De Myriam Sandouno sur Vatican News :
En Uruguay, Léon XIV plaide pour une fin de vie naturelle de chaque personne
Pour un périple de 12 jours en Amérique latine du 6 au 17 novembre, placé sous le signe de l’écoute, de l’unité et de l’espérance, mêlant mémoire, foi et grands enjeux sociaux, le Pape pose ses valises en Uruguay où il séjournera jusqu’au 8 novembre et visitera Montevideo, Paysandú et Florida: première étape de son voyage apostolique, le sixième à l'international. Il s'agit de la première visite d'un Pape dans le pays depuis le voyage de saint Jean-Paul II en 1988. Léon XIV y est pour «annoncer une grande joie», (Lc 2, 10) celle de l’Évangile, dans ce pays le plus sécularisé d'Amérique latine, devenu, en octobre 2025, le premier pays de cette zone à adopter une loi permettant l’euthanasie sous certaines conditions, malgré les vives préoccupations exprimées par l’Église catholique uruguayenne.
«Bienvenue dans cette ''Grande Patrie''»
À Montevideo, sur la Plaza Independencia (place qui tient son nom de l'indépendance uruguayenne, officiellement proclamée en 1825), le Pape a tenu son premier discours, face aux autorités, aux représentants de la société civile et au corps diplomatique, après celui du président de la République, Yamandú Orsi, qui lui a souhaité la bienvenue: «Bienvenue en Amérique latine, bienvenue dans cette ''Grande Patrie'' qui vous attend et vous accueille à bras ouverts et le cœur grand ouvert. C’est un honneur et un privilège de pouvoir vous accueillir dans cette région du monde qui a traversé des processus difficiles et douloureux lors de la formation de ses États et de ses institutions, mais qui est aujourd’hui l’un des rares endroits sur terre où il n’existe pas de guerres entre pays». En 2025, le pays a célébré quarante ans de démocratie ininterrompue, au cours desquels plusieurs gouvernements se sont succédé selon la volonté des citoyens.
Le Saint-Siège et l’Uruguay
Prenant ensuite la parole, le Pape a dit être «venu en Uruguay en tant que Successeur de Pierre et en tant que pasteur, avec le désir de rencontrer l’Église en marche sur cette terre et de me rapprocher, avec affection, de tout son peuple». Léon XIV s’est ainsi exprimé, revenant sur les liens entre le Saint-Siège et l’Uruguay qui remontent aux premières années de son indépendance. Dans ce contexte, son prédécesseur, le Pape Grégoire XVI, confirma les prérogatives du père Dámaso Antonio Larrañaga et le nomma vicaire apostolique de la République par une lettre apostolique du 14 août 1832. «Cet acte, de nature ecclésiastique, a également été interprété comme une reconnaissance implicite de l’indépendance du nouvel État oriental, qui, à l’époque, cherchait à consolider sa position parmi les nations».
Forte d’une histoire de foi et de service qui remonte à plusieurs siècles, «l’Église souhaite continuer à offrir au peuple uruguayen ce qu’elle a elle-même reçu – Jésus-Christ et l’espérance de son Évangile – et collaborer, dans le cadre de sa mission, avec tous ceux qui œuvrent pour le bien commun et la dignité de chaque personne». Dans la vie de l’Uruguay, perdure cette «responsabilité mutuelle, qui permet à des personnes de différentes générations et de différentes conditions de continuer à construire une histoire commune».
Le monument Artigas en plein cœur de Montevideo
Dans son discours, Léon XIV s’est focalisé sur l’Exode du Peuple de l’Est de 1811 également connu sous le nom de «La Redota», et particulièrement sur le monument dédié au général José Gervasio Artigas (père fondateur de l'identité nationale uruguayenne), qui se trouve au centre de la place et qui arbore sur son socle une frise en bronze dans laquelle le sculpteur italien Angelo Zanelli a représenté des scènes de cette marche. Le Souverain pontife s’est attardé sur certains détails qui «offrent un point de départ concret pour porter également un regard sur l’Uruguay d’aujourd’hui».
L’autorité et la responsabilité au service du bien commun
Au sommet du monument, Artigas apparaît seul, à cheval. Plus bas, dans le relief frontal, il réapparaît parmi ses hommes, comme faisant partie de cette foule. Ce détail, a déclaré le Souverain pontife, rappelle certaines paroles qu’il prononça peu après devant les représentants orientaux réunis au Congrès d’avril 1813: «Mon autorité — dit-il — émane de vous et cesse par votre présence souveraine». En une seule phrase, «il unissait l’origine de l’autorité et la responsabilité de celui qui l’exerce: la recevoir d’une communauté concrète et en répondre devant elle».
