Du gauchisme à la tradition : le retour à Rome d'un jeune juriste (29/09/2026)

De diakonos.be :

Du gauchisme à la tradition : le retour à Rome d'un jeune juriste

Ancien militant progressiste devenu juriste à Rome, essayiste et poète, Luigi Trisolino, né le 11 octobre 1989, incarne un parcours intellectuel hors norme. Alors que la Belgique et l'Europe du Nord traversent une crise d'identité et de repères, ce converti de 35 ans livre en exclusivité pour Diakonos.be un entretien sans filtre. Bioéthique, combat contre la sécularisation, critique du centre mou et défense du droit naturel : un regard romain tranchant, adressé directement à une jeunesse en quête d'enracinement et d'espérance.

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Maître Trisolino, vous naviguez professionnellement entre les arcanes de la bureaucratie romaine et la rigueur du droit public, tout en cultivant la sensibilité du poète et la radicalité du converti. Ne serait-ce pas la définition parfaite d'un équilibriste… ou d'un incorrigible romantique qui cherche encore des lois immuables dans un monde qui change d'avis toutes les cinq minutes ?

— « N’est ce pas avec la même ardeur laborieuse que les fourmis transportent les grains de sable, déplacent des carcasses d'insectes et creusent la terre ? Et les aigles ne dominent-ils pas les hauteurs avec la même force ailée, qu’ils construisent leurs nids au sommet des montagnes ou qu'ils y rapportent des proies pour nourrir leurs petits ? Dès lors, quelque soit le contexte ou le matériau à concevoir, façonner ou transporter — qu'il soit juridique, journalistique, poétique, politique ou théologique —, je demeure le même homme, mû et éclairé par la même conversion au Christ dans la tradition pétrinienne.

Mon secret pour préserver mon intégrité, sans devoir faire le grand écart ni tomber dans le romantisme, c'est de rester hors de ma zone de confort. En premier lieu intérieurement, par rapport à moi-même, en veillant chrétiennement tel un guetteur pour me tenir prêt, au cas où je devrais affronter davantage d’inconfort encore à l'extérieur, par exemple politiquement, au milieu des autres. Ma conversion a été un long chemin de croix. Mais en luttant, à mon échelle, contre les idéologies mondialistes du genre et du wokisme, je commence déjà à déranger ces progressistes dont mes convictions catholiques m'ont définitivement éloigné.

Mais j'espère être une source constructive d’inconfort, notamment parmi ces conservateurs fatigués qui, dans leurs discours et leurs actions socioculturelles, se confondent désormais pratiquement avec les figures de cette antichambre du progressisme qu’est devenu le centre mou. Même ma poésie dérange quand elle aborde des thèmes sociaux. C'est qu'elle tranche avec ces poètes aliénés qui alternent entre démission politique et postures civiques de façade, soumis au discours progressiste dominant, au matérialisme et à un néo-pacifisme de circonstance.

Journalistes et juristes ne sont pas en reste dans ce processus d'auto-destruction intellectuelle et de liquidation des consciences qui s’ensuit. Pour un converti nourri de la tradition catholique, riche de talents qu'il se doit de fructifier, l'engagement doit être total : une présence énergique, déployée partout où il est possible de rendre témoignage. Aujourd'hui, seuls les faux prophètes font consensus. Ce sont eux qu'il nous faut combattre, en affirmant la nécessité vitale, humaine et politique d’enraciner nos identités, nos lois et nos traités dans le droit naturel le plus accompli : celui issu de nos racines chrétiennes.

Qu'est-ce qui, dans votre parcours de juriste plongé au quotidien dans la rationalité des institutions publiques à Rome, a ouvert la brèche vers la conversion au catholicisme ? La foi a‑t-elle été pour vous une rupture ou l'aboutissement logique d'une quête de vérité ?

