L’Église catholique et la disparition du centre en Europe (29/10/2026)

D'Alberto M. Fernandez sur le NCR :

L’Église catholique et la disparition du centre en Europe

COMMENTAIRE : Alors que le centre politique européen perd du terrain face à la gauche et à la droite, l’Église catholique est confrontée à des questions difficiles sur son rôle dans un paysage politique en pleine mutation.

26 octobre 2026

L’ancienne cité normande de Rouen, à l’instar du reste de la France, a été le théâtre de plusieurs manifestations ces dernières semaines. Des étudiants ont défilé pour protester contre l’état de leurs établissements scolaires. Beaucoup ont marché pour dénoncer la cherté de la vie. On a également déploré le pillage de nombreux commerces. La France est polarisée, mais la gauche comme la droite partagent une même détestation du président centriste Emmanuel Macron, dont la cote de popularité plafonne à 15 %.

Lors d’un incident survenu le 17 octobre, des centaines de militants antifascistes et d’autres gauchistes se sont affrontés à une cinquantaine de manifestants d’« extrême droite » — des monarchistes et des identitaires — arborant des drapeaux normands historiques ornés de deux lions d’or sur fond rouge ou d'une croix nordique. Il n’y avait ni modérés ni centristes d’un côté comme de l’autre.

Cette réalité du terrain semble faire écho aux récents commentaires du cardinal allemand Reinhold Marx, qui a déclaré : « Le grand défi auquel nous serons confrontés au cours des 20 prochaines années est la menace qui pèse sur la démocratie en raison de la montée du nationalisme ethnique et des partis populistes d’extrême droite. Deux puissances défendent la démocratie, les droits de l’homme, les idées multilatérales, notre maison commune et l’humanité : l’Union européenne et le Saint-Siège. Où sont les autres ? »

Le cardinal Marx ne parlait pas uniquement en son nom propre, car le pape François tout comme le pape Léon XIV ont tous deux formulé des remarques négatives sur le populisme, le plus souvent celui de droite.

Pourtant, la vision du cardinal Marx s’apparente peut-être davantage à un vœu pieux qu’à autre chose. Le centre politique en Europe, qui domine encore la direction de l’UE, est en train de se vider de sa substance. En Allemagne comme en France, le centre politique implose tandis que les deux « extrêmes » progressent. En Italie, l'ancienne « extrême droite » de la Première ministre Giorgia Meloni, Fratelli d'Italia, incarne désormais le nouveau centre-droit. En France, en Allemagne et au Royaume-Uni, les partis d'extrême gauche en pleine ascension s’appuient sur le vote immigré, en particulier musulman.

Le bilan des centristes et de l'UE semble se résumer à des politiques budgétaires et industrielles désastreuses, à l'inflation, à l'insolvabilité de l'État-providence et à une guerre sans fin en Ukraine qui draine des ressources qu'un continent vieillissant peut difficilement se permettre de perdre. L’industrie européenne ne peut pas rivaliser avec la Chine, ne peut subvenir à ses propres besoins énergétiques et accuse un retard certain dans la révolution de l'IA menée par les Américains. Ce centre européen, solidement ancré mais sur le déclin, manque souvent du message percutant que l'extrême gauche et l'extrême droite, plus simplistes, parviennent à offrir aujourd'hui.

Curieusement, l'Église a été confrontée à un dilemme similaire en Europe occidentale il y a exactement un siècle. En 1925, un sondage mené par des catholiques belges demandait aux jeunes Européens quel écrivain ils avaient le plus admiré au cours des 25 dernières années. Les trois premiers lauréats étaient des figures que l'on qualifierait aujourd'hui d'« extrême droite » ; deux d'entre eux appartenaient au même mouvement politique, l'Action française, dirigé par l'intellectuel Charles Maurras (qui obtint le plus grand nombre de voix).

