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Doctrine Sociale

  • Léon XIV : que nous apprend sa première encyclique ?

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    D'Andrea Gagliarducci sur Monday Vatican :

    Léon XIV : que nous apprend sa première encyclique ?

    1er juin 2026

    L'encyclique de Léon XIV, Magnifica Humanitas, porte un titre en latin, mais n'existe pas encore en version latine.

    Cette encyclique a été la dernière à parvenir au Bureau des lettres latines ; la version originale devrait être en anglais et en italien, de sorte que l’editio typica sera probablement en latin, mais il s’agira d’un latin traduit a posteriori.

    Selon InfoVaticana, le premier portail à avoir relevé cette particularité ou du moins à lui avoir accordé de l’importance, l’absence d’une édition latine témoigne de l’abandon du latin par l’Église, et donc d’une perte d’identité.

    Symboliquement, en effet, le fait que le document ait été publié dans les langues vernaculaires avant même qu’une édition latine ne soit prête revêt une importance particulière.

    Ce détail en dit long sur la transition que traverse actuellement l’Église, mais il en dit très peu sur la perte d’identité de l’Église catholique.

    En effet, le latin a été réaffirmé comme langue officielle de l’Église dans les derniers règlements généraux de la Curie romaine publiés en novembre 2025. En effet, les éditions originales des dernières encycliques, les éditions dites de référence, sont depuis longtemps en latin, mais elles sont rédigées dans des langues courantes.

    L’encyclique « Laudato Si’ » du pape François avait une version initiale en espagnol. D’autres encycliques ont été rédigées en italien. « Magnifica Humanitas » est probablement basée sur l’anglais, car elle a été rédigée par le bureau dirigé par le cardinal canadien Michael Czerny, qui s’est d’ailleurs exprimé en anglais lors de la conférence de presse de présentation, et parce qu’elle a été remise au pape, qui est américain et maîtrise évidemment mieux sa langue maternelle que toute autre.

    En bref, l’édition originale n’est plus l’édition latine depuis un certain temps.

    La question est toutefois de savoir pourquoi l’édition latine n’a pas encore été rédigée et publiée. La raison est simple : le Bureau des lettres latines a été le dernier à recevoir le texte complet de l’encyclique.

    Comme tous les documents papaux, l’encyclique était strictement confidentielle jusqu’à sa publication.

    C’est pourquoi le Dicastère pour le développement humain intégral a recueilli les avis de divers experts et les a compilés dans un long texte résumant tous les thèmes de la doctrine sociale. Dans certains cas, le dicastère a confié des sections de la traduction à des collaborateurs de confiance, mais jamais l’intégralité du texte.

    En bref, on craignait une éventuelle fuite, ce qui a conduit les rédacteurs à garder le document pratiquement sous clé, empêchant quiconque d’en avoir une vue d’ensemble. De plus, le document n’a pas impliqué tous les ministères concernés, mais seulement quelques experts sélectionnés par les rédacteurs.

    « Magnifica Humanitas » est un document rédigé par des experts, mais il ne s’agit pas d’un document collégial de la Curie romaine.

    Le manque de coordination est manifeste dans plusieurs détails. Par exemple, on note l’absence totale de toute référence à l’Appel de Rome pour l’éthique de l’IA, ainsi qu’au concept d’algorithmique, développé dans le cadre de cette même initiative. Il s’agissait d’une initiative de l’Académie pontificale pour la vie qui avait réuni des entreprises du secteur des technologies de pointe afin de promouvoir le développement éthique de l’intelligence artificielle. Le projet a ensuite été soutenu par d’autres organisations religieuses, devenant ainsi une initiative interconfessionnelle.

    Mais ce n’est pas tout.

    Un document aussi volumineux manque également de références à d’autres textes cruciaux, et même à des discours récents de diplomates du Vatican sur la question de l’intelligence artificielle et de sa gouvernance. Par exemple, il n’y a aucune référence à l’idée d’une autorité mondiale sur l’intelligence artificielle chargée de superviser son développement et ses implications éthiques, telle que proposée par l’archevêque Paul Richard Gallagher dans un discours prononcé devant les Nations unies en septembre 2023.

    L’encyclique a certes rassemblé les avis de plusieurs experts, mais elle a pratiquement rompu tout lien avec toutes les autres initiatives du Vatican entreprises avant elle.

    Il y a l’encyclique, il y a le Dicastère pour la promotion du développement humain intégral (qui devrait diriger la nouvelle commission interministérielle sur l’IA mise en place par Léon XIV), et il y a un avenir qui ne concerne plus les relations déjà établies avec les géants de la tech, mais avec d’autres entreprises comme Anthropic, qui, entre autres, est appréciée pour son refus de céder sa technologie à des fins militaires.

    Ces lacunes révèlent une Curie romaine dont les départements restent cloisonnés, sans coordination et (paradoxalement) sans histoire.

    La mémoire du travail accompli au sein de la Curie semble avoir été effacée, remplacée par de nouvelles formulations. Il est vrai que l’encyclique contient une section substantielle résumant les encycliques précédentes sur la doctrine sociale. Mais celle-ci est purement didactique et ne parvient pas à mettre véritablement en lumière les conséquences concrètes de ce travail sur la doctrine sociale.

    En effet, le document Antiqua et Nova des Dicastères pour la Doctrine de la Foi et pour la Culture et l’Éducation, consacré précisément au thème de l’intelligence artificielle, n’apparaît pour la première fois qu’à la note 123.

    Que nous apprend cette situation ?

    D'une part, cela signifie que la Curie héritée de Léon XIV est toujours profondément divisée.

    Il existe des acteurs indépendants qui sont impatients de mettre à profit leur liberté pour interpréter les documents et les déclarations à leur guise, rompant ainsi avec le passé. Il y a des départements qui vivent encore selon les préjugés de l’époque du pape François et qui sont donc exclus des discussions. Il y a aussi une Secrétairerie d’État qui semble être un spectateur intéressé et vaguement impliqué. Le moment symbolique qui a illustré cette situation a été lorsque le cardinal Parolin, secrétaire d’État du Vatican, a été appelé à animer la présentation de l’encyclique elle-même, en présence du pape.

    Toutes les opinions sont arrivées de manière décousue et ont ensuite été intégrées dans un long texte qui englobe une multitude de sujets. C’est une encyclique particulièrement longue, trois fois plus longue que Caritas in Veritate de Benoît XVI, et elle n’apporte pas beaucoup d’innovations, même si elle risque parfois de succomber à un excès de rhétorique.

    Dans cette situation, le latin – que plus personne parmi les initiés ne parle – est devenu le dernier des soucis de quiconque.

    En bref, l’institution et sa langue sont devenues le dernier des problèmes, car les ministères eux-mêmes sont davantage engagés dans ce bras de fer sur les responsabilités que dans la défense de la structure telle qu’elle est.

    Ce n’est pas un plan, même si cela y ressemble.

    La perte d’institutionnalité et la gestion du pouvoir fondée sur la confidentialité nous font perdre de vue le fait que chacun travaille pour un monde plus vaste, avec son propre langage et son propre protocole.

    Ces derniers temps, ces banalités ont été négligées. Ce sont là des faits banals de la vie au Vatican, mais le public les a perdus de vue depuis un certain temps déjà.

    Il suffit de rappeler que l’annonce du décès du pape François a été faite dans un message YouTube par trois cardinaux et un archevêque, parmi lesquels ne figurait ni le doyen du Collège des cardinaux ni le vicaire du pape pour le diocèse de Rome (qui sont censés délivrer le message), et parmi lesquels personne ne portait la barrette rouge à la place de la soutane.

    Le latin viendra, et ce sera l’editio typica.

    Magnifica Humanitas a toutefois montré que le pape aura fort à faire pour amener l’ensemble de la Curie à travailler ensemble, pour surmonter les personnalismes, pour créer un mécanisme pacifique où chacun pourra échanger des informations et tirer profit du travail des autres.

  • Magnifica humanitas, mille lectures et un problème de langage

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    De Stefano Fontana sur la NBQ :

    Magnifica humanitas, mille lectures et un problème de langage

    Les divergences d'opinions concernant l'encyclique de Léon XIV s'expliquent aussi par la complexité des documents ecclésiastiques : trop généraux, trop techniques (et donc susceptibles d'être contestés), et leur signification n'est pas toujours univoque. Le problème n'est pas nouveau, mais il s'est accentué sous le pontificat de François.

    1/6/2026

    L'encyclique Magnifica Humanitas de Léon XIV a suscité des réactions mitigées. Prenons quelques exemples. Mgr Joseph Strickland en a donné une interprétation très négative. Le commentateur Larry Chapp, dans Catholic World Report, l'a qualifiée de « coup de poing, incisive et prophétique ». La position de The Catholic Thing était modérée. Leonardo Boff, sur Religion Digital, l'a saluée pour son « style argumentatif nouveau et contemporain ». On a déploré un humanisme excessif, mais aussi le retour au thème du Christ. Certains ont critiqué des points précis, comme la révision de la doctrine catholique sur la guerre juste proposée par Gerald Murray et Michael Haynes. Dans La Bussola, Tommaso Scandroglio a applaudi le retour de la métaphysique dans le traitement de la dignité de la personne ; Roberto De Mattei, en revanche, a déploré l'absence d'une perspective métaphysique sur la personne, et le blog traditionaliste OnePeterFive a même soutenu que le retour de l'encyclique à une structure thomiste était une bonne chose.