«L’autorité publique trouve sa raison d’être dans le service du bien commun et est appelée à exercer ses fonctions dans le cadre de l’ordre juridique, dans le respect de la liberté et de la responsabilité des citoyens». C’est de là, a poursuivi Léon XIV, que «découle la valeur des voies qui permettent de participer à la vie publique, de délimiter clairement les compétences des institutions et d’élire ceux qui assument la charge de gouverner».
L’évêque de Rome a également soutenu que le bien commun comprend également «la responsabilité de transmettre à ceux qui viendront après nous les biens que nous avons reçus aujourd’hui». Comme le soulignait le Pape François dans l’encyclique Laudato si, «le concept de bien commun inclut également les générations futures». Cette responsabilité se traduit par «les décisions concernant l’utilisation des ressources naturelles et des sources d’énergie». Au cours des dernières décennies, a noté le Souverain pontife, l’Uruguay a profondément transformé son système de production d’électricité, qui repose aujourd’hui presque entièrement sur des sources renouvelables. «Il s’agit d’un résultat remarquable qui a nécessité des décisions fermes au fil des ans et l’implication de différents secteurs du pays. Ce pas franchi pose désormais de nouveaux défis dans les domaines des transports, de la production et de l’utilisation responsable de la terre, de l’eau et de l’énergie».
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Accueillir une nouvelle vie
L’une des frises du monument sur lequel Léon XIV a en grande partie centré son discours, représente une femme tenant un nouveau-né dans ses bras. Elle le serre fort contre elle tandis qu’autour d’elle, le cortège poursuit son chemin. «Ce geste de protection nous amène à penser à la vie qui commence, mais aussi à celle qui grandit encore dans le sein maternel», a-t-il lancé, interrompu par les applaudissements des personnes présentes. «Celui qui n’est pas encore né appartient déjà à la famille humaine et à l’avenir de son peuple. Sa dépendance absolue vis-à-vis de sa mère ne diminue en rien la dignité qui lui revient, ni la protection qu’il mérite. Jésus lui-même a voulu assumer cette condition en s’incarnant». Il est clair que pour le Successeur de Pierre, accueillir une nouvelle vie, «exige que le père s’engage à assumer sa responsabilité aux côtés de la mère, que la famille offre son soutien et qu’il existe des conditions sociales permettant aux deux parents de grandir et de prendre soin de leurs enfants. La protection de celui qui va naître et le soutien de celui qui l’accueille sont indissociables».
L’éducation adéquate des enfants
La famille, a-t-il ajouté, reste le premier cadre dans lequel chaque personne est accueillie et apprend à vivre avec les autres. Saint Jean-Paul II, qui a lui aussi eu la joie de visiter cette région, l’avait exprimé par une phrase qui conserve toute sa force et que rappelle aujourd’hui Léon XIV: «L’avenir de l’humanité passe par la famille». Le Pape a encouragé à prendre soin des plus petits qui implique nécessairement de leur garantir une éducation adéquate. «Le foyer dans lequel un enfant grandit, la nourriture qu’il reçoit et la présence d’adultes qui l’accompagnent soutiennent ses premières années de vie; l’éducation prolonge cette tâche, développe ses capacités, forme son jugement et le prépare à participer librement et de manière responsable à la vie de la société».
Personnes vulnérables et dignité
Parmi les personnages du monument, a observé le Souverain pontife, on trouve également une vieille femme courbée, qui avance péniblement en s’appuyant sur une canne. Autour de l’un des chars, plusieurs personnes se rapprochent les unes des autres et ouvrent les bras; certaines semblent plus soucieuses de s’entraider que de hâter le pas. Même ceux qui avaient besoin d’aide pour continuer faisaient partie de ce peuple. «Leur appartenance ne dépendait pas de leur force, de leur autonomie ou de leur capacité à apporter une contribution». Aujourd’hui encore, a affirmé Léon XIV, «on ne peut mesurer la valeur d’une personne à l’aune de ce qu’elle produit, de son travail ou de sa capacité à se débrouiller seule». Comme souligné dans Magnifica humanitas, «la dignité fondamentale de chaque personne ne s’acquiert pas, ne se mérite pas et n’a pas besoin d’être démontrée».
Solitude, angoisse et perte d’espérance
Le bronze de la frise immortalise les visages et gestes de ces personnages, «mais ne nous dit rien de ce que chacun portait en lui alors qu’il avançait parmi les autres». Aujourd’hui encore, «nous pouvons vivre entourés de gens, partager avec eux le travail, la rue ou même notre propre maison, tout en ignorant le fardeau qu’ils portent en eux». Poursuivant, le Pape a ajouté que la solitude, l’angoisse et la perte d’espérance «peuvent devenir si profondes qu’une personne cesse de trouver des raisons de continuer à vivre. Face à la douloureuse réalité du suicide, les soins de santé, les liens familiaux et la proximité de la communauté s’avèrent indissolubles. Personne ne devrait en arriver à se sentir étranger parmi ses proches ni à penser que son absence compte moins que sa présence».
