D'après Elizabeth Owens sur zenit.org :
Europe : la religion continue de façonner la société malgré la sécularisation
Une étude économique récente publiée par la Fondation Rockwool met en lumière l’influence durable et souvent invisible des traditions religieuses sur l'éducation, les migrations, l'économie et les valeurs sociales en Europe.
28 octobre 2026
Si la fréquentation des églises recule un peu partout en Europe, la religion est loin d'avoir disparu de la vie publique. Sa marque persiste de manière moins visible mais profonde : qu'il s'agisse des choix éducatifs, de la taille des familles, des politiques d'intégration ou des comportements économiques, les racines spirituelles continuent de nourrir les normes de la société.
C’est le constat d’une vaste analyse économique intitulée « Religion et croissance économique : état des connaissances et importance », publiée par la Fondation Rockwool de Berlin. L'étude rassemble des décennies de données à travers différentes régions du continent.
Parmi ses auteurs figurent :
- Sascha Becker, professeur d’économie à l’université de Warwick ;
- Jared Rubin, de l’université Chapman ;
- Ludger Woessmann, de l’université de Munich.
Tous trois remettent en cause l’idée reçue selon laquelle la foi serait devenue économiquement ou socialement négligeable dans des nations de plus en plus sécularisées. « Quiconque considère la religion comme un facteur marginal néglige un aspect fondamental de la structure de nos sociétés », résume Sascha Becker.
L'école : un héritage et un choix contemporain
L'éducation illustre avec force la persistance de cette empreinte. Historiquement pionnières dans la diffusion de l'alphabétisation — notamment par la nécessité pour les fidèles de lire les textes sacrés —, les institutions religieuses conservent un rôle clé.
En Angleterre, environ un tiers des écoles publiques possèdent un caractère religieux, principalement anglican ou catholique, mais aussi juif et musulman. Si les chercheurs rappellent que les écoles confessionnelles ne garantissent pas automatiquement de meilleurs résultats scolaires (la sélection sociale et l'environnement jouant un rôle majeur), leur attrait dépasse le seul cercle des pratiquants. Beaucoup de parents non-croyants les privilégient pour leur discipline, la clarté de leur cadre moral ou leurs exigences académiques.
Pour les gouvernements, le défi consiste à articuler ces modèles avec l'exigence républicaine ou laïque, en veillant à ce que l'identité religieuse ne freine pas l'acquisition des compétences scientifiques ou l'émancipation des femmes.
Migrations et cohésion sociale : entre tensions et solidarité
Le fait religieux s'invite également au cœur des crispations et des élans de solidarité face aux flux migratoires.
- Des récupérations politiques : En Grande-Bretagne, certains mouvements nationalistes instrumentalisent l'héritage chrétien contre l'immigration, se heurtant parfois à la réserve de responsables ecclésiastiques rappelant le devoir évangélique d'accueil de l'étranger.
- Un ancrage caritatif concret : Sur le terrain, des réseaux comme les œuvres catholiques ou le Service jésuite des réfugiés accompagnent quotidiennement les arrivants pour l'apprentissage linguistique et l'intégration.
- L’exemple de l'Espagne : L'Espagne montre que ces dynamiques mêlent besoins économiques (pénurie de main-d'œuvre) et action sociale d’inspiration chrétienne.
Ce débat a récemment pris une résonance particulière lors de la visite du pape Léon XIV en Espagne et aux îles Canaries, où il a interpellé les dirigeants européens sur la nécessité de partager la responsabilité de l'accueil et de protéger les migrants des réseaux criminels.
À l'inverse, l'étude rappelle que déviances et fondamentalismes — tels que les restrictions imposées par les talibans aux femmes en Afghanistan — démontrent que les doctrines religieuses peuvent aussi engendrer de lourds préjudices économiques et humains lorsqu’elles nient les droits fondamentaux.
Écologie, économie et concept de « subsidiarité »
Les communautés religieuses s'investissent de plus en plus sur les questions écologiques, promouvant une sobriété volontaire qui interroge les modèles de croissance à outrance.
Plus profondément encore, l’Europe doit beaucoup à la pensée théologique pour la construction de ses institutions laïques. C'est le cas de la subsidiarité — issue de la doctrine sociale de l'Église catholique —, qui dispose qu'un niveau de pouvoir supérieur ne doit intervenir que pour soutenir les échelons locaux et les familles sans se substituer à eux. Ce principe éthique et religieux est devenu un fondement juridique et politique majeur du fonctionnement de l’Union européenne.
Conclusion de l'étude : la sécularisation affaiblit la pratique institutionnelle, mais elle n'efface pas les valeurs, les codes et les structures mentales façonnés par des siècles de traditions.