    Pour comprendre les causes de ces divergences d'appréciation, il peut être utile d'examiner la question du langage. L'encyclique commence par évoquer la Tour de Babel, mais il faut reconnaître qu'une certaine Babel linguistique existe aussi au sein même de l'Église. Le problème n'est certes pas nouveau ; nous le traînons depuis au moins soixante ans. Les causes sont multiples, et il est évident que même le langage de Léon XIV en est affecté d'une manière ou d'une autre. La question du langage a fait son entrée officielle dans l'Église avec Vatican II. Le recours à un langage existentiel, expérientiel et narratif plutôt qu'à un langage métaphysique et définitionnel découle de la profonde influence de la philosophie existentialiste sur la théologie catholique. Cette dernière a également accueilli sans réserve le « tournant linguistique » de la philosophie moderne, attribuable avant tout à Wittgenstein et Heidegger. Avec le pontificat de François, nous avons assisté à une vaste renaissance de cette révolution du langage, qui passe de la nature à l'histoire, compte tenu du nouvel objectif du magistère : susciter le doute, déconstruire les rigidités, remettre en question les certitudes, alimenter les interrogations et éviter d'apporter des réponses toutes faites.

    Le sujet du langage est donc vaste, mais nous pouvons limiter la discussion à un bref examen de Magnifica humanitas, en nous demandant s'il y a là des expressions qui ont pu alimenter la diversité des opinions.
    Il faut d'abord garder à l'esprit que certaines expressions dissimulent aujourd'hui des contenus très différents. Jean-Paul II et Léon XIV considèrent tous deux que la doctrine sociale de l'Église s'inscrit dans le cadre de la « théologie morale », même si l'un la qualifie de « corpus doctrinal » et l'autre de « discernement communautaire ». Or, la théologie morale a évolué depuis Veritatis Splendor jusqu'à la nôtre, si bien que le sens de cette appellation n'est plus clair : à quelle théologie morale fait-on référence ? Celle de l'« ancien » Institut Jean-Paul II ou celle du « nouveau » ? Quelle place occupe désormais le « discernement », au sens nouveau, dans la définition que Léon XIV donne de la doctrine sociale de l'Église ? Dans quelle mesure l'expression « discernement communautaire » est-elle affectée par cette évolution ? Le mot « nature » ​​et l'adjectif « naturel » ont-ils le sens qu'ils leur prêtaient, à saint Thomas ou à Heidegger ?

    Un second aspect concerne le langage du pape François, qui continue d'influencer celui de Léon XIV. Il s'agit souvent d'expressions cryptiques qui demeurent ambiguës et peuvent donner lieu à des interprétations très diverses. Au paragraphe 25, on lit que la vérité est « un don à partager, non une possession à s'approprier ». Le message est ambigu. Affirmer que la vérité est pour tous est vrai, car c'est précisément ce qui unit, mais que l'Église ne puisse se l'approprier, au sens de la défendre et de l'enseigner, semble erroné. Différentes attitudes peuvent être déduites de cette phrase, laissant croire que le partage crée la vérité plutôt que le contraire. Cela irait à l'encontre de l'apologétique.

    Il est également intéressant de noter que Rerum Novarum représentait moins du tiers de la longueur de la nouvelle encyclique, et ce sans compter les 224 notes de bas de page… Cette longueur soulève deux autres problèmes liés au langage. Le premier concerne l'exposé assez détaillé d'aspects techniques, en l'occurrence l'intelligence artificielle. Rerum Novarum , pour poursuivre la comparaison, avait évoqué les unions sans en expliquer le fonctionnement, ne considérant pas cela comme la tâche du Pape. François, au contraire, avait consacré une grande partie de Laudato Si' à illustrer différents aspects de la question environnementale, s'appuyant principalement sur la presse alors dominante, même si cela ne relevait pas de la mission du pape. Il en résulta des textes très longs, à la fois plus fragiles et sujets à controverse. De fait, même Magnifica Humanitas fit l'objet de critiques techniques de la part de spécialistes de l'intelligence artificielle.

    Le second problème linguistique est lié à l'ampleur excessive du propos. Il s'agit du quatrième chapitre de l'encyclique de Léon XIV. On y trouve des références à une multitude de problèmes sociaux : la crise du multilatéralisme, les nouveaux impérialismes, la guerre et la guerre asymétrique, la course aux armements, les déséquilibres économiques, la logique de la force, la recherche scientifique, le dialogue et la culture de la négociation, la violence et le terrorisme, la cyberguerre, les organisations internationales, les migrants, les réfugiés et les minorités, la sauvegarde de la création, le dialogue interreligieux, les écoles et l'éducation… et ainsi de suite. Ce sont là des analyses spécifiques et à court terme, trop dépendantes d'études de cas empiriques. Il est difficile, dans ces analyses détaillées, de se conformer au langage magistériel et théologique sans tomber dans le vague, le réductionnisme, voire les platitudes.

    Magnifica humanitas ne se résume pas à ce que nous avons mis en lumière ici, mais ces aspects sont bien présents. Il faut espérer que Léon XIV s'affranchira du langage créé par d'autres, comme cela est déjà évident dans certaines de ses interventions, car remettre de l'ordre dans l'Église implique aussi cela.

  • Magnifica humanitas : une magnifique encyclique, mais aussi incohérente sur la guerre et la paix

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    De Sandro Magister sur Settimo Cielo (en français sur diakonos.be) :

    Magnifique encyclique, mais aussi incohérente sur la guerre et la paix

    “Désarmée et désarmante”: voilà comment devrait également être l’intelligence artificielle selon le pape Léon. Dans son encyclique “Magnifica humanitas”, il consacre tout un chapitre, le cinquième et dernier, à s’opposer à la “culture de la puissance” qui normalise la guerre, élevée au rang de “prolongement naturel de la politique” alors que les développements technologiques sont désormais en mesure d’imposer même “dépassement de la théorie de la ‘guerre juste’ trop souvent invoquée pour justifier n’importe quelle guerre, sous réserve du droit à la légitime défense dans son sens le plus strict”.

    Dans les 240 pages que compte ce document, on retrouve de nombreuses invectives contre les guerres et les armes mais à peine quelques lignes – aux paragraphes 192 et 197 – consacrées à reconnaître que “l’usage de la force armée ne doit intervenir en dernier recours, en cas de légitime défense”, mais qu’on ne pourrait cependant plus qualifier de “juste”.

    Pour appuyer cette thèse, dans une note de bas de page, la n°182, le pape Léon renvoie à l’encyclique “Fratelli tutti” du pape François, qui a en effet été le premier à déclarer dans un document pontifical qu’il était “très difficile aujourd’hui de défendre les critères rationnels, mûris en d’autres temps, pour parler d’une possible ‘guerre juste’”.

    Mais dans la même note, le pape Léon renvoie également au Catéchisme de l’Église catholique, d’une valeur magistérielle bien supérieure, qui réaffirme en revanche au n°2309 le bien-fondé de “la doctrine dite de la ‘guerre juste’” et qui énumère “les strictes conditions d’une légitime défense par la force militaire” et qui résume comme suit, au n°2308, l’enseignement de l’Église, avec les mots de la constitution “Gaudium et spes” du Concile Vatican II : Aussi longtemps cependant "que le risque de guerre subsistera, qu’il n’y aura pas d’autorité internationale compétente et disposant de forces suffisantes, on ne saurait dénier aux gouvernements, une fois épuisées toutes les possibilités de règlement pacifique, le droit de légitime défense”.  Un droit – précise le Catéchisme au n°2265 – qui “peut être un devoir grave, pour qui est responsable de la vie d’autrui”, étant donné que “la défense du bien commun exige que l’on mette l’injuste agresseur hors d’état de nuire” incluant “le droit de recourir même aux armes”.

    Selon le Catéchisme, les “conditions strictes” susceptibles de justifier une guerre défensive sont au nombre de quatre et doivent être rencontrées cumulativement :

    1. “Que le dommage infligé par l’agresseur à la nation ou à la communauté des nations soit durable, grave et certain.”
    2. “Que tous les autres moyens d’y mettre fin se soient révélés impraticables ou inefficaces.”
    3. “Que soient réunies les conditions sérieuses de succès.”
    4. “Que l’emploi des armes n’entraîne pas des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer. La puissance des moyens modernes de destruction pèse très lourdement dans l’appréciation de cette condition.”

    Si c’est bien ce que nous disent les documents magistériels de l’Église, il faut donc reconnaître que, sur la question de la “guerre juste” et de la légitime défense, l’encyclique “Magnifica humanitas” pose plus de problèmes qu’elle n’en résout.

    Premièrement par la contradiction entre la “légitimité” reconnue à une guerre de défense armée s’inscrivant dans le cadre des conditions fixées par le Catéchisme et la négation de la qualification de “juste” à une telle guerre.

    Deuxièmement par la disproportion flagrante entre la quantité d’invectives contre toutes les guerres et les armes, non seulement dans “Magnifica humanitas” mais aussi dans de nombreuses autres interventions orales et écrites du pontificat actuel, et les très rares et dérisoires références à la légitimité de la guerre défensive, pourtant reconnue.

    Et troisièmement, par le contraste entre le soutien de fait apporté par le pape Léon à l’héroïque guerre de défense menée par l’Ukraine contre l’agresseur russe et les nombreux discours dans lesquels ce même pape condamne toutes les guerres et les armes, apparemment sans exception.

    Toutes ces contradictions sont mises en lumière avec une rare finesse documentaire par Luca Diotallevi, professeur de sociologie à l’Université de Rome III et aux Facultés théologiques de l’Italie septentrionale dans une longue intervention que l’on retrouvera dans le dernier numéro de la prestigieuse revue “Il Regno”, proposée en lecture intégrale y compris pour les non-abonnés.

