La joie de l’amour par Mgr Varden (19/10/2026)
De Mgr Varden sur Coram Fratribus :
La joie de l’amour
15 octobre 2026
Introduction
En la fête de saint Joseph, cette année, le pape Léon XIV a annoncé son intention de réunir à Rome tous les présidents des conférences épiscopales du monde afin de réfléchir aux effets d’Amoris laetitia, dix ans après sa promulgation.
Le Saint-Père nous a demandé de réfléchir à la manière dont nous pourrions annoncer plus efficacement l’Évangile aux familles.
La rencontre, qui a duré une semaine, s’est achevée hier. Un compte rendu sera publié lorsque le Saint-Père se sera remis de sa maladie — nous prions pour que son rétablissement soit rapide et complet. Mais le pape Léon XIV a demandé aux participants de faire sans tarder part de leur expérience à leurs conférences épiscopales et à leurs diocèses.
Les travaux se sont déroulés selon un cadre organisé autour de cinq grands thèmes. Chacun d’eux a donné matière à une journée entière d’échanges. Voici mes réflexions personnelles sur ces différents thèmes.
Ces réflexions n’engagent pas l’assemblée, dont chacun pourra découvrir en temps voulu la richesse des travaux. Elles ne sont que la contribution d’une voix singulière, celle d’un second alto dans un orchestre vaste et harmonieusement composé.
1. Les familles aujourd’hui
La vie familiale est aujourd’hui soumise à des tensions de toutes sortes : sociologiques, financières et culturelles. Nous en sommes pleinement conscients. Toutes méritent que l’on s’y intéresse.
La tension la plus persistante est toutefois plus profonde. En un laps de temps remarquablement court, nous avons perdu notre sens collectif de l’humanité. En dehors de certains groupes défendant leurs intérêts particuliers, il est désormais difficile de trouver des mots communs pour dire ce qu’est un être humain. Nous ne nous accordons plus sur ce qui fait une femme, un homme ou un enfant.
Les transhumanistes technologiques nous projettent dans un avenir où l’homme risque d’être laissé derrière par le « progrès », tant que sa nature n’aura pas été « augmentée ». Ayant abandonné l’idée de rédemption, nous plaçons désormais notre espérance dans les mises à niveau. Nous tenons pour acquis que les paramètres qui valent aujourd’hui ne s’appliqueront plus demain. Dès lors, l’idée même d’un engagement permanent, quel qu’il soit, semble absurde.
Les alliances et les pactes cèdent la place aux « accords » en politique comme dans le commerce. Il en va de même des relations humaines, de plus en plus considérées comme des transactions pragmatiques : je reste attaché à une chose ou à une personne aussi longtemps que j’en retire un avantage ou du plaisir. Ensuite, je passe à autre chose.
Dans un tel contexte, la famille, unité fondamentale de la société humaine, ne peut que se désagréger. Il ne semble plus aller de soi que les familles doivent être des unités stables, fondées sur le lien durable d’un homme et d’une femme, unis pour la vie dans l’espérance d’avoir des enfants.
Un homme et une femme peuvent toujours se mettre ensemble — nous vivons dans un monde libre, après tout. Mais leur union n’est plus considérée comme fondamentalement différente de celle de deux femmes ou de deux hommes, ou de deux personnes qui se définissent comme ayant une identité de genre fluide. Et pourquoi limiter cette unité à deux personnes ? Les revendications en faveur d’une reconnaissance juridique du polyamour se multiplient.
Nous vivons dans une éclipse métaphysique.
La foi en Dieu comme Créateur bienveillant s’est largement perdue. Nous ne croyons plus que notre existence ait été voulue. Comment, dès lors, conserver le sentiment que notre vie est un don que nous pouvons, à notre tour, offrir à un autre, voire consacrer à lui ?
Notre époque est celle d’une profanation née d’un désespoir littéral, d’un monde qui exclut jusqu’à la possibilité même de l’espérance.
