De l'abbé Étienne Masquelier (Curé de Villemomble (93) sur le site de La Nef :
L’incinération : une pratique en rupture avec la foi catholique et avec la civilisation occidentale
Comment expliquer le succès actuel de l’incinération ? En quoi celle-ci est-elle une rupture avec notre culture ainsi qu’avec la foi catholique ?
«Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur. » Victor Hugo conclut ainsi le poème « Demain, dès l’aube » pour sa fille Léopoldine, disparue à 19 ans.
C’est le mois de novembre. Nous pensons forcément à nos défunts les plus chers. Une petite visite s’impose. Et, dans certaines paroisses et cimetières, des bénédictions de tombes sont proposées le 1er ou le 2 novembre.
La civilisation chrétienne est passée des catacombes aux charmants cimetières qui entourent nos églises de campagne, ou à ceux, un peu plus denses, des villes. Ce sont des lieux simples et beaux, souvent fleuris, agréables pour une promenade, hospitaliers à la prière, où nous aurons envie de raconter aux enfants, intrigués et attentifs, l’histoire de leurs aïeuls.
Une croix, des noms, des dates, des fleurs, une dalle de pierre ou de marbre, un espace qui a les dimensions d’une personne. Le génie chrétien nous permet d’appréhender la mort et de conserver dans l’espace et le temps un peu de la vie d’une personne.
L’incinération à la mode
En France, de nombreuses personnes se laissent tenter par la crémation. L’évolution est même stupéfiante : 1 % en 1980, contre 46 % maintenant. La pratique de l’incinération est aujourd’hui admise par l’Église si elle n’est pas un manifeste contre la foi chrétienne. Mais il faut nous interroger sur le sens et les raisons d’un tel choix.
Nous savons qu’il s’agit en partie d’une question d’argent, car une concession au cimetière semble chère ; même si la crémation, l’urne et la place au colombarium ne sont pas gratuites non plus. Malheureusement, certaines pompes funèbres proposent cette économie qui va souvent de pair avec une célébration pseudo-chrétienne assurée au crématorium par leurs soins, qui « remplace » le passage à l’église. Chacun, nous devons nous exprimer clairement sur nos volontés dernières et faire dire et écrire aux personnes d’âge leur souhait en la matière. Trop de descendants peu pratiquants, déboussolés, pris dans des questions logistiques et financières, sont influencés au moment du décès.
Écologique ou industriel ?
Pour rompre une tradition millénaire sur un sujet aussi crucial, il faut une raison plus noble que celle de l’argent. Faire disparaître un corps, pour qu’il n’occupe plus de place, semble plus écologique. C’est une illusion. L’incinération est un processus industriel, sinistre, rapide et violent. Il faut beaucoup d’énergie pour brûler un corps. Mais si les chairs sont consumées, les os (qui ne brûlent pas) sont, en fait, passés dans un broyeur, réduits en une poudre et mélangés aux cendres.
Encore une fois, la vraie écologie consiste à observer et respecter les processus naturels. Un corps ne peut s’évanouir en un claquement de doigts, mais il se décomposera tout seul, sans apport d’énergie, avec le temps.
Vouloir disparaître
Il y a aussi des raisons plus philosophiques ou « poétiques ». On souhaite sortir de scène en un tour de magie ou être emporté par le vent.
J’entends aussi parfois le désir d’épouser, en fin d’existence, une philosophie et une pratique de l’Extrême-Orient. Selon la pensée religieuse dominante en Inde, avec la mort, l’individu se dissout dans un grand tout, dans un bonheur impersonnel. Reconnaissons aux bûchers du Gange une certaine beauté et un enracinement religieux et traditionnel. Mais la foi chrétienne, au contraire, s’appuie sur la personne de Jésus ressuscité, qui promet à chaque personne défunte, non la dissolution et l’effacement, mais bien la résurrection personnelle et intégrale.
Peut-être, certains auraient aimé ne pas laisser de traces dans l’existence, et être oubliés. Mais notre impact dans l’histoire et sur les autres est bien réel. Et nous devons faire droit à la loi inscrite en notre chair. Le Créateur nous a donné des corps, qui occupent de l’espace et ne font pas la taille d’une petite urne transportable aisément. Des corps qui se désagrègent lentement et pas entièrement, sur plusieurs générations, car le deuil, lui aussi, a sa temporalité.
Un rapport à la terre
Par ailleurs, réfléchir au lieu de notre inhumation future revient aussi à poser la question de « notre » lieu, des racines que nous avons. Cela dit quelque chose de notre histoire, de notre appartenance à telle ou telle famille ou contrée, du rapport aux parents, aux conjoints ou aux descendants. « Mes enfants viendront-ils me voir si je suis enterré ici ou là ? », se demandent bien des gens. Or, dans des itinéraires de vie heurtés, avec des unions et des filiations complexes, il est parfois plus aisé de « disparaître », ou d’être de partout et de nulle part. L’incinération et la dispersion se présenteront alors comme une solution. Au fond, l’enterrement nous parle de la terre, de racines, d’histoire, de responsabilité, et du sens final de nos vies, parfois bien chaotiques.
Si l’incinération n’est cohérente ni avec la foi chrétienne ni avec notre civilisation, son succès actuel me semble, en fait, une expression de la déprime personnelle et collective de l’Occident, qui rejette le génie de son passé, veut effacer ce qu’il est, et peut-être aussi une fantaisie dernière ou un exotisme de la mort.
Nul ne peut et ne doit disparaître immédiatement. En rendant notre dernier souffle, nous laisserons des gens qui nous survivent et on reposera encore un peu dans ce monde, qui se souviendra quelques générations. Devant une tombe, se racontent des histoires, se murmure une prière, et sur elle on peut déposer un bouquet de houx vert et de bruyères en fleur.