L’extraordinaire homélie que Benoît XVI consacra au synode sur la famille, restée inconnue pendant dix ans (06/10/2026)

De Sandro Magister sur Settimo Cielo (en français sur diakonos.be) :

L’extraordinaire homélie que Benoît XVI consacra au synode sur la famille, restée inconnue pendant dix ans

Du 7 au 14 octobre, Léon XIV a convoqué au Vatican les chefs des Églises orientales et les présidents des conférences épiscopales du monde entier, pour une rencontre à l’occasion du dixième anniversaire d’« Amoris laetitia », l’exhortation apostolique par laquelle son prédécesseur François avait conclu le synode de 2014 – 2015 sur la famille.

Ce fut un synode très polémique, surtout sur une question qui divisait verticalement la hiérarchie catholique : fallait-il accorder ou non la communion eucharistique aux divorcés remariés, ce qui avait jusqu’alors toujours été interdit par le magistère de l’Église.

Dès le consistoire préliminaire des cardinaux de février 2014, François a manifesté un penchant très clair pour le oui. Mais l’opposition de nombreux cardinaux et évêques a été telle que, en tirant les conclusions du synode dans « Amoris laetitia », il s’est limité à formuler un oui allusif dans deux notes de bas de page seulement, les n° 336 et 351, dans lesquelles il envisageait pour les divorcés remariés « aussi l’aide des sacrements » et en particulier de l’eucharistie, qui « n’est pas un prix destiné aux parfaits, mais un généreux remède et un aliment pour les faibles ».

Ce qui eut pour effet que l’affrontement entre les deux camps du oui et du non se poursuivit, jusqu’à ce que François ne décide d’y mettre un terme à sa manière, en septembre 2016, en rédigeant une lettre d’éloge aux évêques argentins et à leur interprétation d’« Amoris laetitia » en faveur de la communion pour les divorcés remariés, qualifiée par François de seule interprétation correcte parce que « no hay otras », il n’y en a pas d’autres : une lettre qui sera ensuite publiée dans les « Acta Apostolicae Sedis » sous la qualification de « magisterium autenticum ».

Une abondante documentation, tant officielle que journalistique, est à la disposition de tous sur ce synode sur la famille et sur le vif débat qui l’a animé.

À celle-ci, il faudrait toutefois ajouter une intervention d’une grande profondeur et d’une très haute autorité, qui n’a pourtant jamais été prise en considération jusqu’à présent, notamment parce qu’elle est restée inconnue pendant une dizaine d’années. Il s’agit de l’homélie prononcée par Benoît XVI – qui avait déjà démissionné depuis 2013 mais qui était à l’époque encore actif par la parole et par l’écrit – le dimanche d’ouverture de la seconde et dernière session du synode sur la famille, le 4 octobre 2015.

Ce dimanche-là, le missel romain – par une coïncidence fortuite mais parfaite – proposait comme passage évangélique le début du chapitre 10 de l’Évangile de Marc, celui-là même où « des pharisiens abordèrent Jésus et lui demandèrent s’il est permis à un mari de répudier sa femme ». Et avec Jésus qui leur répondait : « Que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni. »

Il se fait que, dans l’homélie qu’il a prononcée ce jour-là dans son ermitage du Vatican, devant une douzaine de personnes tout au plus – et qui est restée inédite jusqu’en décembre 2025 –, Benoît XVI a commencé par faire remarquer que « la liturgie nous propose cet Évangile précisément le jour où s’ouvre le synode », tout en ajoutant aussitôt qu’il ne voulait pas aborder des « questions aujourd’hui tant discutées », mais plutôt leur « fondement », c’est-à-dire « ce qu’est l’homme », créé par Dieu homme et femme, comme « être en relation » et, pour cela même, « image de Dieu ». Sans compter, dans la dernière partie de cette même homélie, une réflexion originale sur le sens profond du célibat ecclésiastique.