— J’ai pris la réalité à bras le corps pour la regarder en face, dépouillé des filtres relativistes de mon ancien milieu. Et la réalité cette, dans ce qu’elle a de plus essentiel, a accueilli celui qui tentait de la contourner. En dépassant le juridisme qui étouffe si souvent l'État de droit, je me suis également affranchi des fables sur l’être humain que le marxisme néo-trotskyste et le progressisme libéral m’avaient inculqué. La simple curiosité intellectuelle du dilettante sur l’être humain ne me suffisait plus ; je me suis donc engagé dans une quête authentique de la vérité.

De mon adolescence jusqu'à mes 34 – 35 ans, je n'ai cessé en effet d'explorer différentes chapelles et systèmes de pensée, tel un Ulysse avide de connaître le moindre des îlots le séparant d'Ithaque, sa véritable patrie. Devant la réalité des changements sociétaux, à l’époque du Christ comme aujourd’hui, certaines valeurs naturelles restent non négociables. Je l’ai toujours su mais je m’obstinais à vouloir tout concilier, aveuglé par des lectures dévoyées de la laïcité, de la fraternité et de la diversité culturelle.

Si la connaissance reste fondamentale, chaque homme parvient un jour à ce carrefour de son existence où s'impose la responsabilité du verbe évangélique : que votre « oui » soit un « oui », que votre « non » soit un « non ». C'est le pas que j'ai franchi en entamant un parcours pastoral en compagnie d'autres jeunes hommes et jeunes femmes, à raison d'un week-end par mois pendant plus de six mois, au couvent franciscain de Saint-Bonaventure au Palatin, un havre de paix niché au cœur de Rome, simple et suspendu au-dessus d'un jardin somptueux qui domine le Colisée. C’est là que la certitude m'est apparue : la vérité existe, et tous les compromis idéologiques sur la cité ne sont que des arrangements personnels, sociaux ou étatiques. Aucun d'eux ne touche à la vérité de l'être.

J'ai toisé la réalité et j’ai cherché la vérité de manière enfin authentique. Je ne pouvais plus assumer cet ultra-progressisme provocateur pour lequel je militais au lycée, quand, à dix-sept ans à peine, avec quelques camarades militants, j'avais fait circuler sous le manteau un tract — allant jusqu’à l’afficher sur une porte latérale de ma paroisse natale dans les Pouilles — pour faire scandale en réclamant la légalisation des mariages collectifs et des adoptions par des familles polygames, alors que ma propre vie privée avait toujours été monogame.

J’ai regardé la réalité naturelle en face, et j’ai également abandonné le progressisme libéral que j’affectionnais pourtant vers mes 33 – 34 ans. Quand le Christ, depuis le tabernacle, a frappé à la porte de ma conscience politiquement engagée pour l’ajuster à ce que mon cœur avait toujours nourri au plus intime, je n'ai pas voulu la lui ouvrir à moitié, je l’ai ouverte en grand. Il aurait été hypocrite de ma part d’ouvrir à moitié, et je déteste l’hypocrisie. Pour moi, dans la perspective de la tradition catholique, la foi a été un aboutissement empirique, intime et partagé, fait de rencontres, de visages, de vie et de temps. Mais les répercussions que la foi catholique a entraînées dans ma vie de militant des droits et des libertés ont consommé une rupture politique, suivie d’une découverte rationnelle, cohérente et consécutive de la droite divine, conservatrice, fondée sur les droits naturels, sur la chrétienté culturelle et le libre arbitre respectueux de la vie, de la conception jusqu'à la mort naturelle.

Le bon démocrate libéral que j’étais — pro-vie dans la seule intimité de son âme — a cédé la place à un catholique engagé. Un homme qui revendique publiquement, sans demi-mesure et par les moyens de la démocratie, le droit à la vie comme la condition logique et empirique de la liberté elle-même.

Le caractère sacré de la vie supplante l'autodétermination libertine. Il s'agit pour moi d'un véritable retour aux sources : retrouver la foi intacte de mon enfance, nourrie des sept dons du Saint-Esprit et fidèle sans réserve au magistère de l'Église, notamment en matière de bioéthique.

