De Mgr Rob Mutsaerts sur son blog :
24 octobre 2026
Propos menaçants du cardinal Roche : N’allez pas à la messe traditionnelle ! Mais pourquoi ? L’Église n’a pas besoin de renier son passé pour assurer son avenir.
L'Église catholique s'enorgueillit de son universalité, chérit une impressionnante variété de traditions liturgiques et considère cette diversité comme l'expression même de sa richesse. Un catholique peut ainsi assister à la Divine Liturgie selon la tradition byzantine, maronite, arménienne ou chaldéenne sans que personne n'y voie, en soi, une menace pour l'unité ecclésiale. Pourtant, dès qu'un catholique souhaite assister à la messe telle qu'elle est célébrée depuis des siècles à Rome, à Paris, à Amsterdam et dans la quasi-totalité de l'Église latine, certaines autorités romaines commencent à s'inquiéter. Soudain, la diversité liturgique devient un problème. Soudain, l'attachement à la tradition est perçu avec suspicion. Et soudain, l'unité de l'Église doit être protégée contre ceux qui ne demandent qu'à prier comme leurs ancêtres.
Cela soulève une question tout à fait légitime : pourquoi presque toutes les anciennes traditions liturgiques catholiques sont-elles considérées comme un trésor, à la seule exception de l'antique liturgie romaine ?
Le cardinal Roche a récemment déclaré, dans un entretien accordé à AdVaticanum et publié le 13 octobre 2026, que des groupes traditionalistes instrumentalisent parfois l'ancienne liturgie pour s'opposer à la réforme issue du concile Vatican II. Selon le cardinal, une telle attitude nuit à l'unité de l'Église, avertissant que quiconque rejette le Concile s'éloigne du cœur du catholicisme. Par ailleurs, il a affirmé que, selon lui, les catholiques ne devraient pas assister exclusivement à l'ancienne messe.
Une distinction cruciale s'impose ici. Quiconque nie fondamentalement la validité de la nouvelle messe, rejette l'autorité papale ou affirme que l'Église catholique a cessé d'être l'Église après Vatican II adopte une position hautement problématique. Mais quiconque aime la messe traditionnelle, approfondit sa foi par son intermédiaire, adhère pleinement à la doctrine catholique et demeure fidèle au Pape ne saurait être accusé des mêmes dérives. L'attachement à une tradition liturgique ne saurait équivaloir au rejet du Magistère. C'est précisément cette nuance essentielle qui risque de se perdre dans le débat actuel.
L'Église catholique comprend 24 Églises sui iuris : l'Église latine et 23 Églises catholiques orientales. Elles possèdent diverses traditions liturgiques, telles que les traditions byzantine, alexandrine, antiochienne, arménienne et syriaque orientale. Des pratiques liturgiques particulières existent également au sein du monde catholique occidental, notamment le rite ambrosien à Milan. Nul ne craint pour l'unité de l'Église lorsqu'un prêtre catholique byzantin se tient devant l'iconostase, que l'encens s'élève en abondance et que les fidèles assistent à une liturgie qui diffère à bien des égards de la messe romaine ordinaire. Car l'unité catholique n'a jamais été synonyme d'uniformité liturgique. En effet, le concile Vatican II affirme explicitement dans Sacrosanctum Concilium que tous les rites légalement reconnus sont égaux en droit et en dignité, et que l'Église souhaite les préserver et les promouvoir. Cette affirmation est particulièrement frappante au regard des déclarations du cardinal Roche. Si la diversité liturgique ne nuit pas à l'unité de l'Église, pourquoi la liturgie romaine, vieille de plusieurs siècles, le ferait-elle ?