On se souviendra que ce même dimanche d’octobre, jour de l’ouverture de la seconde session du synode, le pape François a lui aussi prononcé une homélie. Et lui non plus n’a pas fait allusion à la communion pour les divorcés remariés, qui ne trouvait effectivement aucun soutien dans le passage évangélique du jour (à moins d’étendre au temps de l’Église cette condescendance de Dieu envers la « dureté du cœur » de son peuple, en vertu de laquelle le divorce était accordé à l’époque de Moïse, comme l’a notamment soutenu le patrologue et bibliste Innocenzo Gargano, bénédictin camaldule du monastère de San Gregorio al Celio et professeur à l’Institut biblique pontifical).

Toujours est-il que personne n’a pu prendre connaissance de l’homélie prononcée ce jour-là par Benoît XVI dans son ermitage sur les collines du Vatican, afin de la méditer et le mettre à profit dans le débat synodal.

C’est le cadeau qui nous est offert par Settimo Cielo, à la veille du sommet convoqué par le pape Léon pour le dixième anniversaire d’« Amoris laetitia ». Nous la reproduisons dans son intégralité avec la permission du dicastère pour la Communication et de la Librairie éditrice du Vatican qui en détient les droits d’auteur.

L’homélie est tirée des pages 310 – 315 du volume « Dio è la vera realtà. Omelie inedite 2005 – 2017 », Libreria Editrice Vaticana, 2025.

L’homme image de Dieu. Homme et femme il les créa

par Benoît XVI

Le 4 octobre 2015 – XXVIIe Dimanche du Temps ordinaire, Année B

Lectures : Genèse 2, 18 – 24 ; Psaume 127 (128) ; Hébreux 2, 9 – 11 ; Marc 10, 2 – 16

Chers amis,

En ce jour même où s’ouvre le Synode, la liturgie nous propose cet Évangile dans lequel le Seigneur clarifie la volonté du Créateur pour l’homme, une volonté qui doit à nouveau garder toute sa valeur dans le monde de la Rédemption. Mais je ne voudrais pas parler maintenant des problèmes aujourd’hui tant discutés, mais plutôt du fondement de tout cela, qui apparaît dans la première lecture ainsi que dans l’Évangile : à savoir, de ce qu’est l’homme.

Cette image de la Création, si simple et si profonde, qui apparaît au début du deuxième chapitre de la Genèse, me paraît très belle : le texte y dit que Dieu modela l’homme de la poussière du sol et qu’il lui donna vie par le souffle de son haleine, de sorte qu’il devint un être vivant (cf. Gn 2, 7). Le fait de modeler ainsi à partir de la poussière du sol un corps appelé à devenir homme englobe tout le processus de l’évolution ; il nous fait comprendre comment Dieu, petit à petit – au cours du processus de la vie naissante –, façonne l’homme, forme l’homme, va vers l’homme, pour ensuite, au moment voulu, insuffler un souffle de vie dans ses narines. C’est aussi une image merveilleuse. Au moment voulu, Dieu donne un nouveau souffle de vie, non pas seulement la vie biologique en tant que telle, mais sa propre vie, dans laquelle Lui-même se rend présent, de sorte que cet être nouveau – cet être vivant – porte en lui le souffle de Dieu.

C’est pourquoi l’homme est l’être capable de connaître Dieu. L’avènement de l’homme, la naissance de la créature humaine, est présentée au moment où cet être devient capable de comprendre et de connaître Dieu. Dieu ne propose pas seulement des tâches utiles à accomplir ; avant tout, il donne la vie à sa source, il se donne lui-même. C’est ainsi que la mission de l’homme apparaît dans toute sa splendeur, en tant que la synthèse de la Création, qui récapitule en lui toute l’évolution matérielle, depuis la matière brute jusqu’au sommet de la vie où Dieu rencontre enfin l’homme. L’homme porte en lui ce souffle : il est précisément la synthèse de la Création, et sa mission consiste à porter le monde en lui vers Dieu, vers la résurrection ; à donner, pour ainsi dire, à la matière la réalité de la présence du Créateur, et à l’Esprit toute la réalité de la Création.