Je constate ces évolutions dans mon environnement social, dans mes correspondances et mes conversations, ainsi qu’au confessionnal.
J’observe cependant une tendance contraire. Je rencontre beaucoup de jeunes, mais aussi de personnes moins jeunes, qui sont las de ce qui est éphémère. Ils refusent de renoncer à l’espérance. Ils osent penser qu’il pourrait exister une « vérité » sur laquelle bâtir leur vie.
En encourageant et en soutenant ces personnes, en les aidant à s’épanouir, nous pouvons contribuer au renouveau d’une culture familiale. Après tout, chacun veut être heureux. Or beaucoup ne le sont pas. Sur ce point, les sociologues s’accordent.
La vue d’une famille qui s’épanouit donnera à d’autres le désir de s’épanouir à leur tour.
S’épanouir ne signifie pas être constamment dans un état d’euphorie.
La vie humaine est difficile, quelle que soit la forme qu’elle prend. Je trouve que la plupart des gens en ont une conscience lucide. C’est pourquoi ils peuvent se lasser d’un vocabulaire bien intentionné, mais répétitif, qui parle d’« accompagnement », de « cheminement » et d’« écoute ».
Ils souhaitent, bien entendu, être accueillis avec attention et respect. Mais ce qu’ils recherchent, c’est une direction, l’indication d’un but, un enseignement sur la manière de bien vivre.
Dieu s’est fait homme dans ce but : nous montrer en quoi consiste la vie et vers quoi elle tend, nous enseigner, par ses conseils et ses commandements, comment mener une existence bonne et féconde.
Lorsque le Christ a rencontré la Samaritaine au puits, il ne lui a pas dit : « Asseyons-nous donc, et racontez-moi tout. » Il lui a révélé « tout ce qu’elle avait fait » (cf. Jn 4, 29).
C’est ce qui lui a permis de commencer une vie nouvelle.
Nous devons laisser le Christ nous dire qui nous sommes, nous montrer nos mauvais choix, nous faire reconnaître nos fautes et nous orienter vers la fin pour laquelle nous avons été créés.
Le Christ est notre Sauveur, mais il est bien davantage. Il est aussi l’Image à laquelle nous avons été façonnés, le Modèle originel qui nous révèle à nous-mêmes. Notre action pastorale ne sera efficace que dans la mesure où nous demeurerons dans une obéissance aimante à son égard.
Nous aurons alors peut-être une chance de réintroduire l’espérance au cœur de la société.
2. Les jeunes et la découverte du mariage
Une étude publiée il y a quelques années par l’American College of Pediatricians indiquait que 54 % des adolescents avaient vu de la pornographie avant l’âge de treize ans, et 15 % avant onze ans. Ces chiffres ont certainement augmenté depuis.
L’usage de la pornographie est relativement généralisé chez les jeunes adultes, hommes et femmes, partout dans le monde. Il a des conséquences considérables sur la manière dont les jeunes vivent leurs relations affectives.
Lorsqu’on a été hanté depuis l’enfance par un univers de luxure dans lequel le sexe est un objet de consommation, où l’objet du désir est constamment interchangeable — mais toujours physiquement parfait —, où la romance est absente et où aucune règle ne s’impose, franchir le pas vers une relation durable et fidèle avec un être humain concret, faillible et vulnérable, dont l’altérité ne peut être réduite à une abstraction, devient une démarche immense, peut-être insurmontable.
L’univers pornographique transgresse les limites. Il suggère l’existence de frontières dans le seul but d’attirer le consommateur au-delà d’elles, en lui faisant miroiter des possibilités de puissance sans cesse renouvelées.
Le modèle classique du garçon qui rencontre une fille a depuis longtemps été dépassé. L’homoérotisme, autrefois associé à la notion d’« orientation » sexuelle, est désormais présenté comme une option accessible à tous et intégré aux divertissements grand public.