Tel a été le point de départ de mon Odyssée, ce Luigi Trisolino adolescent qui pour se rebeller contre le carcan petit-bourgeois de sa province des Pouilles des années 2004 – 2007 fondait des cercles de poésies et de politique révolutionnaires, avant de s’en aller vivre à Rome fin 2008 et d’épouser, dans ce creuset cosmopolite, le socialisme humaniste puis le libéralisme progressiste.

Cette reconversion a jailli avec l'allégresse d'une source gonflant en fleuve, donnant son fruit de renaissance en 2025. Ce fut mon retour à Ithaque, à ma patrie véritable, le Christ, dans les pas de Pierre, le pêcheur d'hommes. Un retour au magistère catholique pleinement assumé, plus lucide et surtout plus mûr que la foi de mon enfance. En philosophie, on pourrait comparer la dialectique de ma foi — et des choix bioéthiques et politiques qui en découlent — à la dialectique de la droite hégélienne où la thèse serait mon âge d'or enfantin, l’antithèse serait incarnée par mon adolescence et mes années de jeunesse, et dont la synthèse serait ma vie présente transfigurée par la reconversion, accomplissant de manière plus aboutie la racine catholique de ma thèse originelle.

Souvent, le cheminement intellectuel vers la foi a besoin d'une incarnation. Quel a été le rôle précis de la liturgie et des sacrements dans votre propre conversion ? Est-ce la beauté, le silence ou la sacralité du rite qui a achevé de convaincre votre raison de juriste et de bouleverser votre cœur de poète ?

— Sur le Palatin, j'ai dépouillé mon intellect de sa carapace idéologique, j'ai confié ma vie à l'Esprit Saint dans le silence des adorations eucharistiques, et j'ai vu éclore des vocations à la vie religieuse franciscaine chez quatre jeunes hommes, dont l'un était mon aîné.

J'ai vu le Logos divin terrasser le rationalisme d'un ami, professeur de mathématiques à La Sapienza, venu suivre mes pas à Saint-Bonaventure. Lorsqu'il s'est tourné vers moi, l'Esprit Saint a scellé ce que je pressentais depuis toujours : ma vocation est laïque, irréductible aux sacristies et aux ornements sacrés. Il a placé entre mes mains des armes modestes, mais redoutables : la politique, le droit et, par-dessus tout, la poésie. Des armes que j'ai toutes offertes à Dieu.

C’est ainsi que j’ai sacrifié sur l’autel de la vie une possible carrière d'activiste, pour conserver et raviver la Bonne Nouvelle du Seigneur à travers une raison humaine naturelle capable de ne pas se fermer hermétiquement par rapport à la foi.

Sur le plan liturgique, j’aime le silence des célébrations face à la transsubstantiation du pain et du vin au Corps et au Sang du Christ. C’est dans cette même disposition que j'ai éprouvé Dieu : à quatorze ans à travers le soleil, lors d'un camp de l'Action catholique en Calabre ; puis à dix-sept ans à travers le vent, au balcon de ma maison natale dans les Pouilles.

À présent, je pourrais en goûter la présence dans l’espace infini qui s'ouvre en mon âme, dès que je laisse monter ce silence habité — véritable patrie retrouvée au cœur du monde. Fin juillet 2026 est paru « Carnànima – Madrepoesìa patria e pellegrina », mon recueil de cinquante poèmes christiques, pèlerins et patriotiques. Une œuvre façonnée en 2025 au fil de mes pérégrinations : de Tivoli à Rome, du désert du Fayoum au Caire, de la Galice à Milan, en passant par la Sicile et les terres de mes Pouilles natales. Ces poèmes se font l’écho de ma conversion. Ce recueil, que j'ai présenté le 12 et le 13 septembre 2026 au Salon du Livre Spirituel de Menton organisé au Musée Marabini-Martac, est la clé de voûte de cette renaissance. J'ose espérer que ces vers  poétiques porteront du fruit, en inspirant et en touchant le cœur de quelques lecteurs sur leur chemin de la foi.