Deuxième considération. Dans l’autre texte sur la Création, celui du premier chapitre de la Genèse, Dieu dit : « Faisons l’homme ! » (Gn 1, 26). C’est là un autre détail d’une action qui semble simple. Dieu ne dit pas seulement : « Que l’homme soit », mais il entre en soliloque avec lui-même ; Dieu se parle à lui-même, il veut cette créature comme une créature voulue d’une manière toute particulière, proche de Lui de manière toute particulière, et il la créa – est-il dit – « à son image, à sa ressemblance ». Que signifie « image de Dieu, ressemblance de Dieu » ? C’est une grande question, qui n’a jamais été tirée au clair de manière définitive parce qu’elle est trop riche, trop profonde. Je voudrais seulement souligner ici deux éléments.

Le premier est que l’essence d’une image est de renvoyer vers un autre. L’image n’est pas une réalité autonome ; elle représente déjà une personne, elle tend vers elle et porte en elle la relation à cette personne. Telle est la nature première de l’image : être relation, aller au-delà de soi vers un autre et porter en soi cette dimension relationnelle. Ainsi, pour l’homme, ce qui est essentiel, c’est précisément qu’il ne subsiste pas en lui-même, qu’il n’est pas fermé sur lui-même, mais qu’il est en chemin vers l’autre, relié à l’autre, appelé à chercher l’autre.

Vient ensuite un second élément, qui renforce le premier. Le texte dit : « Il les créa homme et femme ». L’être humain n’existe jamais à l’état d’abstraction ; il est homme et femme, et n’existe donc que dans cette relation mutuelle. Ici encore, il apparaît clairement que l’être humain est créé comme un être de relation, fait l’un pour l'autre, et jamais comme un être isolé.

Les Pères de l’Église, lorsqu’ils parlaient de l’homme comme image de Dieu, avaient en tête ce passage de la Lettre aux Colossiens où le Christ est appelé « l’icône de Dieu » (Col 1, 15) : ainsi, en formant et en modelant l’homme, le Créateur a déjà les yeux posés sur le Christ Jésus. C’est pourquoi l’homme est façonné sur le modèle du futur Jésus-Christ. Or, ce qui constitue l’essence de Jésus-Christ, c’est qu’il est Fils, qu’il ne subsiste pas en lui-même, mais qu’il est en relation permanente avec le Père ; dans le Christ Jésus, l’essentiel est cet élan hors de soi, tout entier tourné vers l’Autre, vers Dieu.

Dès lors, si l’homme est créé selon l’image du Christ, il est créé comme fils et fille, comme un être qui ne vit qu’en sortant de soi vers le Père, dans la condition permanente d’enfant, de fils. C’est pourquoi nous disons que l’homme est créé, à divers égards, comme un être relationnel — à l’image de Dieu lui-même, qui n’est pas une substance figée en soi, mais qui est relation : la réalité suprême elle-même n’existe que comme relation. L’homme, être de relation, est image de Dieu.

Le nom fondamental de l’être est Amour ; l’homme, être de relation, est créé avant tout par amour, créé pour sortir de lui-même. Et l'essence de la sexualité réside précisément dans ce don suprême : sortir l’homme de lui-même, susciter l’attraction vers l’autre, l’ouverture à l’autre, de sorte que l’homme devienne réellement co-créateur avec Dieu. En d’autres termes, l’amour intègre l’homme en lui-même, et la sexualité ne devient pleinement humaine que lorsqu’elle est personnalisée, lorsqu’elle se met au service de l’amour.

Si nous considérons à présent la situation actuelle, nous voyons que cette vision même de l’homme est fondamentalement niée. Observons un fait sociologique : dans une grande ville comme Munich, on estime à environ 40 % le nombre de personnes vivant seules — des « célibataires » —, c’est-à-dire des personnes qui ne se marient pas, qui ont tendance à demeurer centrées sur elles-mêmes et qui finissent ainsi par nier cette vision. Et les théories du « genre » fournissent un fondement à cette négation : l’homme n’est plus homme et femme ; il est ce qu’il décide d’être, l'homme créateur se façonne lui-même ; l’homme n’est plus la créature de Dieu, il est son propre produit, et c’est à lui de décider qui il veut être. L’homme n’est plus ouvert à la relation, il vit pour lui-même, il ne reconnaît ni n'accepte plus aucun lien permanent. Tout engagement irait à l’encontre de sa liberté, et l’amour même finit par être rejeté, parce qu’il constituerait en réalité un lien contraire à sa liberté ; toute décision définitive serait incompatible avec la liberté de l'homme, censée demeurer libre de tout engagement. Dès lors, la sexualité ne sert plus à s’ouvrir à l’autre, mais, dès l’éducation des enfants, elle est conçue comme un moyen de se procurer du plaisir à soi-même ; c’est-à-dire qu’elle n’est plus ouverture, mais repli sur soi, où l’homme ne vit plus que pour lui-même. Mais ce faisant, l’homme nie sa splendeur divine, il nie précisément l’essence de sa condition de créature en s'appuyant sur un concept de liberté faussé : une liberté qui consisterait à pouvoir toujours faire ce que l’on veut, à ne jamais être lié à quiconque ni à quoi que ce soit. Cela donne l’illusion d’être le cri de la véritable divinisation de l’homme, où l’homme se fait lui-même, absolument libre, dans une autonomie permanente.