Les tendances à la fluidité du genre expriment des fantasmes qui prennent naissance, souvent dans une souffrance intérieure, sur le marché d’un éros sans entraves : un univers où le désir du moment est intronisé comme un dieu, où la réalité objective cède la place aux formes que l’imagination subjective lui impose et suscite.
Nous déplorons les séductions du virtuel et de l’irréel, mais cela ne suffit pas. Nous devons tendre une main amicale aux jeunes hommes et aux jeunes femmes pris dans des formes d’irréalité qui exercent sur eux une puissante attraction. Nous devons les tirer de ce bourbier et leur permettre de redécouvrir le monde tel qu’il est.
Pour y parvenir, nous devons être capables de leur montrer que ce monde réel est meilleur, en fait plus intéressant, et qu’il est davantage à même de les rendre heureux.
Il y a trois ans, j’ai publié un livre intitulé Chastity (« La chasteté »). Certains m’ont alors tourné en ridicule, principalement des hommes européens d’un certain âge, qui m’assuraient que ce sujet n’intéressait personne.
J’ai pourtant été frappé de constater, dans un pays après l’autre, que je me retrouvais devant de larges auditoires, composés en grande partie de jeunes gens désireux d’entendre parler de cette vertu presque oubliée, apparemment embarrassante.
Loin de se laisser séduire par des substituts hypersexualisés aux relations humaines, beaucoup de jeunes en sont las. Ils recherchent l’amitié et un amour stable.
Je ne prétends pas qu’ils représentent la majorité. Mais ils sont suffisamment nombreux pour témoigner d’une tendance.
Pour aider les jeunes à découvrir la valeur du mariage, nous devons nous adresser à cette aspiration, en commençant par aider les jeunes femmes et les jeunes hommes à se réconcilier avec eux-mêmes.
Dans l’un de ses principaux passages sur le mariage, la lettre de saint Paul aux Éphésiens compare les époux à un corps, avant de remarquer : « Jamais personne n’a haï sa propre chair » (Ep 5, 29).
Or, de nos jours, beaucoup de personnes se haïssent elles-mêmes et se sentent étrangères à leur propre corps.
Dans une vision séculière, le corps n’est qu’un assemblage de muscles et de tendons que l’on peut réaffecter à d’autres usages. Le message chrétien, remarquable et libérateur, est tout autre : je suis mon corps, et mon corps, tout autant que mon âme, est créé à l’image de Dieu et mérite notre révérence.
Si nous voulons préparer les jeunes au mariage, nous devons d’abord les aider à découvrir leur identité incarnée d’hommes et de femmes. Mais, avant de chercher à aider les autres, nous devons accomplir nous-mêmes ce travail.
Il peut être salutairement humiliant de découvrir, même à l’âge adulte, que nous avons encore du chemin à parcourir sur ce point.
Quel langage peut aider les jeunes à grandir affectivement ?
Un langage de vérité qui nomme sereinement les choses, sans violence, et sans jamais désespérer de la miséricorde de Dieu. Ce langage reconnaît les blessures sans idéaliser le statut de victime. Il jaillit de la foi en la volonté du Christ de nous sauver.
Le mariage manifeste le salut. Pour pouvoir s’y engager, il faut d’abord découvrir que l’on peut soi-même être sauvé.
3. Les premières années de la vie conjugale
Un couple que je connais m’a raconté une décision qu’il avait prise lorsqu’il avait compris que sa relation devenait sérieuse. Les deux fiancés étaient partis ensemble dans une cabane au milieu des bois pour un long week-end.
Pendant ce séjour, ils se sont raconté leur vie. Chacun voulait que l’autre connaisse toute son histoire, avec ses lumières et ses ombres, ses réussites et ses échecs.
S’ils devaient s’engager l’un envers l’autre pour l’avenir, ils voulaient s’assurer qu’aucun obstacle ne surgirait plus tard d’un passé qui n’aurait pas été reconnu ou révélé.
Une telle démarche est courageuse et sage.
L’essence de l’amour est de savoir que je peux être moi-même, sans masque, et être néanmoins aimé. Dieu nous aime de cette manière. Apprendre à aimer comme lui, c’est faire de même.
