De genethique :
« Nous sommes là pour briller de qui nous sommes » : l’artiste Eurêka, messager de la résilience et de l'importance de la vie
Gènéthique : Pourquoi avoir choisi le slam ? Et d’où vient votre nom ?
Eurêka : J’ai choisi le slam parce que j’ai toujours été amoureux de la langue française. Je trouvais dommage, quand j’étais adolescent, que toutes les richesses de celle-ci ne soient pas davantage mises en valeur dans les chansons que j’écoutais. Le jour où j’ai découvert le slam, je me suis rendu compte que c’était un style musical qui donnait une vraie place aux figures de rhétorique, aux jeux sur les rimes, sur les rythmes. Et que c’était aussi une façon extraordinaire de créer de la beauté et de l’émotion en associant deux arts préexistants : la poésie et la musique. J’ai très vite été fasciné par ce mélange. J’en suis tombé amoureux, au point de commencer à écrire mes propres textes, chez moi (ou parfois en cours, lorsque je m’ennuyais !), et d’oser les déclamer sur ce qu’on appelle des « scènes ouvertes » de slam, où j’ai gagné quelques petits prix amateurs à l’époque du lycée.
D’où vient mon nom, Eurêka ? Il y a en fait deux sens à ce pseudonyme qui signifie « J’ai trouvé » en grec. Le premier : c’est un clin d’œil au concept littéraire que j’ai choisi. Chacun de mes textes se termine par un « twist », c’est-à-dire un retournement de situation surprenant, qui vous fait soudain voir l’ensemble de l’histoire d’un nouvel œil. Ainsi, « Eurêka », c’est ce que peut se dire le public quand il découvre l’un de mes slams pour la première fois… et qu’il en en devine la chute inattendue avant qu’elle n’arrive !
Le second sens de ce pseudonyme renvoie au fait que je me suis enfin trouvé moi-même, après avoir longtemps hésité à me lancer dans ce métier. J’ai eu une autre carrière auparavant : j’ai travaillé comme animateur et journaliste radio pendant plus de 10 ans pour RCF-Notre Dame. Le jour où j’ai osé me reconnecter à ma petite voix intérieure, à ma petite lumière interne, et changer de vie, mon cœur s’est écrié comme une évidence : « Eurêka, je me suis trouvé ».
G : Slameur engagé, vous vous démarquez par des textes d’une grande poésie et très profonds. Quels sont les combats qui vous sont chers ? Comment sont-ils nés ?
E : Au risque de surprendre, je ne me considère absolument pas comme un slameur engagé. D’ailleurs, c’est un mot que je n’aime pas du tout. A mes yeux, l’adjectif « engagé » porte une charge émotionnelle dans laquelle je ne me reconnais pas. Ce qu’on entend habituellement en France par « artiste engagé », c’est un artiste qui va exposer ses idées, en faire un étendard, et s’opposer à un groupe de gens qu’il aura ciblés au préalable, en leur disant ce qu’ils doivent penser, quand ce n’est pas carrément pour qui ils doivent voter. Il se trouve que, dans ma philosophie de vie, je ne souhaite pas m’opposer à mes contemporains. Je ne veux être « contre » personne.
Je porte simplement des messages qui, à mon sens, ont vocation à rejoindre tout le monde, c’est-à-dire les gens de gauche, de droite, jeunes, vieux, blancs, noirs, riches, pauvres. Tous ces gens peuvent entendre les messages que je passe dans mes slams : l’importance de s’écouter, de se réaliser, de réaliser nos rêves, de profiter de la vie, de savoir que nous avons tous en nous une part de résilience incroyable, un potentiel et un pouvoir créateur encore plus grands que ceux que l’on imagine. Mon seul but est que les gens, d’où qu’ils viennent et quelles que soient leurs opinions, lorsqu’ils ont écouté mes morceaux en concert ou en streaming, se disent : « En fait, j’ai une valeur incroyable, comme tous les êtres humains. Je peux faire de très grandes choses, contribuer à ce monde, rebondir après chaque épreuve, apporter ma part de lumière à mes semblables, et éclairer mon époque de ma présence ».
Qui plus est, je constate qu’aujourd’hui, par « artistes engagés », on désigne la plupart du temps des artistes qui en fait sont dans la doxa la plus crasse et la plus complète. Si être engagé, c’est dire qu’il y a des injustices et que ce n’est pas bien, ce n’est pas très révolutionnaire : 100% de la population est déjà au courant ! Un « artiste engagé », si l’on reprend la définition à la racine, devrait logiquement être un artiste qui ose dire quelque chose qui, dans son époque, lui fait courir le risque d’être mis au ban des médias ou de finir en prison. C’est le cas de certains artistes aujourd’hui, mais ce ne sont pas eux, bizarrement, que notre époque considère comme des « artistes engagés ».
Pour la même raison, je n’aime pas du tout non plus le mot de « combat ». Encore une fois, je porte un message, un témoignage, une petite lumière que j’espère instiller dans le cœur des gens. Je pense que nous avons tous en nous une part de divinité et que nous sommes là pour briller de qui nous sommes. Pas plus, mais pas moins.
G : « Le Mystère de la Chambre Rose », l’un de vos textes les plus célèbres, a été sélectionné pour les épreuves du bac de français en 2024. Pourtant, son thème est pour le moins inhabituel dans le milieu du slam. Pourquoi avoir écrit un texte sur le début de la vie ?
