Il est généralement mauvais signe que des politiciens soient poètes, et il en va de même lorsqu'une personne occupant une position d'autorité institutionnelle revendique une inspiration particulière. Inscrire des discussions approfondies sur les nouvelles orientations de la vie et de la pensée de l'Église dans des documents officiels très difficiles à modifier peut facilement être interprété comme une tentative d'accélérer, par des moyens légaux et administratifs, ce qui ne peut se faire que de manière organique et à son propre rythme. En bref, cela peut ressembler à du cléricalisme.
La situation et les problèmes auxquels était confronté le catholicisme du milieu du XXe siècle étaient sans précédent. Comment pouvait-on prévoir avec précision ce dont il avait besoin ? Si les solutions étaient claires – même si elles étaient globalement justes – elles deviendraient vite trop contraignantes. Mais si elles étaient ambiguës, elles permettraient à certains de s’arroger l’autorité suprême d’un concile œcuménique pour des projets qui refléteraient davantage les problèmes que les solutions.
Cela rend le réalisme prudent d'autant plus nécessaire pour les dirigeants de l'Église. Autrement, ils risquent d'éluder les difficultés d'un véritable renouveau ecclésiastique par des réformes bureaucratiques ou en appelant à une Église nouvelle, animée par de nouveaux paradigmes qui semblent toujours ailleurs ou dans un avenir sans cesse repoussé – comme plus récemment, l'Église des périphéries ou l'Église synodale.
Comment les catholiques d'aujourd'hui doivent-ils considérer le Concile ? Pour un juriste, il est naturel de comparer un concile œcuménique à la Cour suprême. Tous deux sont des instances composées de personnes (espérons-le) sages et expérimentées, chargées d'interpréter les principes fondamentaux de manière contraignante et durable.
Aussi sage et compétent soit un juge ou un évêque, il lui est difficile de prévoir les conséquences qu'aura l'interprétation d'un principe fondamental face aux aléas de la vie. C'est pourquoi la Cour suprême accepte généralement des limites à son pouvoir, notamment l'exigence d'une affaire ou d'un litige et le caractère non contraignant des obiter dicta.
L'exigence d'un cas concret ou d'une controverse précise que la Cour ne rend pas d'avis consultatifs – c'est-à-dire d'interprétations de la loi concernant des litiges hypothétiques qui ne lui sont pas soumis. Cela garantit que, lorsqu'elle statue, elle examine un litige réel relatif à une situation spécifique, dans laquelle les parties concernées sont en mesure d'élaborer et de présenter les arguments opposés. Ainsi, il est plus probable que la Cour, lorsqu'elle se prononce, maîtrise parfaitement le sujet.
Cette exigence est complétée par le principe selon lequel les obiter dicta – énoncés de droit non nécessaires à la décision – ne sont pas contraignants dans les affaires ultérieures. En effet, ils n'ont pas été clarifiés ni éprouvés par l'usage dans un litige concret.
D'autres principes connexes guident la Cour dans le choix, à sa discrétion, des affaires qu'elle accepte de traiter. Elle se montre réticente face aux affaires soulevant des questions inédites, car il est trop facile de négliger un point essentiel ou de surévaluer un détail. Elle privilégie donc les affaires portant sur des questions déjà tranchées dans divers contextes par plusieurs juridictions inférieures. Cela augmente ses chances de parvenir à une compréhension approfondie des enjeux, permettant ainsi de résoudre les litiges de manière judicieuse.
Lorsque la Cour suprême met de côté de tels principes, elle peut commettre une erreur désastreuse. L'arrêt Roe v. Wade en est un exemple flagrant : la Cour a voulu créer un principe inédit, censé résoudre un conflit social majeur. Au lieu de cela, elle a engendré une situation d'injustice profonde et durable qui a empoisonné la vie politique américaine depuis lors.
Il est remarquable que les pères conciliaires ne se soient pas limités aux thèmes déjà largement traités au sein de l'Église, afin que l'expérience puisse permettre de discerner le bien-fondé de telle ou telle approche. On n'avait guère débattu auparavant de la collégialité épiscopale, par exemple, ni du droit à la liberté religieuse fondé sur la dignité de la personne.
Il n'est pas non plus tout à fait clair à quoi ces documents nous engagent. Le Concile a démontré que nous pouvons dire du bien de l'époque moderne et des autres religions. Mais nous pouvons aussi en dire du mal, et il est impossible de donner des directives définitives sur la manière de s'exprimer.