Après tout, la foi catholique n'est pas un ensemble de coutumes dont la date d'expiration est déterminée par une commission ecclésiastique. La pratique liturgique d'après-guerre a connu un glissement de la transcendance de Dieu vers la communauté comme centre de gravité. Lorsque l'Eucharistie s'apparente de plus en plus à un repas fraternel, à une célébration des liens humains ou à un terrain de créativité pastorale, sa dimension sacrificielle risque de s'estomper. C'est précisément face à ce risque que la liturgie traditionnelle, par son attention constante tournée vers Dieu, offre un contrepoids visible. Et c'est peut-être là que réside le véritable malaise : la messe traditionnelle continue de proclamer une vérité ancienne que notre époque tend à oublier. Le pape Benoît XVI l'avait parfaitement compris : l'Église ne peut prétendre de manière crédible que ce qu'elle considérait comme sacré hier puisse être perçu comme un danger aujourd'hui.
Le concile Vatican II est-il utilisé comme un point de rupture ? Ce débat soulève un problème plus profond. Un concile s’inscrit dans la Tradition ; il ne fonde pas une nouvelle Église. Vatican II a instauré une réforme de la liturgie, tout en affirmant le maintien de l’usage de la langue latine dans les rites latins et la préséance du chant grégorien. Nombre de pratiques aujourd’hui qualifiées de « traditionalistes » allaient donc de soi pour les Pères conciliaires. Dès lors, il est surprenant de voir l’attachement à l’ancienne liturgie présenté comme une rébellion contre le Concile lui-même. En effet, critiquer certains aspects de la réforme liturgique postconciliaire ne revient pas à rejeter Vatican II. Cette réforme a été largement élaborée et mise en œuvre après le Concile. Cela ne signifie pas que toutes les critiques soient justifiées, mais simplement qu'un tel débat est légitime. Lorsqu'un concile est perçu comme une rupture absolue entre l'ancienne et la nouvelle Église, on provoque précisément le schisme que l'on prétend vouloir éviter. L'Église catholique n'est pas une institution née en 1965. C'est la même Église qui a accueilli les apôtres, enfanté les Pères de l'Église, bâti les cathédrales médiévales, tenu le concile de Trente et convoqué le concile Vatican II. Quiconque croit véritablement en la continuité de l'Église n'a rien à craindre de son passé.
Le cardinal Roche invoque constamment l'unité de l'Église. C'est une démarche pleinement légitime. L'unité n'est pas un attribut accessoire de l'Église, elle fait partie intégrante de son essence. La seule question est de savoir ce que l'on entend par unité. L'unité dans la foi catholique, dans les sacrements et dans la communion avec le successeur de Pierre est fondamentalement différente de l'uniformité rituelle.
L'argument officiel veut que la liturgie traditionnelle, contrairement aux liturgies orientales, soit devenue pour certains groupes un symbole de résistance à la Réforme et à l'autorité de l'Église. Cet argument mérite attention. Le problème de ce raisonnement est qu'il glisse trop facilement d'un jugement porté sur des abus spécifiques à une condamnation générale de toute une communauté liturgique. Pourquoi les familles, les jeunes, les prêtres et les religieux qui ne désirent rien d'autre que célébrer la liturgie traditionnelle en pleine communion ecclésiale devraient-ils en payer le prix ? Un père qui emmène ses enfants à la messe traditionnelle parce qu'il y ressent avec une intensité particulière le caractère sacré de l'Eucharistie ne s'engage pas dans les luttes politiques de l'Église. Il va simplement à la messe.
L'histoire de l'Église se caractérise non seulement par le renouveau, mais aussi par la préservation. Traditio signifie transmission : recevoir ce que l'on n'a pas inventé soi-même pour le transmettre à la génération suivante. C'est pourquoi il est frappant de constater qu'à une époque où l'on parle constamment d'écouter les fidèles, les aspirations des catholiques traditionalistes soient si peu comprises. Une Église qui veut écouter le monde devrait aussi écouter ses propres enfants – à moins que la synodalité n'ait un autre sens ? D'autant plus que ces enfants ne réclament pas une doctrine catholique édulcorée, mais sa proclamation intégrale. Ou bien est-ce là que réside le problème ?