    L’analyse du professeur Diotallevi montre combien ces contradictions ont marqué les dernières décennies de la vie de l’Église à tous les niveaux, jusqu’au sommet de la hiérarchie, tout en passant sous silence le pontificat de François – sur lequel un jugement semble “prématuré” – et plus encore sur celui de Léon.

    On retrouve en effet dans l’Église un certain pacifisme qui non seulement tait ce que le Catéchisme dit noir sur blanc mais aussi ce que Paul VI avait déclaré aux Nations Unies le 4 octobre 1965 outre son cri très souvent cité “jamais plus la guerre, jamais plus la guerre!”, d’ailleurs repris tel quel dans l’encyclique “Magnifica humanitas”, c’est-à-dire que “Tant que l'homme restera l'être faible, changeant, et même méchant qu'il se montre souvent, les armes défensives seront, hélas!, nécessaires.”

    Personne ne semble davantage se rappeler l’appel de Jean-Paul II en 1992 devant les Nations Unies et l’Europe à “désarmer l’agresseur” dans les Balkans en guerre : “La conscience de l'humanité, désormais soutenue par les dispositions du droit international humanitaire, demande que soit rendue obligatoire l'ingérence humanitaire dans les situations qui compromettent gravement la survie de peuples et de groupes ethniques entiers : c'est là un devoir pour les nations et la communauté internationale.”

    On oublie aussi l’affirmation nette de Joseph Ratzinger le 4 juin 2004 à l’occasion de la commémoration du débarquement de Normandie, qui a sonné le début de la fin de la domination nazie et de la victoire du monde libre : “S’il y a eu jamais, dans l’histoire, un bellum justum, c’est bien ici, dans l’engagement des Alliés, car l’intervention servait finalement aussi au bien de ceux contre le pays desquels a été menée la guerre.”

    Sur le terrain des faits, il n’y a aucun doute que le pape Léon – à la différence de son prédécesseur François qui en était venu à demander à l’Ukraine de hisser “le drapeau blanc” – considère comme “juste” la défense armée déployée par la nation ukrainienne contre l’agression russe. On se souvient du jugement tranché qu’il a posé sur ce conflit avant d’être élu pape. Et on peut se douter que ce jugement tient toujours aujourd’hui, si l’on prend la peine de décrypter ses faits et gestes.

    On peut prendre pour exemple ce qu’il a déclaré à l’occasion du quatrième anniversaire de l’agression russe, à l’Angélus du 22 février 2026 : “Quatre ans se sont écoulés depuis le début de la guerre contre l’Ukraine. Mon cœur se tourne encore vers la situation dramatique qui est sous les yeux de tous : combien de victimes, combien de vies et de familles brisées, combien de destructions, combien de souffrances indicibles ! J’invite tout le monde à se joindre à la prière pour le peuple ukrainien meurtri.”

    Ou encore ce que le pape Léon a déclaré lors de l’audience générale de mercredi dernier après l’aggravation des attaques russes contre la population civile : “Je suis avec une profonde préoccupation l’évolution du conflit en Ukraine, qui connaît ces jours-ci une intensification dramatique. Je tiens à exprimer ma proximité envers toutes les victimes des récentes attaques, particulièrement lorsque celles-ci touchent des populations civiles. Là où s’abattent les missiles et les drones, ce sont les espérances qui s’effondrent, les foyers et les lieux de prière qui sont réduits en cendres, et des vies innocentes qui sont brisées.”

    Mais si on ne peut remettre en question la solidarité du pape Léon avec le peuple ukrainien qui combat pour défendre sa liberté et sa vie, il semble incohérent que de tels soutiens soient assortis de condamnations aussi fréquentes que généralisées sur les dépenses militaires, comme si ces dernières étaient toutes et toujours peccamineuses.

    L’encyclique “Magnifica humanitas” est truffée de telles condamnations. Mais elles se trouvent résumées dans le discours que le pape Léon a prononcé le 14 mai dernier à l’occasion de sa visite à l’Université “La Sapienza” de Rome : “Au cours de l’année écoulée, l’augmentation des dépenses militaires dans le monde, et en particulier en Europe, a été considérable : on ne peut appeler ‘défense’ un réarmement qui accroît les tensions et l’insécurité, appauvrit les investissements dans l’éducation et la santé, dément la confiance dans la diplomatie, enrichit des élites qui se moquent du bien commun. Il faut également être attentif au développement et à l’application des intelligences artificielles dans les domaines militaire et civil, afin qu’elles ne déresponsabilisent pas les choix humains et n’aggravent pas la tragédie des conflits. Ce qui se passe en Ukraine, à Gaza et dans les territoires palestiniens, au Liban et en Iran illustre l’évolution inhumaine de la relation entre la guerre et les nouvelles technologies, dans une spirale d’anéantissement. Que l’étude, la recherche et les investissements aillent dans la direction opposée : qu’ils soient un ‘oui’ radical à la vie ! Oui à la vie innocente, oui à la vie des jeunes, oui à la vie des peuples qui invoquent la paix et la justice !”.

    On peut être d’accord avec plusieurs aspects de cette déclaration du pape, mais certains passages se heurtent à la réalité. Comment par exemple condamner la défense nécessaire dont l’Europe doit se doter – d’autant plus dans un contexte de désengagement croissant de l’allié américain – pour garantir sa propre sécurité contre des agressions futures et, de fait, contre celles qui s’exercent déjà depuis des années sur son flanc oriental, en Ukraine ?

    On ne peut condamner a priori les innovations technologiques mises en œuvre par cette même Ukraine pour produire les systèmes de défense et d’attaque de drones de nouvelle génération les plus avancés au monde, en mesure de bloquer l’avancée russe.

    Ces incohérences dans la prédication du pape Léon recueillent l’adhésion ininterrompue, qu’elle soit sincère ou calculée, d’une grande partie de l’opinion publique et des classes dirigeantes, à l’enseigne d’une invocation consensuelle à la paix.

    Mais si l’on aspire véritablement à une paix juste, à une pax opus iustitiae, on ne peut pas davantage faire comme si elles n’existaient pas.
     — — —

    Sandro Magister est le vaticaniste émérite de l'hebdomadaire L'Espresso.
    Tous les articles de son blog Settimo Cielo sont disponibles sur diakonos.be en langue française.
    Ainsi que l'index complet de tous les articles français de www.chiesa, son blog précédent.

  • « Le premier droit humain est le droit à la vie » : dans Magnifica Hunanitas, Léon XIV réaffirme avec force le refus de l’avortement et de l’euthanasie

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    De Tommaso Scandroglio sur la NBQ :

    Non à l'avortement et à l'euthanasie, Léon XIV renoue avec la métaphysique

    Dans sa première encyclique, le pape Prévost a réaffirmé la condamnation par l'Église de l'avortement provoqué et de l'euthanasie, soulignant la dignité naturelle de la personne, fondée sur l'unité du corps et de l'âme. Cela représente un retour à une morale ancrée dans l'ontologie et, par conséquent, dans la métaphysique.

    27/05/2026

    Léon XIV signe Magnifica Humanitas (Vatican Media/LaPresse)

    L’avortement, l’euthanasie et la gestation pour autrui sont également abordés dans l’encyclique Magnifica Humanitas du pape Léon XIV . Le pontife expose sa réflexion sur ces questions à partir du postulat suivant : « Il est important de veiller à ce que cette prise de conscience croissante de la dignité humaine ne soit pas obscurcie par la pression de nouvelles idéologies ou de certains intérêts très puissants dans le monde actuel. Parmi ces idéologies, j’estime particulièrement insidieuse celle qui suggère que chaque personne doit mériter ou justifier sa propre valeur, au point d’attribuer une plus grande valeur à ceux qui sont plus efficaces et plus performants. Dans une telle perspective, la personne finit par être réduite à un moyen d’obtenir des résultats, à une ressource à utiliser et à exploiter, et n’est plus reconnue comme une fin en soi, inaliénable. Or, la valeur de la personne ne dépend pas de ce qu’elle accomplit ou produit, et il existe des droits inhérents à chacun du simple fait d’être une personne. Aucune puissance humaine ne peut légitimement les lui refuser ou les limiter arbitrairement » (51).

    La critique de l'utilitarisme anthropologique exige cependant un argument solide pour être considérée comme valable. Cet argument se trouve dans le concept de dignité naturelle de la personne ou dignité ontologique : « C'est la dignité qui appartient à tout être humain du simple fait d'exister, d'avoir été voulu, créé et aimé de Dieu : aucun péché, aucun échec, aucune humiliation, aucune exclusion ne peut altérer la valeur profonde d'une vie humaine qu'Il a voulue et appelée à l'existence. Par conséquent, la dignité fondamentale de toute personne n'est ni acquise ni méritée » (52-53). Plus précisément, on peut rappeler que le terme « dignité » signifie « précieuse ».

    La valeur inestimable de l'être humain découle des deux principes qui le constituent : le corps et l'âme . L'âme rationnelle communique sa valeur au corps puisqu'elle l'informe (le corps possédant déjà sa propre valeur intrinsèque). Ainsi, la dignité personnelle émane de la nature rationnelle de l'âme qui anime le corps humain. De là, comme l'a expliqué le Pape, aucune imperfection physique, aucune limitation fonctionnelle, aucun échec existentiel, etc., ne peut porter atteinte à cette dignité, car elle se situe sur le plan métaphysique de l'être, même si elle anime également la matière. Par conséquent, une personne est précieuse non pas pour ce qu'elle est – en bonne santé, malade, jeune, âgée, etc. – ni pour ce qu'elle fait – capable, incapable – mais pour ce qu'elle est, pour qui elle est. Exister suffit à être reconnu comme une personne ; aucune autre condition n'est requise. La dignité personnelle est donc intrinsèque, et non extrinsèque.

