La question des abus sexuels occupait en effet une place exceptionnelle dans le contexte belge. Le roi Philippe et le Premier ministre Alexander De Croo l'avaient placée au premier plan dès les discours d'accueil. François rencontra des victimes et condamna avec force les abus, réclamant que leurs auteurs soient jugés, y compris lorsqu'il s'agissait de membres du clergé ou de la hiérarchie.

Mais réduire à cela le malaise du voyage serait une erreur.

Car d'autres controverses sont rapidement venues s'y ajouter : les propos du pape sur les femmes à Louvain-la-Neuve, la réaction très critique de l'université, puis son hommage au roi Baudouin, son intervention sur l'avortement et enfin ses déclarations très fortes dans l'avion du retour.

Le voyage s'est ainsi transformé en succession de dossiers conflictuels.

Abus sexuels. Place des femmes. Avortement. Héritage de Baudouin. Rapport entre l'Église et une société sécularisée.

Ce n'est donc pas un sujet unique qui a compromis l'image du voyage. C'est l'accumulation de plusieurs sujets de confrontation qui a donné à la visite une tonalité largement polémique.

En France, les abus ont également occupé une place considérable

C'est ici que toute comparaison sérieuse doit éviter un raccourci.

La question des abus sexuels a également été très présente dans la couverture française de la visite de Léon XIV. Les médias ont interrogé le pape sur les victimes, la responsabilité de l'Église et les mesures prises ou à prendre.

Il n'est donc pas possible de dire :

Belgique = abus ; France = autre chose.

La réalité est beaucoup plus intéressante.

Dans les deux pays, les abus ont constitué un sujet majeur. Mais ils n'ont pas produit le même effet sur le récit global du voyage.

En France, ils ont été l'un des sujets du voyage. Ils n'en ont pas constitué à eux seuls le cadre interprétatif.

Pourquoi ?

Parce que d'autres événements ont produit des images suffisamment fortes pour imposer simultanément un autre récit.

L'image qui change tout : 80 000 jeunes au Stade de France

C'est probablement ici que se trouve la différence la plus spectaculaire.

Le rassemblement de dizaines de milliers de jeunes autour de Léon XIV a fourni aux médias et au public une image immédiatement lisible : une jeunesse catholique nombreuse, enthousiaste, chantante et priante, réunie publiquement autour du pape.

Cela ne signifie évidemment pas que ces jeunes représentent l'ensemble de la jeunesse française. Mais leur présence a rendu impossible une lecture du catholicisme français limitée au déclin de la pratique, à la fermeture des églises ou aux scandales du passé.

Le voyage a ainsi produit deux récits simultanés :

oui, l'Église a des comptes à rendre ; mais oui aussi, elle rassemble encore.

Et cette coexistence est essentielle.

La France n'est pas devenue catholique pour autant

Il faut naturellement éviter toute extrapolation.

La sécularisation française est profonde. Le nombre de pratiquants réguliers demeure faible et l'influence culturelle du catholicisme a considérablement diminué.

Mais parallèlement apparaissent des signes de recomposition : catéchumènes adultes, baptêmes d'adultes, groupes de jeunes, pèlerinages, communautés nouvelles et rassemblements.

Le phénomène est minoritaire, mais il est visible.

Et surtout, il donne naissance à un nouveau récit : celui d'un catholicisme qui n'est plus seulement hérité, mais aussi choisi.

C'est précisément ce que le voyage de Léon XIV a rendu particulièrement visible.

Deux papes, deux styles de réception

Il faut également tenir compte de la personnalité des deux papes.

François avait une manière très spontanée, parfois provocatrice, de répondre aux questions. En Belgique, plusieurs de ses interventions ont ouvert de nouveaux fronts de polémique.

Léon XIV apparaît davantage dans un registre de parole posé et structuré. Il n'a pourtant pas évité les sujets sensibles : défense de la vie humaine, avortement, euthanasie, laïcité, paix, dignité humaine ou place du christianisme dans la société.

Mais ces prises de position ont été accompagnées d'un contexte différent.

Le pape n'a pas seulement parlé : il a été entouré d'images qui parlaient pour lui.

Des jeunes. Des familles. Des saints. Des cathédrales. Des prières. Des rassemblements. Des catéchumènes. Des foules.

Cette dimension visuelle a considérablement modifié la réception de ses paroles.

Une différence de contexte ecclésial

Il existe également une différence importante entre les deux Églises.

En Belgique, François rencontrait une Église fortement marquée par son passé récent et par la crise institutionnelle provoquée notamment par les abus. Elle devait beaucoup expliquer, reconnaître et réparer.