Une approche pastorale raisonnable consisterait à faire place à l'ancienne liturgie là où elle est sincèrement désirée, tout en exigeant la fidélité à la communion ecclésiale et en corrigeant les abus dans toutes les formes liturgiques. Car ces derniers méritent tout autant notre attention. Quiconque réglemente strictement l'ancienne messe par souci de sainteté et d'unité doit agir avec la même rigueur face aux abus qui entachent la nouvelle messe.
Le phénomène le plus remarquable est peut-être que la messe traditionnelle en latin n'attire pas uniquement ceux qui ont grandi avant le Concile. Les jeunes catholiques y sont particulièrement sensibles. Lorsque des jeunes choisissent consciemment le silence, le chant grégorien, la précision rituelle et une liturgie qui s'éloigne des goûts contemporains pour la spontanéité et la compréhension immédiate, cela est hautement significatif. Cela suggère que la modernisation à tout crin n'est pas toujours la meilleure voie vers l'évangélisation. L'homme moderne aspire parfois précisément à ce qui n'est pas moderne. Il ne cherche pas une liturgie qui ressemble au monde dans lequel il vit au quotidien – et qui n'a alors plus rien à lui offrir –, mais une liturgie qui l'aide à s'élever au-dessus de ce monde. Il ne s'agit pas d'un argument contre la nouvelle messe, mais d'un argument contre l'idée que le renouveau liturgique doive nécessairement coïncider avec une adaptation à l'esprit du temps.
Il serait regrettable que la messe traditionnelle en latin finisse par être la victime d'une guerre ecclésiastique où l'attention ne porte plus sur le culte divin, mais sur l'interprétation des soixante dernières années. Car alors, une liturgie qui a façonné des saints et sanctifié d'innombrables croyants pendant des siècles serait traitée comme un problème à éliminer. Moins de suspicion, plus d'honnêteté historique, plus de profondeur théologique et, surtout, plus de magnanimité pastorale seraient hautement souhaitables.
Éminence, l'Église n'a pas à renier son passé pour assurer son avenir. Une Église qui a véritablement confiance en la Tradition vivante peut se permettre d'aimer sa propre histoire. Une Église qui accueille avec joie en son sein les liturgies byzantine, maronite et arménienne ne devrait pas se sentir menacée par la messe en latin qui lui est si chère depuis des siècles. Après tout, la messe traditionnelle en latin n'est pas une intruse étrangère au sein de l'Église catholique ; elle est née en sa propre demeure. Et une Église mère ne devrait pas traiter ses enfants comme des étrangers parce qu'ils aiment prier dans la langue de leurs grands-parents.
Commentaires
CITATION :
L’Église n’a pas besoin de renier son passé pour assurer son avenir.
C'est une étrange tension.
Je comprends qu'il y ait une réaction virulente aux violences du clergé en Occident qans les années 70
Mais puisque le pape Léon XIV autorise la messe en latin, tourné vers l'Orient selon le canon Romain rétabli en 1969, il ne devrait pas y avoir de problème.
L'abbaye saint Pierre de Solesmes en France l'a démontré.
Le professeur Denis Crouan dans ses cours de liturgie a démontré que cette réforme de 1969, en utilisant le Canon 1, est ce qu'il y a de plus proche de la messe originelle du Ve siècle à Rome.
COURS DE LITURGIE, PAR DENIS CROUAN, DOCTEUR EN THEOLOGIE, 2022-2025
https://www.youtube.com/playlist?list=PLuko328jWH_06CYFfUP8d6v_vzl9f4UbI
Cours donné par Denis Crouan, docteur en théologie, en entretien interactif avec Arnaud Dumouch.
Vidéo du site http://docteurangelique.free.fr/fichiers/InstitutDocteurAngelique.htm, les œuvres complètes en français de saint Thomas d'Aquin.
Denis Crouan 2022-2025.
L'abbaye de Solesmes ne célèbre pas la messe ad orientem...
Revenons sur la réalité et posons les vrais problèmes.