Le Concile nous enseigne également que les individus ont droit à la liberté religieuse dans certaines limites. Mais quelles sont ces limites ? Elles incluent, semble-t-il, le respect de la morale publique, et Dignitatis Humanae elle-même souligne que les hommes et les sociétés ont des devoirs moraux permanents envers ce qu’elle appelle la « vraie religion » et « l’unique Église du Christ ». Il semblerait donc que le respect de la morale publique implique le respect de ces devoirs. Dès lors, la portée de la liberté religieuse se trouve plus restreinte que beaucoup ne le pensent.
Alors, que dirait un juriste face à cette situation ? Comme beaucoup l’ont souligné, les pères conciliaires n’ont promulgué aucun canon, prononcé aucun anathème et adopté aucune nouvelle définition doctrinale. Ils ont surtout présenté de longs débats, parfois très éloquents, sur l’Église et ses relations avec le monde.
Du point de vue d'un juriste, ces discussions ne concernent ni une affaire ni un litige, et n'établissent pas de règles exécutoires. Elles s'apparentent davantage à des obiter dicta judiciaires et ne seraient donc pas considérées comme contraignantes, quelle que soit la prestance de l'autorité. C'est peut-être l'effet que produit le terme « pastoral » employé par le Concile : il y a soixante ans, les pères conciliaires – je crois à juste titre – estimaient que de nouvelles approches étaient nécessaires et préconisaient celles qui leur paraissaient alors les meilleures.
Il est difficile de croire qu'ils pensaient ainsi discréditer définitivement les approches précédentes au profit d'un processus général de révision. Aujourd'hui, face à l'ampleur des erreurs commises et à la gravité accrue des problèmes qui inquiétaient le Concile, il paraît irréaliste de suggérer que les catholiques soient tenus d'accepter l'ancienne position.
Pourquoi ne pas les laisser plutôt puiser l'inspiration qu'ils peuvent – dans les limites de la doctrine de l'Église – dans tous les aspects de l'histoire de l'Église, non seulement dans Vatican II, mais aussi dans ce qui l'a précédé ?
Commentaires
Le Concile a mis au grand jour le fait qu'il existait ce qu'on pourrait appeler des "rebelles" au sein de l'Eglise. Des clercs et des laïcs, peu versés en théologie et en dévotion mais perméables aux idéologies de gauche mettant l'activisme au sommet des projets pastoraux, attendaient avant Vatican II le moment qui leur serait favorable pour agir. Le Concile, qui s'est déroulé dans une période d'agitation sociale et d'une crise de l'intelligence, leur a fourni ce moment. Ces "rebelles" ont alors profité de la faiblesse ou de la peur de certains épiscopats pour prendre le contrôle des diocèses et des paroisses par le biais de "comités Théodule" regroupant de bons exécutants. Les allusions à cette situation n'ont pas manqué sous la plume de saint Paul VI. Mais elles furent passées sous silence pour ne pas avoir à corriger ce qui devait l'être. À cette même époque, le P. Louis Bouyer publiait un livre au titre évocateur : "Religieux et clercs contre Dieu". À relire...
Écrit par : Denis CROUAN | 13/01/2026
Ce qui suit complète et ne contredit pas ce que vous-même écrivez.
Le Concile Vatican II est la conséquence du fait que, à partir de l'entre deux guerres mondiales, des philosophes et des théologiens, notamment en Allemagne et en France, sont entrés en "guerre de sécession" cognitive et culturelle, ou intellectuelle et morale, contre la conception thomiste et tridentine (notamment anti-protestante, anti-libérale et anti-moderniste), de la Tradition.
Cette guerre de sécession cognitive et culturelle a amplement contribué au détournement de finalité du mouvement liturgique, du mouvement oecuménique, du renouveau biblique et du renouveau patristique, détournement qui s'est produit surtout à partir de 1945, et c'est ce détournement de finalité, anti-thomiste et anti-tridentin, qui a été grandement propice, avec l'aide d'autres phénomènes, a rendre possible "la décomposition du catholicisme", pour citer le titre d'un autre livre de Louis Bouyer.
En d'autres termes, un véritable travail de sape a été effectué (certes pas toujours consciemment et volontairement, quant à certaines de ses conséquences délétères), par des clercs, au sens large, proches de, ou tels que Balthasar, Beauduin, Chenu, Congar, de Lubac, Maréchal, Maritain, Mounier, Rahner, Teilhard, et ce travail de sape a commencé au moins trente ans AVANT l'annonce du Concile par Jean XXIII.
Au moins quatre documents importants du Magistère de Pie XI, Studiorum ducem, Quas primas, Rerum ecclesiae, Mortalium animos, ont-ils été reçus et valorisés en plénitude, par ces philosophes et ces théologiens ? Ce n'est pas du tout flagrant.