    Une telle dignité requiert donc la reconnaissance du droit à certains droits . Un sujet d’une telle valeur doit être reconnu comme ayant les droits qui lui sont dus précisément en raison de sa dignité. Ainsi, le Pape déclare : « Dans la perspective chrétienne, les droits de l’homme ne sont pas un ajout extérieur à la personne, mais une traduction historique de sa dignité intrinsèque, que la communauté internationale est appelée à protéger et à promouvoir. Les droits de l’homme sont inviolables, car ils sont inhérents à la personne humaine et à sa dignité. […] Parmi ces droits, le premier est le droit à la vie, de la conception à sa fin naturelle, sans lequel il est impossible d’exercer tout autre droit. Lorsque ce droit fondamental est nié, comme c’est le cas pour l’avortement provoqué, le meurtre d’innocents et l’euthanasie, on se trouve confronté à des choix que l’Église juge gravement illicites » (54-55).

    Il est intéressant de noter que, pour le Pape, l'attaque contre les droits fondamentaux de la personne, et parmi ceux-ci, au premier rang desquels le droit à la vie, découle avant tout de la méconnaissance de l'avant-dernier fondement de ces droits : la nature humaine (le fondement ultime étant Dieu). Léon XIV écrit : « En regardant notre époque, nous ne pouvons ignorer que la protection des droits de l'homme est aujourd'hui exposée à deux risques particulièrement graves. Le premier est celui d'une déclaration purement formelle […] Le second, qui est en réalité à la racine du premier, est celui de ne plus être capable de reconnaître le fondement de leur universalité, car nous avons renoncé à la “recherche des fondements plus solides qui sous-tendent nos choix et nos lois” » (56). Et il conclut ainsi, concernant leur fondement : « Lorsque la raison se laisse sérieusement interroger sur la nature humaine, elle est capable de découvrir des valeurs qui sont valables pour tous, car elles en découlent » (56). Dès lors, la référence au fondement des droits de l'homme dans la nature humaine est, pour le Pape, le principal instrument de sa campagne en faveur du droit à la vie.

    Enfin, on trouve une condamnation, quoique implicite, de la pratique de la gestation pour autrui . On la trouve lorsque le Pape parle de nouvelles formes d’esclavage : « S’inscrivant dans la tradition inaugurée par Léon XIII, l’Église renouvelle sa ferme condamnation de toutes les formes d’esclavage, de traite des êtres humains et de marchandisation des personnes, et appelle à un vaste mouvement de réflexion et d’action urgent qui place la dignité inaliénable de chaque être humain et le bien commun au centre, comme fins de la société et comme critères de tout choix personnel, social et politique. »

    L’aspect le plus pertinent de l’intervention du Pape sur ces questions de bioéthique concerne sans doute le paradigme moral de référence choisi : la nature humaine. Léon XIV renoue avec une morale ontologiquement, et donc métaphysiquement, fondée. Cette approche est ainsi antithétique à celle suivie par Mgr Vincenzo Paglia, président de l’Académie pontificale pour la vie, sous la direction expresse du pape François, comme nous avons eu l’occasion de l’expliquer hier . Cela dit, Léon XIV, fidèle à son style diplomatique, a réussi à trouver une déclaration du pape François favorable à cette approche métaphysique, déclaration que l’on trouve dans Fratelli tutti (208) et qui a également été citée dans cet article. Mais, nous le répétons, il s’agit d’une citation faite dans un esprit de médiation et qui ne réfute pas l’orientation de la philosophie phénoménologique défendue par François, comme Mgr Paglia l’a lui-même explicitement confirmé dans l’interview accordée il y a quelques jours à Settimana News , que nous avons commentée. Nous saluons donc ce changement manifeste de paradigme moral.

  • Les citations de Magnifica Humanitas : à qui Léon XIV se réfère-t-il dans sa première encyclique ?

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    D'InfoVaticana :

    Les citations de Magnifica Humanitas : à qui Léon XIV se réfère-t-il dans sa première encyclique ?

    Le résultat nous permet de tirer quelques conclusions sur le profil intellectuel de la première encyclique de Léon XIV : une continuité claire avec le magistère de François, une présence moindre que prévu de son prédécesseur homonyme Léon XIII — dont le 135e anniversaire de Rerum novarum sert de cadre au document —, et un appareil de références culturelles non ecclésiastiques qui comprend des noms aussi divers que Hannah Arendt, J.R.R. Tolkien ou Platon.

    Magistère pontifical

    1. Francis — environ 35 citations. Il est de loin le plus cité. Evangelii Gaudium  Laudato si'Fratelli tuttiDilexit nosLaudate Deum, et de nombreux discours et messages apparaissent.
    2. Jean-Paul II — environ 25 citations. Centesimus annusSollicitudo rei socialisLaborem exercensVeritatis splendorRedemptor hominisEvangelium vitae, discours à l'ONU, entre autres.
    3. Benoît XVI — environ 12 citations. Surtout Caritas in veritate, mais aussi Deus caritas estSacramentum caritatis et la catéchèse.
    4. Paul VI — environ 10 citations. Populorum progressioOctogesima adveniens, discours à l'ONU et à la FAO.
    5. Léon XIII — 3 citations. Rerum novarum et In plurimis .
    6. Pie XII — 3 citations. Menti Nostrae et messages radio de Noël.
    7. Pie XI — 2 citations. Quadragesimo anno.
    8. Jean XXIII — 2 citations. Mater et magistra et Pacem in terris .
    9. Léon XIV lui-même — plusieurs autocitations tirées de ses discours de 2025.

    Pères, médecins et théologiens

    1. Saint Augustin — 5 citations. Confessions , La Cité de Dieu , Commentaires sur les Psaumes , Sermons .
    2. Saint Thomas d'Aquin - 3 citations. Summa Theologiae et Super Boetium De Trinitate .
    3. Pierre de Bérulle — 1 citation. Discours sur Jésus.

    auteurs non ecclésiastiques

    1. Hannah Arendt — 1 citation. Les origines du totalitarisme .
    2. Viktor Frankl — 1 citation. La quête de sens chez l'homme .

    Le déclin de l'ère moderne .

    • J.R.R. Tolkien — 1 citation. Le Seigneur des Anneaux .
    • Platon — 1 citation. Lettre VII .
    • Giorgio La Pira — 1 citation. Discours de 1962.

    Documents judiciaires récents

    1. Dicastère pour la Doctrine de la Foi / Dicastère pour la Culture et l'Éducation — plusieurs citations d' Antiqua et Nova (2025, sur IA) et de Dignitas infinita (2024).
    2. Commission théologique internationale — Quo vadis, humanitas ? (2026) et Mémoire et réconciliation .

    Quelques observations

    François domine largement : il est plus cité que Jean-Paul II et Benoît XVI réunis. Magnifica Humanitas , en ce sens, se présente comme une continuation explicite des enseignements de son prédécesseur immédiat, notamment en matière de doctrine sociale, d’écologie intégrale et de critique du paradigme technocratique.

    Il est frappant de constater que Léon XIII, bien qu'ayant inspiré l'anniversaire qui encadre l'encyclique, n'est cité que trois fois. La présence du fondateur de la doctrine sociale moderne de l'Église est donc plus symbolique qu'efficace dans l'analyse critique.

    L'élément le plus original de ce document est la présence d'auteurs non ecclésiastiques. Tolkien, Arendt, Frankl, Guardini et Platon côtoient les grands Pères et Docteurs de l'Église dans leurs notes de bas de page. Cette vaste référence culturelle inscrit le texte dans un dialogue avec un large éventail de traditions intellectuelles.

    Enfin, l'absence quasi totale de théologiens du XXe siècle est frappante. Hormis Romano Guardini, ni Joseph Ratzinger le théologien – seul Ratzinger le pape, Benoît XVI – ni Hans Urs von Balthasar, Henri de Lubac, Yves Congar, ni Karl Rahner ne figurent dans l'appareil critique. L'encyclique préfère fonder son cadre doctrinal sur l'enseignement pontifical récent et les grands classiques – Augustin, Thomas d'Aquin – sans faire appel à la grande théologie du XXe siècle qui a précédé ou prolongé le Concile.

  • Magnifica Humanitas brise le silence sur la doctrine sociale

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    De Stefano Fontana sur la NBQ :

    Magnifica Humanitas brise le silence sur la doctrine sociale

    Seule la grâce élève l'homme au-delà de l'humain : telle est la réponse du pape au transhumanisme inhérent à la révolution de l'intelligence artificielle. Un défi si vaste qu'il requiert toute la sagesse de la doctrine sociale de l'Église, que Léon XIV remet en lumière après la pause imposée par son prédécesseur. Et c'est déjà une excellente nouvelle.

    26/05/2026
    Photo Vatican Media/LaPresse

    Magnifica Humanitas, la nouvelle encyclique du pape Léon XIV, présentée hier, 25 mai, au Vatican et signée le 15 du même mois (date de signature de Rerum Novarum ), est clairement une encyclique « sociale ». Il convient de le souligner car, après la pause imposée à la doctrine sociale de l'Église, telle qu'elle était formellement comprise, durant le pontificat de François, un nouveau départ s'ouvre. Et c'est déjà une excellente nouvelle.

