D'Elisabeth Geffroy sur le site de La Nef :
Violences des jeunes : quand les adultes ont déserté
Tous les micros leur sont tendus ; les experts jettent tous leurs efforts dans la mêlée pour décrypter, analyser, expliquer leur mal-être, leurs doléances, leurs protestations ; le débat se reconfigure autour d’eux : en ce mois d’octobre, les « jeunes » ont investi l’arène politique. Par un beau scrupule, pour ne pas leur voler leur parole, ou par une démagogie devenue aussi naturelle et invisible que l’air que nous respirons, journalistes et politiques s’attachent à prendre au sérieux leurs « revendications », et se mettent en quête de réponses possibles.
Face à ce déferlement de très jeunes visages, la voix d’un sage aux cheveux aujourd’hui gris, Alain Finkielkraut, nous revient : « L’adolescent, c’est l’être au regard clair, à la voix vibrante, au visage grave qui ne voit jamais que des scandales là où il y a des problèmes ou des dilemmes, et des lignes droites là où il y a des carrefours. (…) Que faire quand le devoir donne des ordres contradictoires ou surgit de plusieurs côtés à la fois ? L’adolescence fuit ce casse-tête éthique dans l’abstraction exaltante d’un univers de substitution où toute la souffrance des hommes résulte de la politique des méchants. Sortir de l’adolescence, c’est donc n’avoir plus besoin d’un salaud pour incarner la mauvaise part de l’Histoire : la gravité juvénile laisse place non certes à la frivolité ou à la maîtrise, mais à l’embarras et à la passion de comprendre. (…) Or il n’y a presque plus personne pour tendre aux jeunes une main secourable et les sortir du mélodrame. (…) Qu’il se tourne vers les “profs”, les artistes, les journalistes, les philosophes – l’adolescent contemporain ne rencontre, sauf exception, que lui-même, c’est-à-dire l’allergie à l’inextricable et l’extase des engagements binaires. » (1)
Le sens du réel s’estompe
Une grande partie du drame actuel réside dans ce fait simple : la jeunesse n’a plus de vis-à-vis, les adultes ont déserté. De plusieurs façons : certains en glorifiant la jeunesse et en l’érigeant en exemple – l’empêchant par là même de grandir, car à quoi bon grandir si la jeunesse est un accomplissement plus reconnu que la maturité ? –, d’autres en l’imitant et lui emboîtant le pas, d’autres encore en s’en désintéressant purement et simplement.
Et que se passe-t-il quand les adultes s’effacent ? Le sens du réel s’estompe. La mesure est donnée non par le réalisme et le goût des nuances qui devraient caractériser l’adulte, mais par le simplisme, l’idéalisme, l’indignation sonore de l’adolescent. Certains hommes politiques font de ce commerce cynique l’essentiel de leurs propositions. Promettre le baccalauréat pour tous et l’abolition de la sélection à l’université, c’est une des façons les plus exorbitantes de démissionner du rôle d’adulte : c’est mentir à l’enfant sur ce qu’est la réalité, sur les dures lois qui régissent le monde, c’est l’exposer à un choc d’une violence inouïe quand ses yeux se dessilleront. C’est aussi le priver de l’apprentissage des vertus qui façonnent une destinée et bâtissent un homme. Le rude effort, la modeste persévérance, l’exigeante discipline, le noble désir de faire ses preuves, la haute aspiration à se dépasser soi-même, la courageuse confrontation à la difficulté : à quoi bon se battre pour les conquérir si le succès nous est dû, sans autre considération ? Semer cette graine dans l’esprit de jeunes gens qui n’ont souvent pas appris à se rendre maîtres de leurs pulsions et qui n’ont pas beaucoup rencontré de limites est d’autant plus coupable. Faut-il n’avoir aucun scrupule, aucun souci véritable pour le bien de ces jeunes, pour leur servir des mirages qui sont autant de poisons moraux ?
L’enfermement dans la prison du moi
Une autre déclinaison bien connue de l’abandon des enfants par les adultes est la rupture de la transmission. Plusieurs générations d’adultes ont négligé l’héritage légué par ceux qui nous ont précédés, et ont omis d’initier les nouveaux venus à ce trésor des siècles. Or en ignorant la fréquentation des esprits brillants qu’offre la lecture des grandes œuvres, en avançant coupés de l’expérience d’autrui accumulée et contenue dans les livres, des contingents entiers d’élèves sont des prisonniers retenus captifs dans la geôle infernale du seul moi et du seul présent. La littérature dilate notre imagination, décentre notre regard, élargit notre pensée, ouvre notre esprit à ce qui n’est pas lui, nous apprend à nous quitter et à ne pas rester enfoncés dans notre seule subjectivité. Quand l’enseignement de la littérature et de l’histoire se réduit comme peau de chagrin, les écoles se remplissent d’esprits étroits, exsangues, de cœurs durs, incapables de se transporter suffisamment pour réussir à projeter ce que peut ressentir un autre (professeur, commerçant, policier, par exemple).
Perdre pied avec le réel faute d’avoir croisé des adultes assumant leur mission, c’est la première étape vers l’incendie et le saccage d’un lycée, vers l’agression de personnes, vers le ravage et le pillage du travail des autres. Olivier Rey écrit ainsi à propos des émeutes des dernières semaines : « La violence et la destruction relèvent, pour partie, de l’inconscience quant à la portée des actes dans le monde réel, pour partie d’un essai d’agir dans la réalité quand on ne sait ni prendre celle-ci en considération, ni rien y élaborer. » (2)
(1) Alain Finkielkraut, Les battements du monde (2003), in La modernité à contre-courant, pp. 392-394, Bouquins, 2024.
(2) Le Figaro, 20 octobre 2026.