Or, par exemple, en aval de la publication de Mortalium animos, en 1928, les partisans et promoteurs de la nouvelle conception des confessions chrétiennes non catholiques et ceux de la nouvelle conception des religions non chrétiennes ont-ils mis un terme à leurs entreprises, respectivement oecuménistes et perspectivistes ? Pas du tout, et il est même possible de dire : bien au contraire, compte tenu de leur victoire, au Concile et surtout après lui.
Les papes du Concile et ceux de l'après-Concile ont-ils plutôt donné raison à Pie XI et à Pie XII, ou ont-ils plutôt donné raison aux vainqueurs de la guerre de sécession cognitive et culturelle qui a été menée contre une assez grande partie du Magistère de Pie XI et de Pie XII ? Chacun sait que Jean XXIII, Paul VI, Jean-Paul II et Benoît XVI ont donné plutôt raison aux vainqueurs...
Ce dont il est question ici est-il "de gauche" ? Certes, les principaux responsables de la guerre de sécession cognitive et culturelle qui a été menée puis gagnée n'étaient pas "de droite", et leurs continuateurs ne le sont pas davantage, mais ces principaux responsables étaient-ils avant tout voire seulement "de gauche", dans une acception marxisante et teilhardienne ?
En réalité, nous sommes en présence de clercs qui ne sont pas des libéraux ni des modernistes au sens strict du terme, mais des conciliateurs ou des concordistes (post)modernes, qui s'imaginent
- qu'il ne faut pas essayer de christianiser les hommes et le monde contemporains, en exhortant celui-ci et ceux-là à la conversion vers Jésus-Christ et à l'abandon de bien des erreurs, ou à l'abandon de l'apostasie et de l'idolâtrie ambiantes,
et
- qu'il vaut mieux réussir à "contemporanéiser" le catholicisme, en théologie dogmatique, en théologie morale, dans les domaines de la liturgie et des sacrements, et en doctrine sociale.
En ce sens, François, le pape du Concile Vatican III par morceaux auquel nous avons eu droit pendant douze ans, aura été un remarquable "contemporanéisateur" du catholicisme, mais il n'a pas du tout été le premier pape qui a imposé à l'Eglise et aux fidèles cette "contemporanéisation" doctrinale, liturgique, pastorale et spirituelle. En ce sens, c'est bien un fils du Concile.
Écrit par : Benoît YZERN | 18/01/2026
Il ressort des témoignages d'évêques qui ont assisté au Concile Vatican II, que lors de la préparation du Concile, nombre d'entre-eux ont signé un document réclamant d'aborder en premier lieu les fondements théologiques de ce qui allait être discuté, pour ensuite passer à l'aspect pastoral, comme cela avait toujours été le cas lors des Conciles précédents.
Cela a provoqué la rage, disons-le clairement, des évêques libéraux et modernistes qui eux voulaient se servir du Concile pour faire passer leurs idées anti-catholiques s'opposant au Magistère sur de nombreux points. La demande de cette discussion théologique a été complètement ignorée lors des réunions et le document en question jamais présenté lors du Concile ! Voilà comment les hérésies ont été introduites dans les documents du Concile, mais d'une manière tellement habile (équivoques, imprécisions, langage flou) que la plupart des évêques sincères n'y ont vu que du feu. Et cela continue. Depuis lors, ce courant moderniste qui avaient débuté bien sûr avant le Concile, s'est répandu partout, gangrénant les séminaires et faisant chuter la foi des fidèles d'une manière vertigineuse. Il est pourtant à la portée de nombreuses personnes, sans avoir aucune formation théologique, de comparer les Encycliques de Vatican II à celles précédant le pontificat de Jean XXIII, et de constater les nombreux éléments d'opposition (c'était documenté avec précision, dès cette époque, par des théologiens présents au Concile).
Vatican II a donc introduit en partie une nouvelle doctrine. Ahurissant.
Mais comme il ne s'agissait que d'un Concile pastoral, les fidèles NE SONT PAS TENUS d'y adhérer. Cela n'a pas plus de valeur qu'une prédication. L'Esprit-Saint n'était donc pas non plus "tenu" d'être au rendez-vous puisque sa promesse de veiller sur l’Église ne tient que lorsqu''on aborde des points théologiques. .
On a fait croire jusqu'à présent aux fidèles qu'il fallait adopter cette "nouvelle religion". Que l'on arrête d'encenser un semblant de Concile qui n'a été qu'un cheval de Troie des libéraux (poussés dans le dos par d'autres groupes..). De toute façon, on a déjà bien reconnu l'arbre à ses fruits vénéneux !