Le mariage s’épanouira si chacun des époux peut confier à l’autre ce qu’il a de plus intime.
Au début de la célébration du mariage, le prêtre demande aux futurs époux : « Est-ce de votre plein gré que vous venez vous engager dans le mariage ? »
La liberté dont dépend la validité du sacrement suppose que les époux sachent avec qui ils se marient. Nombre des difficultés qui surgissent au cours des premières années de la vie conjugale pourraient être évitées si chacun recherchait une transparence honnête avant que l’alliance matrimoniale ne soit ratifiée.
Les époux sont eux-mêmes les acteurs du sacrement. Ils le célèbrent néanmoins dans l’église, devant la croix.
Répondre oui à cette question : « Voulez-vous vous aimer et vous respecter tous les jours de votre vie et accueillir avec amour les enfants que Dieu voudra vous donner ? », c’est consentir à prendre part à la croix.
Tout amour conjugal et parental implique une souffrance. Il transpercera le cœur. Il exigera que l’on donne sa vie pour que d’autres puissent vivre.
Embrasser lucidement cette réalité dès le commencement, en consentant à prendre part à la croix du Christ qui donne la vie, donnera aux époux la force de porter leurs fardeaux et rendra même les charges les plus lourdes apparemment légères.
La relation horizontale entre mari et femme, parents et enfants, sera soutenue par un axe vertical solide et fiable.
J’aime le rite que prévoit la liturgie romaine lorsque le prêtre, après avoir reçu les consentements, enveloppe de son étole les mains jointes des époux et déclare :
« Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas. »
Chaque fois qu’il revêt son étole, le prêtre récite cette belle prière d’habillement :
« Seigneur, rends-moi l’étole de l’immortalité que j’ai perdue par la faute de nos premiers parents. »
L’alliance matrimoniale nous laisse entrevoir la gloire dont Adam et Ève étaient revêtus avant la chute. Dans certains rites orientaux, les époux sont couronnés, en reconnaissance de la dignité royale de leur filiation retrouvée.
Dans notre climat d’hyper-sécularisation, qui idéalise sentimentalement le mariage et considère les enfants selon une logique consumériste — comme des biens dont on peut programmer l’arrivée à un moment commode et que l’on préférerait voir produits selon des caractéristiques déterminées —, cette perspective surnaturelle est précieuse.
Elle rappelle que le mariage ne concerne pas seulement un homme et une femme. Il les fait entrer dans une communion vivante avec Dieu ; plus encore, il les établit ensemble comme une image, une icône vivante, de la sainte Église de Dieu.
Savoir que le Christ est constitutivement présent dans leur union les encourage dans le difficile travail qui consiste à abandonner la première personne du singulier au profit de la première personne du pluriel : ne plus dire « je veux », mais « nous voulons » ; non plus « j’ai », mais « nous avons ».
Cela peut les aider à apprivoiser la puissance brute et la profonde vulnérabilité de la sexualité, en intégrant harmonieusement ses dimensions unitives et procréatives.
Cela les préparera à recevoir les enfants avec révérence, comme des dons bienveillants de Dieu.
Un couple marié a besoin d’être soutenu par une communauté. Il est faux de considérer les époux comme autosuffisants, en attendant d’eux qu’ils produisent eux-mêmes toutes les ressources et toute la satisfaction dont ils ont besoin.
Une telle conception ne fait qu’appliquer l’individualisme séculier à une unité collective qui finira par vaciller sous le poids de cette exigence.
C’est ici que la communauté catholique et la paroisse peuvent jouer pleinement leur rôle. Elles sont appelées à apporter l’attention, l’aide pratique, l’humour et les conseils empreints de compassion que les grandes familles, aujourd’hui largement disparues, pouvaient autrefois offrir.
4. Les familles confrontées à des situations complexes
Nous parlons de la « joie et de la beauté » du mariage. Nous avons raison de le faire. Ces qualités correspondent bien à un idéal.