    Cette nouvelle encyclique sociale mérite une grande attention car elle remplit deux objectifs étroitement liés. Le premier est de présenter un nouveau cadre pour la doctrine sociale de l'Église : sa nature, ses fondements et ses principes. Deux chapitres, soit une part importante du texte, y sont consacrés. Objectivement, cela était nécessaire. De plus, le lien avec Léon XIII, établi par le pape actuel jusque dans son appellation, rendait la reprise de la tradition de l'enseignement social de Pierre le Grand à la fois nécessaire et prévisible. Il sera temps d'examiner sereinement la continuité de la nouvelle présentation de la Doctrine sociale avec celle de Léon, mais cette continuité organique doit assurément être accueillie avec enthousiasme.

    La seconde étape consiste à aborder la question de l'intelligence artificielle (IA) non comme un sujet thématique limité, une sphère particulière de la vie sociale contemporaine, mais comme l'expression d'une tendance qui prétend « recréer » l'humanité, un projet de palingénèse. Le mot « gnose » n'apparaît pas dans l'encyclique, mais cette appréciation globale et la volonté déclarée de créer un monde nouveau l'évoquent. L'encyclique illustre cette dimension, notamment dans les paragraphes consacrés au transhumanisme et au posthumanisme de l'humanité « désincarnée » (n° 115-117), mais aussi ailleurs. Elle indique clairement que l'IA ne doit pas être perçue comme une réforme, mais comme une révolution qui vise à remplacer définitivement Dieu par l'humanité. Qu'elle implique une refonte de l'humanité ressort clairement de l'analyse, dans l'encyclique, de toutes ses conséquences dans les différents domaines de la vie, sans exception. Aucun aspect ne sera épargné. C’est pourquoi, selon le pape Léon XIV, il faut l’aborder avec une sagesse capable d’éclairer les choses sous tous leurs angles, et non pas seulement par des prescriptions pratiques ou même éthiques.

    C’est ici que convergent les deux approches de l’encyclique. La nouvelle sagesse supposée de l’IA, qui, à l’instar d’une religion gnostique, tend à se développer de manière excessive et sans aboutir à rien, est mesurée à l’aune de « l’héritage de sagesse » de la doctrine sociale de l’Église, lequel « naît de la foi et de sa compréhension du réel » (deux belles expressions tirées de l’encyclique). Le nouveau défi, semble dire Léon XIV, est si radical et si global, si alternatif au dessein de Dieu, qu’il exige un saut qualitatif de l’humanité, non seulement sur le plan éthique, mais aussi spirituel.

    Cette dimension du problème. Ce que nous appelons spirituel et religieux au sens chrétien est abondamment présent dans l'encyclique, notamment dans l'introduction et la conclusion. Dans l'introduction, la tour de Babel et la construction des murailles de Jérusalem, telles que relatées dans le livre de Néhémie, symbolisent le défi lancé par l'homme à Dieu et l'édification de l'humanité selon Dieu. Dans la conclusion, l'incarnation de Dieu rend l'humanité « magnifique », comme un mystère de miséricorde. Dans l'encyclique, la centralité du Dieu de Jésus-Christ est d'une clarté limpide : « La vérité que nous ne devons pas perdre est la vérité sur Dieu et sur l'être humain, telle que le Christ nous l'a révélée » (n° 237). Face aux désirs idolâtres d'autonomisation de l'homme, l'encyclique affirme que seule la grâce rend l'homme « plus qu'humain » (n° 127).

    Ailleurs, l'encyclique fait quelques concessions à une vision existentielle de la doctrine sociale. Aux numéros 25, 26 et 27, la doctrine sociale est expliquée comme un discernement communautaire. Voir le passage suivant : « Comprendre la vérité comme un don à partager et non comme une possession à revendiquer libère l’Église de la tentation de rechercher des formes de présence fondées sur le pouvoir. » Léon XIII aurait sans doute des objections à formuler, ou du moins des éclaircissements à demander. Ici, plus que Léon XIII ou Léon XIV, c’est le pape François qui semble s’exprimer, et Magnifica Humanitas s’efforce de l’inscrire dans la continuité de l’histoire de la doctrine sociale de l’Église.

    Un certain langage, dicté par la synodalité moderne, s’est également immiscé dans ce passage : « La doctrine sociale de l’Église apparaît sous sa forme la plus authentique non comme un manuel de principes et de normes à appliquer, mais comme un chemin de discernement communautaire » (n° 27). Cela ne signifie toutefois pas qu’elle n’exprime pas de vérités intimes et spécifiques qui ne surgissent pas « des questions » de l’histoire, même si elle doit entrer en relation avec ces questions pour évangéliser. La définition de la doctrine sociale de l’Église comme « théologie de la communion dans l’histoire » nous semble, à notre avis, manquer de clarté.

    L’application des principes de la doctrine sociale à la vie de l’Église et à la question de l’intelligence artificielle (résumée au n° 109) est particulièrement précieuse, de même que la redécouverte de la théologie de la création, notamment à travers les paragraphes consacrés à l’acceptation des limites humaines (n° 118 et suivants), dont l’abandon avait été dénoncé par Benoît XVI. Il est toutefois regrettable que l’encyclique n’aborde pas explicitement le droit naturel et la loi naturelle (concepts sous-jacents à celui de la création), même parmi les fondements de la doctrine sociale (n° 48-50).

    Les chapitres quatre et cinq, quant à eux, traitent de questions plus profanes.et des suggestions d’approches pratiques : démocratie, écologie, alliance éducative, place centrale de l’école, danger du contrôle social, nouvelles formes d’esclavage, armes et guerre, désordre mondial, dignité du travail face aux fléaux du chômage, autant de thèmes largement repris et développés par Jean-Paul II (n° 151-156). Ce sont là les thèmes sur lesquels la presse insistera le plus, mais ce sont aussi ceux où les tensions doctrinales et religieuses doivent composer avec la contingence des situations et l’immensité du travail à accomplir pour contrer, ou du moins atténuer, les tendances inquiétantes en cours. Ces suggestions ouvrent des perspectives, mais indiquent aussi que nous ne pourrons peut-être pas y parvenir seuls.

    Ceci explique l’imbrication, même dans les derniers chapitres, censés être plus pratiques, mais présente tout au long du texte, entre les considérations éthiques et opérationnelles nécessaires pour maîtriser le phénomène après l’avoir cru maîtrisable, et l’idée qu’une force supérieure est à l’œuvre, dont la résolution exige cette fois plus qu’une simple intervention humaine.

  • LETTRE ENCYCLIQUE MAGNIFICA HUMANITAS DU SAINT-PÈRE LÉON XIV SUR LA PROTECTION DE LA PERSONNE HUMAINE  À L'ÈRE DE L'INTELLIGENCE ARTIFICIELLE

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    LETTRE ENCYCLIQUE
    MAGNIFICA HUMANITAS
    DU SAINT-PÈRE LÉON XIV
    SUR LA PROTECTION DE LA PERSONNE HUMAINE 
    À L'ÈRE DE L'INTELLIGENCE ARTIFICIELLE

    ___________________________

    INTRODUCTION

    Les res novae de notre époque
    Deux icônes bibliques
    Édifier dans le bien
    Rester humains

    Chapitre 1

    UNE PENSÉE DYNAMIQUE FIDÈLE À L’ÉVANGILE

    Une Église en chemin dans l’histoire de l’humanité

    La sagesse de la Parole et le dialogue avec les sciences humaines
    La Doctrine sociale comme discernement communautaire

    L’évolution du Magistère social de Léon XIII à nos jours

    Les premiers pas de la Doctrine sociale de l’Église
    Les années du Concile Vatican II
    Le Magistère récent

    Une lecture de l’histoire à la lumière de la foi

    Chapitre 2

    FONDEMENTS ET PRINCIPES DE LA DOCTRINE SOCIALE DE L’ÉGLISE

    Les fondements de la Doctrine sociale

    L’être humain, image du Dieu trinitaire
    L’égale dignité de tous les êtres humains
    La valeur suprême des droits de l’homme

    Les principes de la Doctrine sociale

    Le principe du bien commun
    Le principe de la destination universelle des biens
    Le principe de subsidiarité
    Le principe de solidarité
    Le principe de justice sociale

    Le développement humain intégral
    Un examen pour l’Église

    Chapitre 3

    TECHNIQUE ET MAÎTRISE

    LA GRANDEUR DE LA PERSONNE HUMAINE FACE AUX PROMESSES DE L’IA

    Le paradigme technocratique et le pouvoir numérique
    L’intelligence artificielle

    Une aide précieuse qui requiert de l’attention
    Responsabilité, transparence et gouvernance de l’IA

    Ce que nous ne pouvons pas perdre

    Récits de fond : transhumanisme et posthumanisme
    La limite, le cœur, la grandeur de l’être humain

    Le véritable “plus qu’humain” : grâce et humanisme chrétien
    Deux cités et deux amours

    Chapitre 4

    PRÉSERVER L’HUMAIN DANS LA TRANSFORMATION

    VÉRITÉ, TRAVAIL, LIBERTÉ

    La vérité comme bien commun

    Vérité et démocratie
    Communication et imaginaire collectif
    Pour une écologie de la communication
    Une alliance éducative pour l’ère numérique
    Le rôle central de l’école

    La dignité du travail dans la transition numérique

    La valeur du travail
    Le problème du chômage
    Une économie qui valorise la dignité
    Famille et jeunes : conditions sociales de l’espérance
    Préserver la liberté face à la dépendance et à la marchandisation
    Dépendances et contrôle social
    Briser les chaînes des nouvelles formes d’esclavage

    Une responsabilité partagée

    Chapitre 5

    LA CULTURE DU POUVOIR ET LA CIVILISATION DE L’AMOUR

    La civilisation de l’amour à l’ère numérique
    La culture du pouvoir

    La banalisation de la guerre
    La force sans limites
    Armes et IA
    La crise du multilatéralisme
    Un prétendu réalisme politique

    Construire la civilisation de l’amour

    Tous nous pouvons apporter notre contribution
    Désarmer les mots
    Construire la paix dans la justice
    Adopter le regard des victimes
    Cultiver un sain réalisme
    Relancer le dialogue
    La nécessité de la diplomatie et du multilatéralisme
    Prier et espérer

    CONCLUSION

    Le Verbe s’est fait chair
    Un seul corps dans le Christ
    Le chantier de notre époque
    Le chant de l’espérance : le 
    Magnificat

  • Le pape Léon XIV déclare lors d'une conférence de presse au Vatican que l'IA doit être « désarmée » pour le bien de l'humanité

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    De Courtney Mares sur OSV News :

    Le pape Léon XIV déclare lors d'une conférence de presse au Vatican que l'IA doit être « désarmée » pour le bien de l'humanité.