Hospitalisation du Pape, maladies et accès aux soins, souffrances
«D’autres formes de souffrance se manifestent dans le corps ou dans les conditions de vie. La maladie, le handicap, la douleur physique, la perte d’autonomie, la pauvreté, le chômage ou l’exclusion peuvent rendre l’aide des autres particulièrement nécessaire». Léon XIV est revenu sur son hospitalisation au Gemelli pour une opération le 13 octobre dernier, visant à retirer un adénocarcinome pulmonaire. Il a confié avoir fait «l’expérience personnelle des limites imposées par la maladie. J’ai reçu des soins pour lesquels je suis profondément reconnaissant».
Le Pape a tourné ses pensées vers toutes ces personnes qui ne disposent pas de moyens nécessaires pour obtenir un diagnostic rapide ou recevoir les soins dont ils ont besoin. «Veiller à ce que les soins de santé soient accessibles à chacun, quelles que soient ses ressources, est une responsabilité qui interpelle l’ensemble de la société. Ceux qui se trouvent dans l’une de ces situations n’en cessent pas pour autant d’être des membres à part entière de la société et ne perdent rien de la valeur de leur vie», a déclaré le Pape aux autorités uruguayennes.
Économie et travail
Le Saint-Père a aussi abordé les questions liées à l’économie qui, «organisée et orientée finit par avoir des répercussions directes sur les conditions de vie des personnes et sur leurs possibilités de se construire un avenir»; ou encore au travail, «l’un des moyens permettant à chaque personne de développer ses capacités et de contribuer au bien des autres. Il convient de rappeler, a-t-il continué s’appuyant sur la Lettre encyclique Laborem exercens, que le travail est “pour l’homme” et non l’homme “pour le travail”». Ce principe conserve toute son actualité face aux évolutions rapides de la technologie et de l’intelligence artificielle. «Le développement de ces technologies doit élargir les capacités humaines, faciliter les tâches et créer de nouvelles possibilités, en veillant à ce que la personne qui travaille ne soit pas réduite à un simple élément remplaçable au sein du processus de production», a-t-il souligné, évoquant ensuite «la coexistence, entre des personnes d’origines et de traditions différentes qui fait également partie de l’histoire de l’Uruguay».
Le caractère laïc de l’État
La pluralité de ce pays qui compte environ 3,579 millions d’habitant, s’exprime aujourd’hui dans les croyances et les convictions de ses citoyens. Le Pape a souhaité que le caractère laïc de l’État puisse garantir un espace où croyants et non-croyants puissent cohabiter dans la liberté et le respect mutuel, car il existe des valeurs universelles. «Sur la base de cette liberté, les personnes et les communautés religieuses peuvent contribuer au bien commun, dans le respect de l’autonomie des institutions civiles».
L’apport de l’Uruguay dans la région
Léon XIV n’a pas manqué de préciser que le respect et la coexistence recherchés au sein d’une nation doivent également guider ses «relations avec les autres peuples». La Constitution uruguayenne elle-même stipule que, dans les traités internationaux, «la République s’efforce de faire en sorte que les différends soient résolus par l’arbitrage ou d’autres moyens pacifiques et qu’elle favorise l’intégration sociale et économique des États d’Amérique latine (cf. art. 6)». «À une époque où les différences peuvent facilement se transformer en motifs de conflit, a fait remarquer Léon XIV, persévérer dans le respect du droit, dans la négociation et dans la recherche patiente d’accords constitue un service que l’Uruguay peut continuer à offrir à ses voisins».
Une visite sous la protection de Notre-Dame des Trente-Trois, sainte patronne de l'Uruguay
Au cours de ces journées en Uruguay, le Pape visitera «avec joie» certains lieux de cette terre, de découvrir son histoire et de rencontrer des hommes et des femmes qui, dans des contextes très variés, prennent part à la vie active du pays. Parmi ces lieux, «Florida occupe une place particulière: on y vénère Notre-Dame des Trente-Trois, patronne de l’Uruguay». Au début de cette étape de son voyage apostolique, l’évêque de Rome a confié à la protection de la Vierge, «toutes les personnes que je rencontrerai sur mon chemin. Sa présence est associée à une page décisive de l’histoire nationale et continue, aujourd’hui encore, à rassembler des générations très diverses d’Uruguayens».