Mais nous devons aussi faire preuve de prudence et éviter les lieux communs.
Il suffit de lire Anna Karénine ou de regarder Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman pour constater qu’un couple peut se rendre mutuellement la vie infernale. Il ne faut pas l’oublier.
Avant de recevoir l’habit monastique, le postulant lit souvent ce passage du Siracide :
« Mon fils, si tu viens te mettre au service du Seigneur, prépare-toi à l’épreuve. »
Les fiancés pourraient faire de même. Les épreuves viendront.
Le pape François a écrit Evangelii gaudium, mais aussi Amoris laetitia. Cette distinction sémantique est intéressante.
Le sens fondamental de la racine latine laet-, qui nous donne laetus et laetare, est celui du bonheur. Mais, dès le latin classique, cette racine possédait aussi une signification agroécologique : elle évoquait l’épanouissement des plantes et la fertilité du sol.
Cela est parfaitement cohérent.
Une végétation « heureuse » pousse dans une terre qui a été travaillée pour devenir nourricière. La racine laet- a ainsi également donné le nom laetamen, qui signifie « engrais ».
Dans l’Antiquité, l’engrais était essentiellement du fumier, lequel sent mauvais.
La joie de l’amour suppose un terrain débarrassé de ses pierres, soigneusement labouré et suffisamment enrichi de fumier bien riche.
En formulant cette idée, il ne s’agit pas de retirer au mariage et à la famille leur joie. Il s’agit d’affirmer que cette joie naît du travail, et que ce travail est difficile, souvent sans gratification apparente.
La vie monastique et la vie conjugale se présupposent et se reflètent mutuellement. Je crois, et je constate, que les familles peuvent bénéficier de la sagesse et de l’expérience héritées de la vie monastique.
Les moines vivent selon une règle qui consacre l’alliance de la vie commune et en explicite le but et la finalité.
Lorsque mari et femme s’accordent sur la finalité de leur famille, ils seront mieux préparés à surmonter les obstacles que s’ils n’ont jamais défini leur union comme une tâche à accomplir.
Cela vaut tout particulièrement lorsque leur finalité commune est transcendante. Ils laissent alors Dieu agir en eux. Ils voient les difficultés comme des occasions de conversion, comme des invitations à sortir de la cellule poussiéreuse de leur propre moi.
Les moines et les moniales connaissent bien les luttes inhérentes à leur vocation. Les premiers écrits du monachisme, les Apophtegmes des Pères du désert, abordent de front les combats habituels.
Ces sentences permettent aux moines de rechercher des moyens de résoudre les difficultés concrètes auxquelles ils sont confrontés, sous des rubriques très pragmatiques telles que « Le détachement », « La patience », « La luxure » ou « La tolérance ».
La pertinence pratique de ces conseils, quinze siècles plus tard, demeure stupéfiante.
Il serait très profitable, me semble-t-il, de constituer pour les familles un recueil de sentences spirituelles — des apophtegmes — fondé sur l’expérience et éclairé par la foi. Il montrerait comment affronter les épreuves de manière constructive, à la lumière clarificatrice des commandements du Christ et de la grâce efficace qu’il nous donne.
Lorsque les choses vont mal, nous rétrécissons notre horizon. Nous ne voyons plus que la souffrance présente, et non le chemin qui pourrait se prolonger au-delà.
L’une des principales préoccupations pastorales dans de telles situations consiste à rappeler l’horizon plus vaste, afin que ceux qui souffrent puissent découvrir le sens potentiellement fécond de leurs difficultés. Celles-ci peuvent contribuer à réduire l’égoïsme et à purifier l’amour.
Le mariage, pas moins que la vie monastique, est une école de conversion.
En ce qui concerne les relations dites « irrégulières », je constate que nos communautés catholiques les accueillent généralement avec maturité et justesse.
Pour les personnes qui se trouvent dans ces situations, il peut être libérateur d’appartenir à un milieu où leur « irrégularité » est reconnue, et non relativisée, et où elles sont néanmoins accueillies dans une amitié chrétienne qui leur permet de contribuer à la vie de la communauté.