Aujourd'hui, on observe ce paradoxe saisissant : de nombreux jeunes, saturés d'écrans et de subjectivisme, se tournent vers la messe traditionnelle et les formes classiques de la foi. Vous qui avez épousé cette Tradition, qu’avez-vous à proposer à une génération en quête de repères solides ?

— Je n’ai que mon témoignage à offrir. Je me livre chair-et-âme [carnànima] tout entier, sans filtre, dans les vers qui relatent ma conversion. n août 2025, il y a un an, je me trouvais à Saint-Jacques-de-Compostelle, où j’avais atterri tranquillement sans parcourir le Camino. Et c’est finalement le chemin lui-même qui est venu à moi : entre les plages océaniques et le maquis méditerranéen à perte de vue, carnet et stylo en main, j'ai croqué à belles dents dans cette prise de conscience. Nous ne sommes que de simples passagers, ancrés en des points précis de cette Terre pour un bref instant, mais chacun d'entre nous compte énormément aux yeux éternellement amoureux du Créateur.

Et j'ai à offrir un engagement politico-culturel pour défendre nos valeurs fondamentales : le respect de la vie, le caractère sacré de la propriété privée — familiale et entrepreneuriale — ainsi que la souveraineté de nos territoires face au mondialisme financier, matérialiste et antichrétien. Avec mon ami et collaborateur Antonio Margheriti, j'ai récemment fondé l'association catho-patriote « i RadicaTi – dal diritto naturale alla legge » [Les Enracinés – du droit naturel à la loi], ou plus simplement « i RadicaTi », que je préside. Avec l'association, nous menons le combat dans dans les journaux, à la radio, sur les chaînes de web TV, dans des colloques et des conférences au Sénat et à la Chambre des députés à Rome, et bien plus encore. Notre site internet officiel est déjà disponible à l'adresse iradicati.it, où les personnes intéressées peuvent s'inscrire à l'association et apporter leur contribution sous une forme ou une autre.

« La Belgique a été profondément marquée par la crise des abus sexuels, qui a ébranlé la confiance des fidèles et discrédité l'institution. En tant que juriste et catholique attaché à l'exigence morale, comment analysez-vous cette épreuve ? L'Église peut-elle retrouver sa voix prophétique sans une transparence radicale et un retour intransigeant à la sainteté du sacerdoce ? »

— Ces phénomènes brutaux doivent être punis sévèrement et il ne faut pas avoir peur de les dénoncer, mais il convient aussi de faire attention à la vérité des faits, pour ne pas risquer de créer plus de monstres qu'il n’y en a réellement. Il faut éviter toute instrumentalisation et tout automatisme injustement punitif, et je le dis en tant que défenseur du garantisme pour tous.

Ce n'est que le jour où l'Église catholique belge et mettra un point d’honneur à dénoncer les vrais abus sexuels et de les punir que nous pourrons nous considérer vraiment satisfaits du travail des sacristies et des bureaucraties ecclésiales. Éprouvée par les dérives de l'Église, notre foi doit se nourrir de la seule vérité, sans crainte d'affronter le cléricalisme et ses abus. L'Église doit exiger de ses ministres du culte une transparence dans leurs styles de vie, au risque de ne plus pouvoir être prophétique. Dans un monde d'opportunisme et d'apparences, seule une communauté exemplaire peut prétendre porter une parole prophétique.

Sur le plan éthique, la Belgique est l'un des pays les plus permissifs d'Europe, notamment en matière d'avortement et d'euthanasie. Pour un jeune catholique, porter un témoignage de respect de la vie ressemble souvent à un combat d'arrière-garde, voire à un délit d'opinion. Comment un chrétien doit-il se positionner face à ce "consensus" étatique sans tomber dans le découragement ou le compromis ? »

— Je vais vous répondre en donnant un exemple très pratique. Nous, les RadicaTi, étions présents dès la fondation de l'association en juin 2026, avec notre logo aux côtés des autres au premier rang de la Marche pour la Vie à Rome, organisée par Pro Vita & Famiglia. À cette occasion, j'ai également fait la connaissance personnelle de Mgr Suetta, cet évêque de Sanremo vivement critiqué par les progressistes pour avoir choisi de faire sonner les cloches contre l'avortement, et j'ai marché à côté de lui. Tout cela est documenté sur mes réseaux sociaux et sur le site internet des RadicaTi. Nous sommes pour la défense culturelle et sociale de la valeur de la vie et nous n'avons pas peur de le dire ouvertement, y compris au sein de la droite et du centre droit dont nous attendons davantage de courage et d'affirmation identitaire sur ces sujets.

