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"Cancel culture" : les nouveaux iconoclastes

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De Guillaume Bonnet sur le site de France Catholique :

La «  cancel culture  », des États-Unis à la France

Les nouveaux iconoclastes

19 mars 2021

Inconnue il y a encore quelques mois, l’expression «  cancel culture  », importée des États-Unis, s’est imposée dans l’actualité. Cette «  culture de l’effacement  » entend reformater les esprits, pour les couler dans une idéologie dont le seul moteur semble être le nivellement des consciences. Au prix d’un déracinement systématique.

Difficile de ne pas songer à la «  novlangue  », le sabir inventé par Orwell dans 1984 pour asseoir la domination totalitaire de Big Brother, quand on considère l’afflux de néologismes, d’acronymes et d’anglicismes – façonnés dans les universités, les salles de rédactions et les ONG – qui trouvent leur terreau dans les réseaux sociaux.

Déjà, ils s’épanouissent dans le discours public et ne tarderont peut-être pas à s’imposer dans l’intimité des foyers. Dans le camp du bien : les «  wokes   » (comme «  éveillés  »), les «  SJW   » («  social justice warriors  » ou combattants de la justice sociale), les décoloniaux, le mouvement #MeToo…

Dans le camp du mal : le système patriarcal, l’hétéronormativité, le «  male gaze  » (regard masculin dominateur), les «  Karen   » (les femmes blanches d’âge mûr complices du système-hétéronormé-et-du-racisme-systémique)… Vous ne comprenez rien à ce jargon ? C’est normal. Et tout est fait pour interdire le moindre débat. Le «  Wokistan   » – surnom péjoratif donné à cette nébuleuse idéologique, militante et sentencieuse – a mis au point un outil très efficace pour imposer sa vision du monde : la «  cancel culture  » qui vise à retrancher du paysage, de l’histoire et des cerveaux toute survivance d’un passé honni et tout individu vecteur de schémas archaïques.

L’horizon indépassable ? Un «  espace de sécurité  » global, d’où serait bannie toute «  micro-agression  », c’est-à-dire toute parole et tout geste qui pourraient blesser telle ou telle communauté – ethnique, sexuelle et autre. Un cauchemar digne de la pire des fictions totalitaires ? Il est déjà réalité dans les universités anglo-saxonnes et le phénomène commence à poindre en France, avec les «  espaces non mixtes  », réservés à seulement à ceux qui peuvent s’estimer ciblés par une «  phobie  » quelconque…

Les États-Unis en première ligne

Pas un seul jour sans que l’on n’apprenne un nouvel «  effacement  ». C’est aux États-Unis que se déroulent les opérations les plus spectaculaires. Fin janvier, une commission de San Francisco a décidé de débaptiser 44 établissements qui portent le nom de personnalités supposées avoir «  pratiqué l’esclavage, opprimé les femmes, empêché le progrès social, mené des actions ayant conduit à un génocide  ».

Dans le collimateur de la commission, non pas d’affreux séides du Ku Klux Klan ou des nostalgiques de la ségrégation, mais Washington, le père de la démocratie américaine, accusé d’avoir possédé des esclaves. Ou Lincoln, qui a aboli l’esclavage mais a ordonné la pendaison de 38 Sioux en 1862. L’univers du sport connaît des purges lexicales majeures, en particulier celui du base-ball avec deux équipes mythiques, les Redskins de Washington et les Indians de Cleveland, rebaptisées car leurs noms étaient jugés offensants pour les populations indiennes.

L’univers marketing n’est pas en reste. La marque de riz Uncle Ben’s n’a pas manqué d’en faire les frais. Exit l’attachant grand-père noir qui l’incarnait, véhiculant avec lui l’atmosphère des grandes plantations du Sud. Mars, l’actionnaire de la marque, l’a rebaptisée Ben’s Original, et s’est engagé à financer un programme de soutien aux communautés afro-américaines du Mississippi…

Le langage sous surveillance

La «  cancel culture  » s’attaque aussi au vocabulaire. Ainsi du mot «  nigger  » («  nègre  ») qui ne peut plus être prononcé tel quel, même pour en dénoncer l’usage. Les Anglo-Saxons ont donc recours à un substitut pour désigner la même réalité : le «  N-Word  » ou «  mot en N  ». Quiconque omet de l’utiliser risque de s’attirer une sévère réprobation. Ainsi d’une enseignante de l’université d’Ottawa, , qui a employé le mot «  Nigger  » lors d’un cours visant à expliquer comment certaines communautés s’étaient emparées de ces appellations insultantes pour en faire un usage au contraire valorisant. Indignation immédiate de ses étudiants : elle est suspendue.