Je pense à l’exemple de nombreuses personnes fidèles que je connais et qui, dimanche après dimanche, viennent recevoir une bénédiction au moment de la communion. Elles savent qu’elles ne peuvent accéder au sacrement, mais se confient à la miséricorde de Dieu à l’œuvre dans l’Église.
Leur exemple de fidélité contribue largement à édifier la communauté chrétienne. Il témoigne du réalisme vital du sacrement et de la vertu d’espérance.
Un exil sacramentel vécu dans la durée peut préparer un retour au foyer dans la joie.
Le Christ nous a donné ses commandements exigeants pour nous éduquer et nous libérer de nous-mêmes, « afin que les vivants n’aient plus leur vie centrée sur eux-mêmes, mais sur lui qui est mort et ressuscité pour eux » (quatrième prière eucharistique).
Son dessein est de nous faire grandir jusqu’à la pleine stature de la vie nouvelle, divinisée.
C’est toujours cette vie que nous devons proposer aux personnes, et non la simple approbation humaine — même si nous avons tous besoin, aussi, d’un peu de reconnaissance.
5. Les familles, actrices de la mission
Qu’est-ce qui distingue la vision du monde du chrétien de celle des sécularistes ?
La conviction que, malgré toutes les vicissitudes de l’histoire, malgré les changements provoqués par l’évolution de la nature et l’ingéniosité humaine, la fidélité de Dieu envers l’humanité, créée à son image, est absolue.
Quoi qu’il arrive par ailleurs, l’amour de Dieu, définitivement révélé en Jésus-Christ, est sûr. Il est le roc sur lequel peuvent se bâtir une vie et une société.
Les tempêtes peuvent se lever, les vents souffler et frapper : cette fondation demeure.
La première mission de la famille consiste à témoigner de cet amour stable.
C’est pourquoi l’indissolubilité du mariage doit être considérée comme un don et une haute mission, comme une marque de confiance de la part de Dieu (cf. Amoris laetitia, 62).
En se promettant fidélité jusqu’à la mort, mari et femme rendent présente dans l’histoire la réalité de l’amour de Dieu.
La nature humaine, blessée par le péché, est marquée par l’égoïsme et la promiscuité : nous recherchons notre propre avantage et n’hésitons pas à le poursuivre dans plusieurs directions à la fois.
Nous pouvons y trouver quelques sensations fortes, mais nous avons peu de chances d’y découvrir une paix véritable.
Nous continuons à aspirer à un amour unique, capable de donner son sens à toute une existence. Les chansons populaires de toutes les époques en témoignent, y compris celles de notre époque généralement sans Dieu.
La famille est donc missionnaire avant tout par sa fidélité.
Aujourd’hui, alors que tant de structures traditionnelles de cohésion sociale se désagrègent autour de nous, cette mission revêt une importance vitale.
Une deuxième forme de mission familiale est l’hospitalité.
De même qu’un monastère ne doit « jamais être dépourvu d’hôtes » (Règle de saint Benoît, 53) — il ne doit pas devenir un club replié sur lui-même, réservé au seul bénéfice de ses membres —, une famille chrétienne ouvre sa porte aux autres.
« J’étais un étranger, et vous m’avez accueilli » (Mt 25, 35).
En s’engageant dans cet idéal avec sagesse et responsabilité, la famille peut renforcer sa propre cohésion dans un esprit de service et de courtoisie.
On pose parfois la question suivante : comment les familles peuvent-elles contribuer à la formation des prêtres ?
Pas principalement en débarquant au séminaire, équipées de présentations PowerPoint sur la vie familiale, mais en invitant des séminaristes, des prêtres — et pourquoi pas des évêques ? — à prendre part à leur vie.
Le prêtre célibataire fidèle à sa vocation rappelle à la famille sa dimension surnaturelle ; la famille rappelle au prêtre que son célibat est ordonné à la fécondité.