À  l'automne, le Parlement italien sera très certainement confronté une nouvelle fois au dilemme de la légalisation du suicide médicalement assisté, qui est l’antichambre de l'euthanasie. Notre association « i RadicaTi », fait entendre son opposition absolue sur Radio Maria, dans les journaux, mais aussi dans des réunions en présence de parlementaires italiens. En Italie, la situation est devenue difficile sur ce front : après un arrêt de la Cour constitutionnelle qui a dépénalisé en 2019 un ensemble d'actes visant l’aide au suicide dans certaines circonstances, pas moins de quatre régions italiennes ont récemment promulgué des lois régionales sur le suicide médicalement assisté. Dans contexte il y a, pour nous les RadicaTi, urgence à faire passer une loi nationale pour remettre de l'ordre en promulguant l'interdiction expresse, sur tout le territoire de la République, tant du suicide assisté que de l’euthanasie active.

Nous mènerons ce combat à l’automne. En tant que catholiques et jusnaturalistes légalitistes, nous devons faire entendre notre voix et notre témoignage au moins là où il n’y pas encore de loi nationale reconnaissant l'euthanasie. Celui qui ne lutte pas ne témoigne pas, et celui qui ne témoigne pas — ou qui ne témoigne qu'à moitié par lâcheté — n'est pas fidèle à la Parole de Dieu ou, s'il n'est pas croyant, n'est pas fidèle à l'ordre naturel et à la raison humaine.

Pour en revenir à la question de l'avortement, étant donné que de très nombreux pays ont déjà légiféré sur la question et qu’une voie législative abolitionniste n'est pas concrètement envisageable, nous devons investir le terrain de la vie intra-utérine en combattant tous les projets qui tendent à faciliter ou à augmenter les avortements. Au sein de l'Union européenne, par exemple, nous devons nous faire entendre pour que l'argent des citoyens des États membres ne serve pas à financer les projets d’avorteurs radicaux, tels que celui de « My Voice, My Choice » sur le soi-disant « Erasmus de l'avortement », qui vise à faciliter les avortements libres via des déplacements de femmes vers des pays aux législations plus ouvertes, et donc plus matérialistes et dévalorisantes pour la vie elle-même.

J'ai dénoncé l'absurdité d’un tel projet dans l’un de mes articles intitulé « Naturalité et loi. Légaliser les droits naturels », publié dans le recueil « Miscellanea 2026 » de la Fondation Vexillum du cardinal Burke.  Il s’agit d'un ouvrage collectif dans lequel mon essai a l'honneur d’avoir été publié aux côtés d'articles des cardinaux Burke, Comastri et Farina. Nous devons en effet faire pression y compris dans le domaine littéraire, pour ne pas laisser cette dernière aux mains du monopole laïcard de la bien-pensance. J'invite les jeunes catholiques à découvrir la valeur du militantisme et à s'y engager activement en tant que catholiques. Nous, les RadicaTi, nous vous attendons.

La Belgique, et particulièrement Bruxelles, est le carrefour d'un multiculturalisme intense où le catholicisme historique fait face à une sécularisation agressive d'un côté, et à une affirmation religieuse de l'autre. Quel regard un observateur romain porte-t-il sur cette perte d'identité chrétienne en Europe du Nord ? Le multiculturalisme sans repères spirituels communs ne risque-t-il pas de mener à un vide civilisationnel ?