Sans vouloir entrer dans ce débat pour le moment, il reste une question à laquelle il nous faut répondre. L’Église, avec le célibat, n’a‑t-elle pas créé le « single » ? Or, le célibat, ce n’est précisément pas cela ; il ne signifie pas que l’homme refuse de se donner à ce lien de l’amour. Non ! C’est tout le contraire.

Avant tout, le célibat n’est pas le refus d’un engagement définitif au nom d'une liberté que l’homme voudrait se garder intacte. Le célibat suppose au contraire l’audace, le courage de l’engagement définitif : une fois pour toutes, je prends une décision, je me donne pour toujours au Seigneur et je reste à sa disposition. Je reconnais ma liberté, mais je sais que c'est dans la seule volonté de Dieu que je me réalise pleinement et pour toujours, et que c'est uniquement dans ce lien éternel que je peux vraiment grandir et mûrir.

Deuxièmement, le célibat n’est pas un renoncement à l’amour, il n'est pas un refus des liens ou des relations, bien au contraire : il consiste en la disponibilité pour le Seigneur d'être pour tous et en l'entrée dans cet « être-pour » pour le Seigneur, dans ce fait d’exister non plus pour soi mais pour les autres, pour toujours, dans une disponibilité absolue. C’est ainsi que sont nés ces véritables dons pour le monde : des personnalités telles que Mère Teresa de Calcutta, et bien d'autres au cours des siècles à la suite de saint Paul, qui vivent en se donnant vraiment aux autres. C’est précisément là que trouve son origine tout le travail auprès des pauvres, des personnes marginalisées et délaissées, tout cet engagement dans l’évangélisation, dans le don et l'abandon de soi ; et c’est de là qu'a jailli cet amour véritable, ce don universel, qui donne corps à cette parole du Seigneur : “En vous donnant, vous recevez, non seulement au ciel, mais déjà sur la terre, le centuple” (cf. Mt 19, 27 – 29).

Chers amis, il est très important de prendre conscience que le célibat n’est pas un repli sur soi, mais exactement le contraire : c’est précisément l’engagement définitif par lequel on se remet entre les mains du Seigneur pour devenir vraiment libres, afin qu'Il dispose de nous selon Sa volonté. Regardons l’histoire de l’amour chrétien, l’histoire des missionnaires chrétiens : comment ils ont tout quitté en se donnant aux autres en Afrique, en Amérique, en Australie, en Asie ! C'est ainsi, et ainsi seulement, qu’a pu se tisser cette union d’amour, de foi et de vérité qui, à travers toutes les obscurités du monde, demeure comme une lumière qui nous incite à aller de l'avant.

En cet instant, nous ne pouvons que prier le Seigneur afin qu’Il ouvre les hommes à cette mission de l’amour des uns envers les autres ; qu’Il nous aide à demeurer fermes dans l'abandon à Sa volonté ; qu’Il nous aide à être véritablement amour, à servir, et à recevoir ainsi la vraie vie en nous donnant. « Aide-nous, Seigneur, à vivre en cette heure de l’histoire ! » Amen !
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Sandro Magister est le vaticaniste émérite de l'hebdomadaire L'Espresso.
Tous les articles de son blog Settimo Cielo sont disponibles sur diakonos.be en langue française.
Ainsi que l'index complet de tous les articles français de www.chiesa, son blog précédent.

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