E : Depuis que je suis enfant, j’ai toujours eu le sentiment d’avoir gardé en mémoire des images, moitié visuelles, moitié mentales, de la sensation de douceur que j’éprouvais dans le ventre de ma maman. J’ignore si c’est réellement possible scientifiquement, mais ce souvenir m’a toujours habité. L’idée de ce clip animé en slam était donc de retranscrire ce sentiment de confort, de volupté, de douceur totale, à travers un texte qui puisse célébrer l’amour maternel. Je trouvais qu’en ne dévoilant qu’à la fin du clip qu’il s’agissait d’un bébé dans le ventre de sa mère, je tenais une façon originale de célébrer cet amour.
Ce qui est le plus étonnant avec ce morceau, c’est que je l’ai longtemps considéré comme l’un de mes plus faibles, comme une sorte d’interlude sans grand intérêt. J’ai même failli ne pas le mettre dans mon album ! Mais le jour où je l’ai sorti, le succès a été fulgurant : il a été repartagé sur un nombre incroyable de comptes de réseaux sociaux, de sites, et aussi dans beaucoup de maternités. J’ai même reçu des messages de mamans qui l’ont écouté juste avant leur accouchement, pour se donner du courage ! Ça a été une très belle surprise.
G : Vous avez également signé un clip sur le suicide, « Derniers instants ». Alors que la France vient de dépénaliser le suicide assisté, comment faire encore de la prévention en la matière ?
E : C’est une excellente question. Je trouve effectivement dramatique ce nouvel arsenal législatif qui va clairement à l’encontre de ce qu’on essaye de faire en matière de prévention du suicide depuis des dizaines d’années. Il s’agit du tout premier morceau que j’ai écrit, à partir de mon histoire personnelle. Mon changement de métier il y a 10 ans s’est fait dans un contexte très douloureux. J’ai vécu une rupture amoureuse qui m’a profondément marqué et m’a envoyé au tapis pendant plusieurs semaines. A cette époque, comme le personnage central de ce clip, je regardais le rebord du balcon de mon appartement de très près. Je pense que j’ai écrit ce morceau pour ne pas passer à l’acte, et aujourd’hui, je sais ce que c’est que d’être convaincu que la vie n’a plus rien à vous offrir, et d’être le premier surpris de voir à quel point, lorsque le voile de noirceur se déchire, on peut trouver de la joie et de la lumière, malgré toutes les douleurs que l’on ressent. Et à quel point alors, on est heureux que personne ne vous ait proposé de vous faciliter la tâche.
Mon amour de la vie est tel que je ne peux donc qu’être perplexe face à cette loi. J’entends cependant que le sujet est très délicat : certaines personnes, par leur expérience personnelle, seront tout aussi intimement convaincues que cette loi est une très bonne chose. A mes yeux, j’avoue qu’il s’agit d’une sorte de non-sens. Le clip de « Derniers instants » avait été repartagé par quatre associations de lutte contre le suicide, dont SOS Amitié, lors de sa campagne nationale 2016. Je me demande bien quel regard portent les gens qui travaillent dans ces associations sur cette loi (cf. Effet Werther : « En légalisant le suicide assisté et l’euthanasie, on banalise le suicide »). Le fait qu’un gouvernement se donne pour priorité d’écourter la vie me laisse très perplexe, quand il y a tant d’autres façons de l’embellir à trouver.
G : La fragilité, le regard de la société, la responsabilité figurent aussi parmi les thèmes que vous abordez. Quels messages souhaitez-vous passer auprès des jeunes ?
E : C’est très simple ! J’ai un message à leur faire passer, et j’ai d’ailleurs la chance de le faire en vrai, à travers les concerts, conférences et ateliers que je donne dans des écoles, des collèges et des lycées, partout en France. Ce message, c’est le titre que j’ai donné à l’une de mes conférences musicales, qui parle de confiance en soi et d’orientation scolaire : « S’écouter, trouver sa voie, vivre ses rêves ». C’est aujourd’hui ma prestation la plus demandée par les établissements scolaires, publics comme privés, de la sixième à la terminale. C’est une réflexion d’une heure et demie sur les talents que les élèves portent en eux, leurs forces, leurs compétences, et la meilleure façon de les mettre à leur propre service et au service du monde. Car avant de leur demander : « Quel métier veux-tu faire plus tard ? », question qui les oppresse souvent, on devrait plutôt leur demander : « Selon toi, qu’as-tu de beau parmi tes talents qui pourrait être utile aux autres quand tu seras grand ? » Je suis sûr que les réponses seraient beaucoup plus intéressantes, pour les enfants comme pour les parents.
Vous l’avez compris, mon message aux jeunes est donc : vous ne soupçonnez pas à quel point vous avez en vous un potentiel absolument incroyable. Il ne tient qu’à vous de le découvrir et de le faire fructifier pour être heureux et rendre le monde meilleur. Je reçois d’ailleurs beaucoup de témoignages après mes interventions scolaires, de la part des ados, mais aussi très souvent de leurs parents ! Mes interventions scolaires permettent alors de remettre du lien dans les familles, de réinstaurer le dialogue sur le sujet de l’avenir, et du sens de la vie en général. C’est une très grande fierté de voir que ça sème autant d’espoir. Ces interventions ont aussi pour but de permettre aux collégiens et lycéens de se débarrasser des deux plus grandes peurs de l’être humain : la peur de l’échec, et la peur du regard des autres.