    CITÉ DU VATICAN (OSV News) — Le pape Léon XIV a appelé à la vigilance lors de la conférence de presse du Vatican le 25 mai, à l'occasion de la présentation de sa première encyclique sur l'intelligence artificielle. Il a déclaré que ses conversations avec des dirigeants du secteur — y compris des « voix très inquiétantes » qui ont mis en garde contre les systèmes d'armes autonomes échappant à toute gouvernance humaine efficace — l'avaient amené à la conviction que l'IA « doit être désarmée ».

    S’exprimant immédiatement après la promulgation de « Magnifica Humanitas : Sur la sauvegarde de la personne humaine à l’heure de l’intelligence artificielle », le pape a expliqué qu’il avait consulté des scientifiques, des ingénieurs, des décideurs politiques, des éducateurs et des parents lors de la rédaction de l’encyclique.

    « “Magnifica Humanitas” est née de l’écoute », a-t-il déclaré dans la salle synodale du Vatican.

    Le pape Léon a décrit comment, au cours de l'année écoulée, il avait écouté des dirigeants enthousiastes du secteur technologique, ainsi que « des parents et des enseignants profondément préoccupés par l'avenir des jeunes générations ».

    « D’autres voix très inquiétantes me sont également parvenues concernant des systèmes d’armes de plus en plus autonomes, pratiquement hors de portée de tout contrôle humain », a-t-il déclaré.

    Le pape a ajouté avoir également entendu des témoignages inquiétants concernant des algorithmes capables de bloquer l'accès aux soins de santé, à l'emploi et à la sécurité sur la base de « données entachées de préjugés et d'injustices ».

    « De cette écoute est née une conviction troublante, exprimée dans l’encyclique 'Magnifica Humanitas' : l’intelligence artificielle doit être désarmée », a déclaré le pape Léon XIV.

    Il faut « freiner la course aux armements technologiques ».

    Le pape a comparé l'intelligence artificielle à l'énergie nucléaire, affirmant que toutes deux devaient servir le bien commun et non devenir des instruments de domination. Il a cité la première lettre de saint Paul aux Thessaloniciens : « Ne dormons pas comme les autres, mais veillons », comme un appel à la vigilance.

    Le pape Léon XIV a consacré le dernier chapitre de son encyclique « Magnifica Humanitas » à l’intelligence artificielle dans la guerre et à la nécessité d’imposer les contraintes éthiques les plus rigoureuses et de mener une action proactive pour la consolidation de la paix afin d’endiguer la course aux armements technologiques. Dans ce chapitre, il écrit : « Aujourd’hui plus que jamais, sans préjudice du droit à la légitime défense au sens le plus strict, il est important de réaffirmer que la théorie de la “guerre juste”, trop souvent utilisée pour justifier toute forme de guerre, est désormais dépassée. »

    La présence du pape à la conférence de presse du Vatican présentant l'encyclique était une nouveauté, tout comme celle de Christopher Olah , dirigeant d'entreprise spécialisé dans l'intelligence artificielle et cofondateur d' Anthropic , la société de recherche et développement en IA à l'origine de l'assistant Claude AI.

    Olah a averti qu’« il existe une réelle possibilité que l’IA remplace le travail humain à très grande échelle ». Il a souligné l’importance que des personnes sans les intérêts financiers des dirigeants du secteur technologique suivent de près le développement de l’IA en tant que « critiques sérieux et réfléchis ».

    Le pape a remercié Olah d'avoir accepté l'invitation du Vatican à participer au lancement de l'encyclique.

    « Quel formidable signe d’espoir que, malgré nos différences, nous puissions nous écouter les uns les autres », a déclaré le pape Léon XIV, ajoutant qu’un tel échange « témoigne clairement de la gravité du moment ».

    Un choix crucial

    Le pape Léon XIV a souligné que désarmer l'IA ne suffit pas, mais qu'« il faut construire ». Il a mis en avant la première phrase de son encyclique dans laquelle il écrit que l'humanité est aujourd'hui confrontée à « un choix crucial : soit construire une nouvelle tour de Babel, soit bâtir la cité où Dieu et l'humanité vivent ensemble ».

    Lors de la conférence de presse, le pape a évoqué son expérience missionnaire au Pérou, rappelant les inondations de 2017 qui ont dévasté des communautés du nord du pays et le travail de reconstruction laborieux qui a suivi.

    Le pape Léon XIV prend la parole lors de la présentation de « Magnifica Humanitas » dans la salle synodale du Vatican le 25 mai 2026. Il s’agit de la première encyclique de son pontificat, consacrée à l’essor de l’intelligence artificielle. (Photo OSV News/Simone Risoluti, Vatican Media)

    « Reconstruire ne signifie pas simplement remplacer ce qui a été détruit », a déclaré le pape. « Cela signifie réparer les liens, restaurer la confiance et raviver l’espoir en l’avenir. »

    Il a conclu en invitant les catholiques et le grand public à s'engager sérieusement face aux défis posés par l'IA, affirmant que l'Église apporte « une sagesse concernant l'humain dont notre époque a désespérément besoin ».

    « Chaque personne est unique et irremplaçable », a-t-il déclaré, « un sujet libre et intelligent doté d’une conscience, capable de chercher Dieu, de se servir les uns les autres, de prendre soin de notre maison commune. »

    Courtney Mares est rédactrice pour OSV News, en charge du Vatican. Suivez-la sur X @catholicourtney .

  • Le non du pape au transhumanisme; voici ce que contient l'encyclique Magnifica Humanitas

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    De Nico Spuntoni sur la NBQ :

    Le non du pape au transhumanisme. Voici ce que contient l'encyclique.

    La contemplation du Verbe incarné est la seule voie pour vivre positivement à l'ère de l'intelligence artificielle, pour éviter « l'éclipse du sens de ce que signifie être humain ». La Bussola est en mesure d'anticiper le contenu de la première encyclique de Léon XIV, Magnifica Humanitas, qui sera présentée ce 25 mai.

    24/05/2026

    Dans quelques heures, Magnifica Humanitas,  la première encyclique du pontificat de Léon XIV, sera présentée. Le pape a signé le document le 15 mai, date du 135e anniversaire  de l' encyclique Rerum Novarum  de son prédécesseur, Léon XIII. On sait d'ores et déjà que son thème sera la protection de la personne humaine à l'ère de l'intelligence artificielle.

    Mais que trouverons-nous dans cette encyclique tant attendue ? En voici un aperçu. La thèse du Pape est que  Magnifica Humanitas, face au progrès technique, se trouve à la croisée des chemins entre autosuffisance et solidarité. Le texte présente cette alternative à travers des images bibliques. Le danger d’un pouvoir excessif de l’humanité sur elle-même, concept déjà exploré par Benoît XVI dans son encyclique  Spe Salvi, est ici abordé à la lumière du développement de l’intelligence artificielle et de la numérisation. La solution proposée par Léon XIV pour éviter la déshumanisation induite par l’IA est théologique : le mystère de l’Incarnation.

    L'encyclique donne une continuité et une profondeur aux paroles que le pape nouvellement élu a adressées aux cardinaux, expliquant qu'il avait choisi ce nom pontifical en hommage à  Rerum Novarum  , qui « abordait la question sociale dans le contexte de la première grande révolution industrielle », tandis qu'« aujourd'hui, l'Église offre à tous son héritage de doctrine sociale pour répondre à une autre révolution industrielle et aux développements de l'intelligence artificielle, qui posent de nouveaux défis pour la défense de la dignité humaine, de la justice et du travail ».

    La doctrine sociale retrouve une place centrale dans ce document et se présente non comme un décalogue de normes, mais comme une réalité vivante permettant d'entrer en relation avec la société et autrui. C'est une conception que Prevost avait déjà exprimée dans la préface d'un ouvrage de son ami et confrère prêtre John Lydon, paru en 2024.  Magnifica Humanitas  dissipe toute accusation d'ingérence dans la doctrine sociale, affirmant son ancrage dans la contemporanéité tout en la rattachant au Christ et non à un contexte sociologique.

    Le pape souligne le rôle de discernement que joue l'intelligence artificielle, permettant d'orienter les actions à l'ère de la familiarité avec cette technologie. Dans son message pour la Journée mondiale des communications sociales, évoquant les transformations induites par le progrès du numérique, Léon XIV a cité saint Grégoire de Nysse, qui affirmait qu'« être créé à l'image de Dieu signifie que l'homme, dès sa création, est doté d'un caractère royal ».