En France, Léon XIV rencontrait certes une Église elle aussi confrontée à ses propres scandales et à une profonde sécularisation, mais qui pouvait également lui présenter des signes visibles de vitalité.

La différence n'est donc pas nécessairement quantitative : il ne s'agit pas de dire que l'Église française serait soudainement plus forte que l'Église belge.

Elle est avant tout narrative et symbolique.

En Belgique, le passé pesait lourd sur le présent.

En France, le présent permettait davantage de parler de l'avenir.

Le rôle des médias : ni complot, ni neutralité parfaite

Il serait également trop facile d'accuser les médias belges d'avoir « plombé » François ou les médias français d'avoir voulu « sauver » Léon XIV.

Les journalistes avaient des raisons parfaitement légitimes de traiter les abus : ils concernent des victimes réelles, des responsabilités institutionnelles et une question majeure pour l'Église.

Mais les médias ne contrôlent pas entièrement le matériau qu'ils doivent raconter.

Or les voyages n'ont pas fourni les mêmes matériaux.

En Belgique, les controverses se sont succédé.

En France, les controverses ont coexisté avec des scènes de mobilisation massive.

Le résultat médiatique n'est donc pas nécessairement le produit d'une différence d'intention journalistique. Il peut être le produit d'une différence de dramaturgie.

Le véritable contraste : deux récits qui se disputent l'interprétation de l'Église

Au fond, les deux voyages ont posé la même question : que peut encore dire l'Église catholique à une société profondément sécularisée ?

Mais ils ont produit des réponses visuelles différentes.

En Belgique, la question dominante est souvent devenue :

Que fait l'Église pour répondre aux blessures de son passé ?

En France, une autre question s'est imposée parallèlement :

Pourquoi, malgré son affaiblissement, l'Église est-elle encore capable de rassembler autant de jeunes ?

Ces deux questions ne s'excluent nullement.

Et c'est précisément pourquoi il serait injuste de présenter le voyage de Léon XIV comme une victoire sur les médias ou celui de François comme une défaite provoquée par les médias.

Les deux voyages ont été traversés par les mêmes grandes questions : abus, sécularisation, place de la religion dans la société, avenir du christianisme. Mais les événements eux-mêmes n'ont pas produit les mêmes images.

En Belgique, les controverses ont largement dominé les images de la visite.

En France, les images de la mobilisation catholique ont réussi à rivaliser avec les controverses.

Une conclusion plus juste

La différence entre les deux voyages tient donc moins à la présence ou à l'absence des abus qu'à leur place dans le récit global.

En Belgique, les abus ont contribué à enfermer la visite dans un cadre où l'Église devait d'abord répondre de son passé. D'autres controverses — femmes, avortement, Baudouin — ont renforcé cette dynamique.

En France, les abus ont également été largement médiatisés. Mais ils ont été concurrencés par un événement d'une tout autre puissance symbolique : une jeunesse catholique nombreuse et visible rassemblée autour du pape.

C'est peut-être cela, finalement, qui explique le contraste.

François n'a pas été simplement victime des abus, et Léon XIV n'y a pas échappé. La différence est que François a rencontré en Belgique une Église dont les blessures ont largement déterminé le récit de la visite, tandis que Léon XIV a rencontré en France une Église capable de montrer, au même moment, ses blessures mais aussi ses forces vives.

Et c'est probablement cette coexistence qui a fait toute la différence.

Car une Église qui ne montre que ses blessures appelle naturellement les questions sur son passé.

Une Église qui montre aussi sa jeunesse, sa prière et sa capacité à transmettre oblige à poser une autre question : quel avenir peut encore avoir le christianisme ?

C'est cette deuxième question que le voyage de Léon XIV a, plus que celui de François en Belgique, réussi à imposer dans l'espace public.

François et Léon XIV n'ont pas tant dit des choses différentes que les mêmes choses dans des situations différentes. En Belgique, le message du pape a été largement absorbé par les crises de l'institution ecclésiale. En France, le même message a été porté par des images de vitalité catholique qui lui ont donné une autre résonance.

Et cela conduit à une conclusion assez forte :

le succès du voyage de Léon XIV ne signifie pas nécessairement que la société française adhère davantage aux positions du pape que la société belge n'adhérait à celles de François. Il montre plutôt qu'un message identique peut être reçu très différemment lorsqu'il est porté par une communauté qui donne publiquement le sentiment d'être vivante.

(avec l'IA)

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