1. La réalité : l'expression "messe traditionnelle" n'a aucun sens. En effet, à partir de quand la messe a-t-elle pu être qualifiée de "traditionnelle"? Personne ne peut le dire. Pendant les siècles qui ont précédé le concile de Trente - d'où est sorti le missel dit "de S. Pie V - la messe n'était-elle pas "traditionnelle" ? Et que dire des liturgies (au pluriel) célébrées durant la période mérovingienne, soit durant quatre siècles, et au sujet desquelles nous ne savons pas grand-chose (pour ne pas dire rien) ? N'étaient-elles pas "traditionnelles" ?
2. Le vrai problème. Vouloir la permanence de deux formes d'un même rite revient à vouloir faire de Sacrosanctum Concilium une Constitution optionnelle. Or, comme cette Constitution est étroitement liée aux autres enseignements conciliaires, en faire un document optionnel (je ne prends que ce qui m'arrange) reviendrait à faire de tout le concile Vatican II un enseignement lui-même optionnel. Ainsi, en voulant défendre une liturgie prétendue "traditionnelle", des fidèles en arriveraient, sans s'en rendre compte, à partager les thèses de Martin Luther, lequel ne donnait aucune valeur d'autorité aux papes et aux conciles.
C'est vrai. Mais de L'abbaye de Solesmes célèbre la messe en latin Intégral Selon le rituel rénové de 1969
Je pense que l'animosité envers la liturgie traditionnelle (et même envers le rite rénové de 1969 en latin, provient malheureusement d'une confusion politique. En effet, les partisans du chant grégorien et de la messe en latin sont vus comme étant des tradis de droite, ce qui est tout à fait déplacé !
Personnellement, lorsque j'étais étudiant à Louvain la Neuve dans les années 80, je faisais partie d'une chorale grégorienne d'étudiants. Nous avons proposé de chanter l'une ou l'autre pièce à la paroisse universitaire et nous nous sommes littéralement fait "jeter" par le clergé de l'époque sous prétexte que le grégorien et le latin font partie d'une liturgie dépassée, "de droite, lefevriste, ...." Paradoxalement le chant grégorien passe difficilement auprès du clergé. Je dirige actuellement une chorale de chant grégorien et je peux affirmer qu'aujourd'hui encore plusieurs membres du clergé refusent catégoriquement d'entendre ce chant .... Et pourtant, nous respectons totalement la liturgie actuelle ..
Pourquoi une telle animosité ? Comment avons nous pu éradiquer (le mot n'est pas trop faible) plus de 1000 ans de tradition liturgique ? Les anglicans, les orthodoxes ont gardé de belles liturgies. Seule l'église catholique a voulu couper les ponts avec notre tradition .... Dans quel but ?
J'aime bien d'entendre Georges Brassens (qui n'était pas un pilier d'église), chanter "la messe sans le latin nous emmerde" !
Le deuxième paragraphe de Monsieur Crouan est très contestable voire faux.
Il faut en revenir aux propos de Benoit XVI en 2007 dans son fameux motu proprio Summorum Pontificum.
"En effet, critiquer certains aspects de la réforme liturgique postconciliaire ne revient pas à rejeter Vatican II."
Monsieur Crouan a passé des années dans son site Pro Liturgia à dénoncer ces abus et ces dérives qui persistent dans de nombreux endroits et devant la persistance des scandales , il a jeté l'éponge -Echec! Vox clamentis in deserto!
Tant que la réforme de la réforme ne sera pas faite, il n'y aura pas de paix liturgique .
Quand à son Eminence anglaise, bientôt émérite, il est grand temps qu'elle s'en aille et cesse de jeter de l"huile sur le feu.
Ce qui s'est passé à Rome ces derniers jours à St Pierre de Rome bouclé et fermé pour le pélerinage Summorum Pontificum, ça ne passe pas; C'est un acte qui discrédite ces Autorités.
On ne comprend pas le mutisme et l'inertie du Pape à l'occasion de cet événement.
Encore une fois, on peut remercier Mgr Mutsaerts pour sa clairvoyance et la pertinence de ses propos