    Ces thèmes sont récurrents dans cette encyclique, où le Pape défend la dignité inhérente à la personne humaine, voulue, créée et aimée de Dieu. C’est précisément la protection de la dignité humaine qui est présentée comme le critère permettant de distinguer le bien du mal, même dans le domaine du développement technologique. Ce qui préoccupe avant tout le Pape, c’est le risque de manquement moral à la responsabilité lié à l’utilisation de l’intelligence artificielle. C’est pourquoi, dans cette encyclique, il a jugé nécessaire de développer les mises en garde formulées dès la première année de son pontificat.
    Par exemple, dans un message pour la Journée internationale des mathématiques, Léon XIV appelait à ce que l’utilisation des algorithmes respecte le « développement intégral de la personne » et ne fasse pas l’impasse sur « la dimension morale de ces technologies émergentes ».

    Le pape mathématicien critique ceux qui cherchent à transcender l'humanité par la technologie . Au contraire, il prône ce qu'il appelle un « sain sens des proportions » dans un message important adressé aux membres du conseil d'administration de la Fondation de l'Observatoire du Vatican. Les préoccupations du pape portent principalement sur l'impact de l'intelligence artificielle sur les relations et les réseaux sociaux. Ainsi,  Magnifica Humanitas  se refuse à l'appel récent du pape à « s'engager à promouvoir des formes de communication qui respectent toujours la vérité de l'humanité, vers laquelle devrait tendre toute innovation technologique », et à soulever la question du rapport entre cette dernière et la liberté. 

    Il est également clair que le Pape, qui s'est présenté au monde par un éloquent « Que la paix soit avec vous » et qui s'est opposé fermement au président Donald Trump au sujet du conflit iranien, ne pouvait passer sous silence le rôle des nouvelles technologies dans la guerre. La défense du multilatéralisme, fidèle à la position traditionnelle du Saint-Siège, est incontournable à l'heure où ce multilatéralisme semble plus fragilisé que jamais. L'appel à un usage éthique de l'intelligence artificielle, bien que pertinent en général, est d'autant plus pressant lorsqu'il s'agit d'armements.

    En définitive, l'encyclique de Léon XIII n'est pas opposée à l'intelligence artificielle, mais, dans une perspective typiquement augustinienne, vise à l'orienter vers la réalisation du bien commun. À cette fin,  Magnifica Humanitas  réaffirme  les propos du Pape à la Fondation Centesimus Annus Pro Pontifice, exprimant son espoir que l'humanité retrouve et renforce sa foi en sa capacité à maîtriser l'évolution de ces technologies. Et il est admirable que Léon XIV, abordant un thème aussi contemporain, juge nécessaire de souligner la nécessité de contempler le Verbe incarné comme seul moyen d'échapper à « l'éclipse du sens de l'humanité », selon ses propres termes.

  • « Magnifica humanitas ». Points communs et divergences entre le pape mathématicien et les technocrates de l’IA

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    De Sandro Magister sur Settimo Cielo (en français sur diakonos.be) :

    « Magnifica humanitas ». Points communs et divergences entre le pape mathématicien et les technocrates de l’IA

    Lundi 25 mai, le pape Léon XIV présentera au monde sa première encyclique, « Magnifica humanitas », en compagnie de la théologienne anglaise Anna Rowlands de la Durham University, récompensée en 2023 du prix de la Fondation Joseph Ratzinger-Benoit XVI, ainsi que de l’entrepreneur américain Christopher Olah (photo), co-fondateur d’Anthropic. Ces deux personnes sont tout particulièrement engagées dans la résolution des questions importantes soulevées par l’intelligence artificielle, l’IA, auxquelles l’encyclique est consacrée.

    Signée par le pape Léon le 15 mai, à exactement 135 ans d’intervalle de la signature apposée par son prédécesseur et homonyme Léon XIII sur la première et historique encyclique « Rerum novarum » consacrée à la doctrine sociale de l’Église, « Magnifica humanitas » entend, elle aussi, répondre aux questions essentielles soulevées par la nouvelle révolution qui est en train de se jouer dans la société humaine : celle de l’intelligence artificielle.

    Anthropic n’est bien sûr pas la seule grande entreprise active dans le domaine. On peut également citer Palantir d’Alexandre Karp et Peter Thiel, OpenAI de Sam Altman ou encore xAI et Grok d’Elon Musk, chacune porteuse d’une vision techno-philosophique différente.

    Thiel a notamment fait parler de lui le mois dernier, à l’occasion de sa tournée à Rome pour un cycle de conférences à huis clos sur le thème de l’Antéchrist. Mais, au-delà de sa vision apocalyptique inspirée de René Girard, il pèse surtout politiquement par sa proximité avec JD Vance, le vice-président américain, converti à un catholicisme en rupture avec les orientations dominantes de l’Église. Vance est un critique acerbe d’une Europe qui, avec son AI Act adopté en 2024, prétend réguler l’intelligence artificielle au moyen de réglementations, en classant et en sanctionnant les risques de manière préventive. Une tentative illusoire dans un domaine en perpétuelle évolution.

    Anthropic, en revanche, s’inscrit dans une vision très originale, que l’Église de Rome suit avec attention. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le pape Léon a demandé à Olah de présenter « Magnifica humanitas ».

    Pour mieux comprendre cette vision, on peut reprendre mot à mot la description qu’en a faite dans le journal « Il Foglio » du 18 mai un grand expert en la matière, Carlo Alberto Carnevale Maffè, professeur de stratégie entrepreneuriale à l’Université Bocconi de Milan et qui est appelé à enseigner dans quelques-unes des universités les plus prestigieuses au monde, la Columbia University à la Wharton School, en passant par la Steinbeis University de Berlin et le St. Mary’s College en Californie.

    Les autres co-fondateurs d’Anthropic, en plus d’Olah, sont Dario Amodei, qui en est actuellement le PDG, ainsi que sa sœur Daniela. L’essai « Machines of Loving Grace » qu’ils ont publié à deux en 2024 exprime le mieux leur vision, qui n’est pas dénuée de dimension politique.

    « C’est un texte de 15 000 mots qui valent la peine d’être lus dans leur intégralité – écrit le professeur Carnevale Maffè  — avant d’exprimer le moindre jugement sur la Silicon Valley. Leur thèse est nette : ‘Nous ne voyons aucune raison structurelle pour laquelle l’IA devrait favoriser de préférence la démocratie et la paix’. C’est un aveu qu’aucun de leurs collègues n’a eu le courage de formuler avec autant de clarté et qui mériterait à lui seul qu’on y consacre un séminaire de philosophie politique ».

    « Amodei reconnaît – poursuit Carnevale Maffè – que l’IA peut renforcer la propagande et la surveillance, les deux instruments classiques des autocrates, et que les démocraties doivent par conséquent s’impliquer activement pour obtenir un avantage structurel, ne pouvant pas faire confiance à l’inertie technologique. Cette position sépare Amodei du déterminisme optimiste qui a dominé la pensée californienne des années 1990 avec cette idée, d’inspiration vaguement clintonienne, qu’internet aurait automatiquement exporté la démocratie (on se rappelle tous les ‘printemps arabes’ et les illusions qui ont suivi). Amodei démolit explicitement ce récit : ‘Internet a probablement avantagé l’autoritarisme, et pas la démocratie’. Il s’agit d’une correction historique importante et surprenante de la part d’un PDG américain du secteur ».

    D’où la proposition d’Amodei de mettre en œuvre ce qu’il appelle une « stratégie d’alliance ». « Il s’agit d’une coalition de démocraties qui s’assurent de garder la main sur l’IA à travers le contrôle de la filière des semi-conducteurs et l’action militaire stratégique (‘the stick’, le bâton) combinée à la distribution des bénéfices (‘the carrot’) pour déplacer les équilibres mondiaux ».

    Dans son essai suivant de 2025, « The Adolescence of Technology », Amodei a approfondi cette ligne « en ajoutant une inquiétude qui est devenue sa marque théorique », écrit encore le professeur Carnevale Maffè. « Le risque contre lequel il met en garde ce n’est pas seulement que les autocrates pourraient utiliser l’IA contre les démocraties, mais bien que les démocraties elles-mêmes, au nom de l’efficience, ne dérivent vers des formes de techno-autoritarisme interne. Le ‘country of geniuses in a datacenter’, selon la formule consacrée d’Amodei désormais entrée dans le lexique commun, est une utopie conditionnée : elle ne fonctionne que si les géométries institutionnelles sont capables de tenir le choc de la concentration de la puissance de calcul ».

    Parmi toutes les positions sur la table, commente Carnevale Maffè, « celle d’Anthropic est la plus résolument kantienne dans sa forme et churchillienne dans sa substance. Ce n’est pas un hasard qu’elle soit aussi la plus respectée dans les milieux académiques occidentaux et la seule, il faut le souligner, qui se soit préoccupée de se soumettre à la critique, en suscitant des débats publics tels que celui du Leverhulme Centre for the Future of Intelligence de Cambridge, qui a fourni une lecture sévère mais constructive de l’essai d’Amodei ».

    Les co-fondateurs d’Anthropic ne sont pas les seuls à agir en se laissant guider par une vision techno-philosophique. Alexander Karp, le PDG de Palantir, a un doctorat en théorie sociale de l’Université de Francfort et, dans son essai de 2025, qu’il signe avec Nicholas Zamiska, intitulé « The Technological Republic : Hard Power, Soft Belief, and the Future of the West », il écrit dans le ton d’un ex-élève de Jurgen Habermas et de l’École de Francfort. En pratique, sa thèse est que l’Occident a besoin de construire un complexe IA-industriel analogue au complexe d’industrie militaire de l’époque d’Eisenhower, s’il espère rester en lice dans la compétition cognitive avec les régimes autocratiques.