Maurras, aujourd'hui tristement célèbre, est un peu tombé dans l'oubli, du moins dans le monde anglophone, mais lui et son mouvement monarchiste et nationaliste étaient extrêmement populaires parmi les catholiques de l'époque. Maurras a influencé des personnalités telles que le philosophe catholique Jacques Maritain et le futur dictateur António Salazar au Portugal. Il était également antisémite, bien que cela n'ait pas été le cœur de la crise à venir avec l'Église.

Maurras était agnostique, un libre-penseur (de droite) qui estimait que « le catholicisme était bon pour son pays ainsi que pour l'ensemble de la civilisation ». Le fait qu'il soutienne diverses thèses hétérodoxes — et que lui et son mouvement soient très populaires auprès des catholiques, y compris de nombreux évêques et prêtres — était perçu comme un problème depuis plus d'une décennie. Le pape Pie X, reconnaissant envers Maurras pour sa défense publique du catholicisme, avait suspendu une éventuelle condamnation en 1914.

Fin 1926, c'est d'abord l'Église de France puis le pape Pie XI lui-même qui dénoncèrent l'Action française et Maurras ; sept de ses ouvrages furent mis à l'Index (Index Librorum Prohibitorum). Les catholiques qui choisissaient de rester au sein du groupe n'étaient pas excommuniés, mais devaient « être traités avec la plus grande sévérité comme des pécheurs publics, privés des sacrements et de funérailles religieuses ». Cette interdiction sera levée par Pie XII en 1939. Ironie de l'histoire, avant sa mort en 1952, Maurras s'est pleinement réconcilié avec l'Église et est mort catholique.

L'un de ceux qui rompirent directement avec Maurras et l'Action française en raison du décret de 1926 fut Maritain, l'un des penseurs catholiques les plus marquants du siècle. Il s'éloigna résolument de l'intégralisme du « Maître » pour s'orienter vers le libéralisme catholique.

Les spécialistes de la politique française et vaticane débattent encore aujourd'hui des raisons exactes qui ont provoqué l'affaire de l'Action française en 1926. Certains estiment que le Vatican a utilisé des arguments théologiques à des fins politiques et que des catholiques libéraux au sein du gouvernement français avaient discrètement orchestré la campagne. Maurras était également, outre son antisémitisme, farouchement anti-allemand et opposé aux efforts de paix européens soutenus par le Vatican à l'époque. Autre ironie : l'interdiction de l'organisation de Maurras a entraîné, dans les années 1920 et 1930, la prolifération d'autres mouvements français de droite ou populistes d'extrême droite européens qui, eux, n'ont jamais été interdits.

La leçon à en tirer ne concerne pas tant l'Action française que les dangers d'une vision étriquée. Si les treize années d'interdiction vaticane ont fait évoluer Maritain, elles sont restées sans effet pour la plupart des autres.

L’accent mis par le cardinal Marx sur l’Union européenne en tant que sorte de sauveur politique n’a rien de surprenant. L'UE est née de la vision de grands hommes d'État catholiques — Jean Monnet, le vénérable Robert Schuman, Konrad Adenauer, Alcide De Gasperi — il y a près de 70 ans. Mais l’idée que l’UE d’aujourd’hui puisse d’une manière ou d’une autre « sauver la démocratie européenne » en trichant, c’est-à-dire en faisant obstacle aux résultats des urnes pour favoriser des centristes discrédités, semble bien fragile.

Personne ne s'attend à ce que le Saint-Siège bascule à l'extrême droite ni, espérons-le, à l'extrême gauche. Beaucoup préféreraient qu'il se concentre sur les âmes plutôt que sur les partis politiques. Les sondages semblent indiquer que les catholiques français plébiscitent le Rassemblement National de Marine Le Pen, qualifié de « populiste d'extrême droite », au détriment des autres partis.

Cependant, aucune issue politique, y compris une victoire populiste, n'est écrite d'avance. L'UE comme le Saint-Seige vont devoir trouver de nouvelles façons de s'adresser à ces dirigeants et électorats émergents issus des deux périphéries politiques qu'ils auraient pu, par le passé, ignorer ou bannir.

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