— L’inoubliable Joseph Ratzinger — dont la pensée sur l’homme et la chrétienté inspire l’association "i RadicaTi" que je préside — dénonçait en 2004 cette étrange haine de soi de l’Occident, que l’on ne peut considérer que comme relevant de la pathologie. Ce grand théologien, qui allait peu après devenir souverain pontife, ajoutait que l’Occident tente de s’ouvrir à des valeurs extérieures mais ne s’aime plus lui-même ; de son histoire, il ne voit désormais que ce qui est exécrable, tandis qu’il est devenu incapable de percevoir ce qui y est grand et pur.

Pour reprendre Ratzinger, nous devons rappeler à Bruxelles, à la Belgique toute entière et à l’ensemble de l’Union européenne, ainsi qu'aux nations gouvernées par des progressistes de façade, que si l’on ignore qui l’on est, d’où l’on vient et où l’on souhaite aller à l’échelle d’un continent, on est voué à succomber ou à survivre en vaincus. Un acte politique fort s'impose de la part de l’Europe et de l’ensemble des institutions supranationales européennes : il faut inscrire les racines chrétiennes dans le Traité sur l’Union européenne et dans le Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne. C'est à cette seule condition que nous éviterons de nous livrer nous-mêmes en pâture à la cancel culture, fille barbare du vide et du nihilisme contemporains.

Inscrire explicitement les racines chrétiennes dans les Traités européens impose un vrai courage culturel. C'est le seul moyen de rompre avec cette espèce de bioéthique du nihilisme qui mène l'Europe à sa propre extinction.

Soyons un peu impertinents : le retour à la foi, le vôtre comme celui de certains jeunes, ne serait-il pas au fond qu'une tentative désespérée de « sauver les meubles », un réflexe identitaire et réactionnaire face au multiculturalisme et à la peur du grand vide civilisationnel ? Bref, ne risque-t-on pas de transformer le Christ en simple rempart sociologique ?

— L’impertinence me plaît lorsqu’elle est féconde et porteuse d’idées : elle est le germe qui rappelle la peine du semis, dans l’attente d'une plus belle récolte. Partons du principe qu’il faudrait un cataclysme pour me scandaliser — et encore, sans certitude. Partons aussi du fait que je n’ai pas peur de ce que j’ai été ni des progressistes j’ai soutenus par le passé, et dont je connais les pensées, les méthodes et surtout les limites.

La foi brise la glace de l'indifférence. Elle allie la rigueur de la méthode à la ferveur de l'action, portée par une exigence d'espérance, de travail et d'innovation fidèle à notre humanité. La seule chose que la foi interdise, c'est la capitulation face à la peur. Si notre engagement naît d'une vraie conversion chrétienne, remettons nos forces humaines, si limitées, entre les mains de l'inspiration divine.

Malgré la peur qui nous traverse, aucune crainte ne saurait arrêter celui qui puise sa force à la source même de la vie : le Christ. Il ne s'agit là ni d’un élan romantique d'un moment, ni d’un simple produit sociologique, c’est bien plus que cela.

Historiquement, la vie institutionnelle belge — façonnée par l'esprit de la Révolution française, l'humanisme séculier et l'influence durable des réseaux de la franc-maçonnerie — a souvent cherché à reléguer la foi dans la sphère strictement privée, actant en quelque sorte l'échec historique du "christianisme politique" et des partis confessionnels. Face à cela, quelle doit être la posture des chrétiens aujourd'hui : faut-il encore s'engager activement dans la mêlée politique au risque de s'y dissoudre, ou privilégier la construction d'îlots de résistance culturelle et spirituelle ?

— Il serait vain de tenter de mettre en place un contre-modèle à la Commune de Paris. Les enclaves communautaires repliées sur elles-mêmes, le retour d'un parti chrétien ou la nostalgie d'institutions soumises au pouvoir clérical relèvent de l'illusion. Ces approches sont impraticables et profondément malsaines.

En tant que catholiques, nous devons faire notre examen de conscience en matière de de cohérence, y compris sur le plan politique. C'est en effet sur ce terrain que l'on favorise la propriété privée pour soutenir la famille ; c'est sur ce terrain que l'on protège la vie en s'opposant à l'adoption par les couples de même sexe, à l'euthanasie et au suicide assisté ; c'est aussi sur ce terrain que nous pouvons agir pour que l'avortement ne devienne jamais le simple exutoire libertin d'un samedi soir.