Les conséquences sont parfois tragiques. Mike Adams, professeur de criminologie, athée de gauche converti au christianisme et au conservatisme, a eu le malheur d’ironiser sur l’utilité des départements d’études féministes dans les universités ou d’emprunter le refrain célèbre d’un negro spiritual, «  Let my people go  » pour appeler au déconfinement. Misogynie, appropriation culturelle et racisme : associations et minorités se sont mobilisées sans tarder pour réclamer son «  effacement  » du corps enseignant. Mike Adams n’a pu le supporter. Le 23 juillet, il s’est tiré une balle dans la tête.

En France aussi

La «  cancel culture  » n’a pas manqué de passer d’un continent à l’autre. Franck Ferrand vient d’en faire les frais à Marseille. Le podcast consacré à l’histoire de la ville, qu’il animait sur le site de la municipalité, a été supprimé le 2 février. «  Ce n’est pas le contenu de ces podcasts qui pose problème, c’est leur auteur  », a justifié avec une froideur de commissaire politique l’élu communiste Jean-Marc Coppola, en charge de la culture. Les raisons de l’effacement de Franck Ferrand ? Ses interventions à l’antenne de CNews et ses tribunes dans Valeurs Actuelles… Le dessinateur Xavier Gorce publie une caricature qui déplaît à la rédaction du Monde, ameutée par les réseaux sociaux ? Il est effacé. Effacé aussi Alain Finkielkraut, qui interroge la notion de consentement sexuel sur le plateau de LCI.

Les conséquences de la «  cancel culture  » à la française peuvent aller très loin. Éric Brion, premier accusé de la campagne #BalanceTonPorc, initiée en 2017 par la journaliste Sandra Müller, a gagné en première instance le procès pour diffamation qu’elle lui avait intenté. Maigre soulagement après deux ans et demi de lynchage sur les réseaux, la perte de sa situation, le départ de sa compagne et une profonde dépression.

Racines révolutionnaires

Faut-il voir dans la «  cancel culture  » qui frappe l’Hexagone une simple transposition du phénomène né outre-Atlantique ? Le recul permet de comprendre que cette culture de l’effacement plonge ses racines ici-même, et que l’on assiste à un effet boomerang.

La «  cancel culture  » trouve en effet sa formule chimiquement pure au cœur de la tourmente révolutionnaire, quand les sans-culottes s’en sont pris à tout ce qui pouvait incarner ou symboliser l’identité chrétienne ou l’héritage capétien : tombes et dépouilles des rois profanées, statues martelées et décapitées, la Vendée rebaptisée «  Vengé  » (voir l’entretien avec Jean-Christian Petitfils). Le précédent révolutionnaire influencera par la suite nombre de pratiques totalitaires, à commencer par le bolchévisme et ses déclinaisons du XXe siècle. Trotsky tombé en disgrâce figure sur une photo officielle ? On l’efface. Une classe sociale fait obstacle à la victoire prolétarienne ? On la liquide.

Nous n’en sommes pas encore là, fort heureusement. Néanmoins, les signaux sont multiples qui invitent à la vigilance. La formule de Saint-Just, «  Pas de liberté pour les ennemis de la liberté  », semble ne pas avoir perdu sa portée au sein d’une large partie de l’intelligentsia, des médias et des minorités, qui tentent juste de l’actualiser : «  Pas de visibilité pour les ennemis de la diversité  ». Perversion sémantique puisque derrière l’idéal diversitaire semble émerger un individu dépourvu d’identité, ayant troqué sa liberté et sa capacité d’analyse contre une idéologie binaire, séparant le bien et le mal, les bourreaux désignés et les victimes autoproclamées, et dont on ne peut exclure qu’elle débouche à terme sur un système plus inquiétant de répression et de rééducation.

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