Il en résulte un enrichissement mutuel et joyeux.
Il est nécessaire de témoigner de la fécondité.
Les taux de natalité s’effondrent dans le monde entier. Notre espèce ne se renouvelle plus suffisamment.
Il y a trente ans, les sociologues s’inquiétaient de la surpopulation et déversaient leur fiel sur l’enseignement catholique concernant la régulation des naissances. Nous constatons aujourd’hui que la tendance inverse prévaut.
Le désir confiant de donner naissance à des enfants s’affaiblit rapidement sur tous les continents.
La pastorale catholique de la famille doit désormais se concentrer sur la capacité des familles à dire oui aux enfants.
Cela exige des mesures concrètes : un logement abordable, des services de garde accessibles et des écoles. Cette mission comporte donc aussi une dimension politique.
Mais, avant tout, elle touche à la conversion des cœurs.
Désirer fonder aujourd’hui une famille féconde est un acte à contre-courant, presque comme vouloir être punk dans l’effervescence des années 1970.
L’Église est appelée à soutenir cette saine révolution, en donnant aux jeunes les moyens de choisir la vie et de s’y engager.
Naturellement, toute tentative de présenter la famille comme un agent de la mission se heurte à une difficulté d’interprétation des Écritures.
L’attitude du Christ envers la famille peut en effet être déroutante.
Il appelle Jacques et Jean à quitter leurs liens familiaux, laissant le pauvre Zébédée perplexe dans sa barque (Mc 1, 19-21).
Lorsqu’il guérit la belle-mère de Pierre, on peut se demander ce qu’est devenue madame Pierre lorsque Céphas a reçu son appel (Mc 1, 30-31).
Nous frémissons en entendant ces paroles :
« Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi » (Mt 10, 37).
De telles déclarations ne diminuent pas la valeur de la famille. Elles nous invitent à la considérer à la lumière d’un discipulat radical.
« Cherchez d’abord le Royaume des cieux ! » (Mt 6, 33).
Ce principe s’applique également aux familles. Lorsqu’elle le met en pratique, une famille peut manifester ce Royaume d’une manière mystérieuse, mais bien réelle.
Conclusion : la sainteté dans la vie ordinaire
Le lendemain de la rencontre romaine, tandis que nous qui avons eu la grâce d’y participer en regardons les travaux avec gratitude, l’Église célèbre, comme la Providence l’a voulu, cette incomparable docteur de l’Église qu’est sainte Thérèse d’Avila.
L’office des lectures de ce jour nous propose un passage de son Autobiographie, qui commence ainsi :
Celui en qui le Christ Jésus demeure comme un ami et un noble chef peut tout supporter. Le Christ nous aide, nous fortifie et ne nous abandonne jamais. Il est un véritable ami. Et je vois clairement que, si nous voulons lui plaire et recevoir l’abondance de ses grâces, Dieu désire que celles-ci nous parviennent des mains du Christ, par son humanité très sainte, en laquelle Dieu trouve ses délices.
Voilà une perspective admirable pour considérer les grâces et les défis de la vie familiale.
Dans la prière d’ouverture de la messe de cette fête, nous demandons :
« Allume en nous le désir de la véritable sainteté. »
Amen !
Mais un tel appel n’est-il pas trop élevé pour nous, pauvres gens ordinaires ?
Non, si nous laissons Dieu accomplir en nous son œuvre de rédemption et si nous nous souvenons de la haute signification des actes ordinaires de fidélité quotidienne, par lesquels se traduit et se renouvelle une résolution prise une fois pour toutes : celle d’aimer fidèlement.
Le dernier mot revient à Tevye et Golde.
Erik Varden est un moine et évêque norvégien, né en 1974. En 2002, après dix années passées à l’Université de Cambridge, il a rejoint l’abbaye de Mount Saint Bernard, dans la forêt de Charnwood, en Angleterre. Le pape François l’a nommé évêque de Trondheim en 2019.
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