C’est au sein du camp conservateur que notre engagement politique prend tout son sens. Rompons avec ce mythe absurde d’un christianisme communiste et mondialiste, étranger au catholicisme. Il est temps d'inviter ces « chrétiens de gauche » à revenir à la morale et à la charité, plutôt qu'au moralisme et à la bien-pensance.

Le passage évangélique « J'étais un étranger et vous m'avez accueilli » ne doit pas être confondue avec la justification de l’ouverture généralisée des frontières, au risque d’ébranler la sécurité et le modèle social des pays européens. Avec les RadicaTi, nous dialoguons avec les conservateurs pour faire entendre la voix des catholiques — sans posture et sans compromis sur nos principes — au sein même de la majorité de Giorgia Meloni. Nous nous refusons pour autant à diaboliser la nouvelle formation née à la droite du gouvernement.

L'époque des partis qui affichent leur catholicisme sur un logo est révolue. Elle n'est plus non plus aux modérés sans conviction, prêts à toutes les concessions dans un centre mou. À l'ère du tout-numérique et de l'intelligence artificielle, le flou idéologique est une impasse. En tant que RadicaTi, nous sommes évidemment ouverts à accueillir les contributions humaines et politiques de quiconque cultive avec sacralité le logos, ou tout simplement le bon sens.

Vous êtes à la fois juriste, essayiste et poète. Comment ces trois dimensions cohabitent-elles dans votre vie de chrétien ? Le droit fixe les limites de la cité terrestre, la poésie touche à l'ineffable, et la foi donne le sens ultime : comment évitez-vous la schizophrénie dans un monde professionnel souvent déconnecté du transcendant ?

— Le droit, la politique et la poésie tissent ma propre identité et s'incarnent dans chacun de mes actes. La poésie, en particulier, est à la fois la substance et la forme de ma conversion : elle est le pont entre le ciel et la terre, le dedans et le dehors, entre Dieu et moi, entre les autres et moi, entre ce que je suis et mes racines premières.

Ce qui maintient cet équilibre, c'est l'esprit de mission. Dans le domaine du droit, il devient esprit de service ; en politique, n'occupant aucun mandat au sein d'un parti, il prend la forme de la solidarité et du combat. La poésie, quant à elle, rassemble tout cela et va bien au-delà : elle est ce qui me permet de dépasser ma propre finitude, un espace de dialogue constant entre l'écoute du divin et l'écoute de l'humain. C'est comme cela que je la vis.

Quant à la schizophrénie, elle s'évite aisément : il suffit de ne pas s'improviser poète, juriste ou militant du jour au lendemain. Le droit est un art que je cultive depuis des années au fil de mes travaux, de mes livres et de nombreuses nuits blanches. Mon engagement politique est né à treize ans, dans le feu de mon premier combat. La poésie, elle, m'habite depuis l'enfance : dès mes douze ans, j'ai su que je suivrais cette flamme et cette lumière toute ma vie.

Pour supporter plusieurs branches sans se tarir, un arbre doit plonger ses racines au plus profond.

Pour conclure, alors que l'Europe semble parfois chanter les derniers actes d'une civilisation crépusculaire, de nombreux jeunes frappent de nouveau aux portes de la Tradition et redécouvrent la beauté de la prière. Quelle étincelle d'espérance chrétienne aimeriez-vous déposer dans le cœur d'un jeune Belge d'aujourd'hui pour lui rappeler que l'avenir appartient à ceux qui croient au Ressuscité ?

« Tout l’univers s’évapore / Et s’ouvre, libre dans ma strophe / Pélerine. Du moi vers Dieu. » C’est un extrait de mon poème « Vapeur tactile », paru dans le recueil Carnànima.

C’est exactement ce que je souhaite à ce jeune Belge : cheminer du moi vers Dieu, briser le carcan juridique de l'égo et rejoindre la liberté transcendante.

O.C.

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