Écrit par : Pisa | 13/01/2026
Ce que vous écrivez dans les deux derniers paragraphes de votre texte n'est pas tout à fait vrai, à la différence, pour l'essentiel, de ce que vous formulez dans votre premier paragraphe.
Premièrement, au Concile, les apparatchiki et l'intelligentsia se sont engagés à faire en sorte que l'Eglise et les fidèles ne soient plus jamais catholiques en plénitude, id est d'une manière potentiellement "aléthiste" (au sens de : porteuse et servante d'une distinction claire et ferme entre les erreurs et la vérité, en religion et en morale), controversiste et exclusiviste, face à l'extérieur de l'Eglise.
Or, la soumission à cet engagement, à ce changement d'orientation doctrinal en profondeur, effectué sous couvert d'adaptation pastorale en surface, n'est absolument pas facultative, et le contenu de cet engagement n'est absolument pas escamotable, au sein du néo-catholicisme post-conciliaire.
Paul VI a été très clair sur ce point, dès janvier 1966 :
https://www.vatican.va/content/paul-vi/it/audiences/1966/documents/hf_p-vi_aud_19660112.html
"Certains se demandent quelle est l’autorité, la qualification théologique qu’a voulu donner à son enseignement un Concile qui a évité de promulguer des définitions dogmatiques solennelles engageant l’infaillibilité du magistère ecclésiastique. La réponse, nous la connaissons. Rappelons-nous la déclaration conciliaire du 6 mars 1964, répétée le 16 novembre 1964 : étant donné le caractère pastoral du Concile, il a évité de prononcer d’une manière extraordinaire des dogmes comportant la note d’infaillibilité, mais il a muni ses enseignements de l’autorité du Magistère ordinaire suprême ; ce magistère ordinaire et manifestement authentique doit être accueilli docilement et sincèrement par tous les fidèles, selon l’esprit du Concile concernant la nature et les buts de chaque document."
Il est assez cocasse que, dans le paragraphe précédent de ce texte, en janvier 1966, Paul VI donne tort aux partisans "rupturistes" du Concile, alors que dans les faits, dans son gouvernement bien plus que dans son enseignement, il n'a pas cessé de leur permettre de presque tout emporter sur leur passage, de janvier 1966 à la fin de son pontificat et de sa vie, en août 1978.
Et il est aussi cocasse que, dans le paragraphe suivant du même texte, Paul VI essaie de faire croire que le Concile est spécifiquement serviteur de la vérité, alors que Vatican II est spécifiquement serviteur de "l'unité", ce qui n'est pas du tout la même chose, compte tenu, précisément, de la conception conciliaire, donc adogmatique ad intra et consensualiste ad extra, de "l'unité", d'où la fortune des différents "dialogues".
Deuxièmement, pour bien comprendre à quel point les experts, les papes et les pères du Concile ont réussi leur coup, il faut et il suffit de se demander qu'est-ce qui est considéré comme nécessairement et légitimement hégémonique et irréversible, en d'autres termes "infaillible", depuis le Concile Vatican II.
Depuis le Concile Vatican II, nous sommes confrontés à l'empire et à l'emprise d'un genre ou d'une sorte "d'infaillibilité partenariale", avec les confessions chrétiennes non catholiques, avec les religions non chrétiennes, avec l'humanisme agnostique, et même, plus ou moins longtemps et souvent, avec telles conceptions conquérantes ou dominantes de l'homme d'aujourd'hui et/ou du monde de ce temps.
C'est cette infaillibilité partenariale ad extra qui fait autorité dans l'Eglise du Concile et d'Assise, surtout depuis Jean-Paul II, cette infaillibilité partenariale fait bien plus autorité ad extra que, par exemple, le Catéchisme de l'Eglise catholique, ad intra, mais la même infaillibilité partenariale n'est pas du tout dépourvue de conséquences déplorables ad intra, dans la mesure où elle fait perdre de vue
- la consistance et le spécifique de la foi catholique, par rapport aux confessions chrétiennes non catholique,
- la consistance et le spécifique de la religion chrétienne, vis-à-vis des religions non chrétiennes,
et
- la consistance et le spécifique de la révélation divine, face au culte de l'homme et face à l'esprit du monde.
Cette infaillibilité partenariale constitue l'un des principaux fruits du Concile, elle "garantit" le cheminement dans ou vers l'avenir, le dialogue, l'inclusion, le renouveau et l'unité, et ce cheminement de l'Eglise et des fidèles est, lui aussi, non facultatif, ce que François a extrêmement bien fait comprendre.
Écrit par : Benoît YZERN | 18/01/2026