    Mais si Karp, avec Palantir, tient à maintenir, voire à renforcer, sa collaboration historique avec le gouvernement américain, il n’en va pas de même pour Olah et Amodei, dont la société, Anthropic, a été mise au ban par Donald Trump en février dernier après son refus de donner à l’armée américaine un accès illimité à sa technologie d’IA.

    Rien d’étonnant donc, à ce que le pape Léon, qui est déjà en délicatesse avec la Maison Blanche, ait justement demandé que ce soit Olah qui présente « Magnifica humanitas ». Il y a des points de convergence indéniables, en matière d’intelligence artificielle, entre la vision des cofondateurs d’Anthropic et celle de l’Église de Rome, ce que l’on peut d’ailleurs déjà constater dans le document « Antiqua et nova » du Dicastère pour la Doctrine de la foi de janvier 2025, et qui anticipe cette nouvelle encyclique.

    En effet, les nouveaux produits technologiques ne sont pas neutres, peut-on lire dans « Antiqua et nova » : « ils reflètent la vision du monde de leurs concepteurs, propriétaires, utilisateurs et régulateurs et, grâce à leur pouvoir, ils façonnent le monde et engagent les consciences au niveau des valeurs ». Cette critique, observe le professeur Carnevale Maffè, « est exactement celle qu’Habermas et l’École de Francfort auraient faite ». Léon XIV, le pape mathématicien de la Villanova University, « ne joue pas contre la Silicon Valley. Il joue avec la Silicon Valley intelligente contre une version plus grossière, chauvine et idolâtre ».

    Pour le dire autrement : « Si l’on accepte cette cartographie, la distance entre le personnalisme augustinien du pape Léon et le démocratisme prudent d’Anthropic est, au niveau des objectifs finaux, bien moindre que celle qui les sépare tous deux du trumpisme de Vance et du libertarisme de Musk ».

    Il convient également de mentionner les visions de Karp et de Thiel, plus discutables quant à elles, mais qu’on ne peut ignorer pour autant, dans l’optique de s’allier avec la partie saine de la techno-politique afin de réaliser une critique de la technocratie autoritaire.

    « C’est bien ce que l’Église a toujours su faire quand elle fonctionnait bien », conclut le professeur Carnevale Maffè. « Tenir ensemble thomistes et franciscains, jésuites et dominicains, au nom d’une vérité plus grande que toutes les écoles. Diversité des moyens, diversité des liturgies, diversité des cathédrales : le datacenter de Karp et la basilique de Saint Pierre. Mais l’ennemi est le même. Et l’histoire, quand elle veut être malicieuse, place les alliances les plus surprenantes dans les recoins les plus improbables ».

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    Sandro Magister est le vaticaniste émérite de l'hebdomadaire L'Espresso.
    Tous les articles de son blog Settimo Cielo sont disponibles sur diakonos.be en langue française.
    Ainsi que l'index complet de tous les articles français de www.chiesa, son blog précédent.

  • Quelles connexions entre « Rerum Novarum » et « Magnifica Humanitas »

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    D'Andrea Gagliarducci sur le NCR :

    Quelles connexions entre « Rerum Novarum » et « Magnifica Humanitas »

    ANALYSE : Sept phases de développement se sont succédé au cours des 135 dernières années, depuis que le pape Léon III a publié son document novateur.

    21 mai 2026

    Le fait que le pape Léon XIV ait décidé de signer officiellement « Magnifica Humanitas » le 15 mai n’est pas une coïncidence.

    C'est précisément à cette date, en 1891, que son homonyme, Léon XIII, avait signé Rerum Novarum, la première encyclique sociale de l'histoire de l'Église catholique. Aujourd'hui encore, Léon XIV souhaite aborder les « choses nouvelles » (ce que signifie Rerum Novarum), les nouveaux défis posés par la société contemporaine. 

    Mais pourquoi, alors, est-il nécessaire de revenir sur Rerum Novarum ? Et comment la doctrine sociale de l’Église a-t-elle évolué au cours des 135 années qui ont suivi sa publication ?

    Lorsque Léon XIII a abordé les « choses nouvelles » de son époque, il a dû apporter une réponse chrétienne à deux phénomènes majeurs : la pensée socialiste, qui donnait effectivement de l’espoir aux pauvres en les appelant à s’engager dans la lutte des classes ; et la pensée des Lumières, qui avait conduit à une attaque sans précédent contre l’Église. À cela s’ajoutaient les problèmes liés à la révolution industrielle et à l’évolution rapide du monde du travail, qui créaient un profond déséquilibre social entre riches et pauvres.

    Avec Léon XIII, une doctrine sociale a vu le jour, qui abordait d’abord les questions humaines avant de s’étendre aux questions internationales. Ce n’est pas un hasard si le pape saint Jean XXIII, dans son encyclique Mater et Magistra de 1961, a évoqué les déséquilibres mondiaux et la menace qu’ils représentaient pour la paix. Ce n’est pas non plus un hasard si le pape saint Paul VI, dans son encyclique Populorum Progressio de 1967, a souligné que « le développement est le nouveau nom de la paix ».

    Ce dont traite Rerum Novarum

    De quoi Léon XIII a-t-il parlé dans Rerum Novarum ? La première partie est consacrée à la question de la propriété privée. Le pape rejette la « communauté des biens proposée par le socialisme » car elle « porte atteinte aux droits naturels de chaque individu ».

    Léon XIII aborde également la question de la destination des biens, soulignant que c’est le bon ou le mauvais usage des biens qui fait la différence, car « les richesses ne libèrent pas de la souffrance ». L’encyclique aborde ensuite la question de la pauvreté, soulignant que « la vertu est un patrimoine commun, accessible de la même manière aux grands et aux petits, aux riches et aux prolétaires », ce qui est important pour comprendre que tous sont égaux devant Dieu.

    Léon XIII aborde également le thème de la fraternité, auquel le pape François consacrera plus tard une encyclique, et souligne que vivre la fraternité signifie que « les biens de la nature et de la grâce constituent l’héritage commun du genre humain », car si tous sont enfants, ils sont aussi tous « héritiers de Dieu et cohéritiers de Jésus-Christ. Tel est l’idéal des droits et des devoirs contenu dans l’Évangile ».

    Léon XIII parlait d’une Église qui est également immergée dans le monde et qui, par conséquent, donne la priorité à l’amélioration des conditions de vie et à la dignité du travail. C’est pourquoi Rerum Novarum s’attarde sur les conditions de travail difficiles des ouvriers industriels, soulignant qu’« il n’est ni juste ni humain d’exiger tant de travail de l’homme que son esprit s’émousse par le surmenage et que son corps s’affaiblisse ».

    Léon XIII affirme également que « le salaire ne doit pas être inférieur au minimum de subsistance des travailleurs » et que, de son côté, le travailleur doit apprendre à épargner.

    Le grand thème est d’établir un ordre social juste, avec une voie centrale : la voie de la charité. 

    « Que chacun », écrivait Léon XIII, « fasse sa part et ne tarde pas, car le retard pourrait rendre plus difficile la guérison d’un mal déjà grave. Que les gouvernements œuvrent à cet objectif par de bonnes lois et des mesures sages ; que les capitalistes et les employeurs gardent toujours à l’esprit leurs devoirs ; et que le prolétariat, qui est directement concerné, fasse ce qu’il peut, dans les limites de la justice. »

    Les sept phases de la doctrine sociale

    Depuis *Rerum Novarum*, on compte douze encycliques sociales, si l’on inclut parmi celles-ci *Laudato Si* et *Fratelli Tutti* du pape François. Toutes font référence à *Rerum Novarum*, actualisant la réflexion en réponse aux nouvelles évolutions, abordant les nouveaux défis sociaux et donnant corps à une pensée appelée à répondre aux questions de notre temps.

    Mgr Mario Toso, évêque émérite de Faenza-Modigliana (Italie), l’un des plus grands experts de l’Église en matière de doctrine sociale, souligne que « la doctrine sociale de l’Église fournit des clés d’interprétation qui mettent en dialogue diverses disciplines afin de contribuer à la connaissance, à la paix et à la réalisation du Royaume de Dieu. La doctrine sociale n’est pas une connaissance déduite ; elle n’est pas imposée par d’autres ; ce n’est pas une doctrine élaborée. La doctrine sociale est une connaissance ouverte. »

    Ernesto Preziosi, qui a été pendant des années directeur des relations avec le territoire (responsable de la zone où se trouve l’université) à l’Université catholique du Sacré-Cœur de Milan, souligne qu’au cœur de la doctrine sociale catholique se trouve « la proclamation de l’Évangile ».

    Preziosi identifie sept phases dans le développement de la doctrine sociale.

    La première est celle qui commence avec Rerum Novarum dans les années 1920 et 1930, lorsque l’enseignement social est devenu l’apanage d’un mouvement plus populaire, et se poursuit avec la phase qui a vu le jour à la fin de la Seconde Guerre mondiale, avec une nouvelle forme d’enseignement social, qui s’est également heurtée à l’évolution du socialisme.

    Vient ensuite la quatrième phase, celle du Concile Vatican II, car, comme le dit Preziosi, « Jean XXIII et Paul VI ont modifié la méthode d’élaboration de la doctrine sociale : ils sont passés d’une méthode déductive à une méthode inductive ».

    La cinquième phase suit le Concile et est délicate, car « le Concile ouvre un nouveau scénario ; il reconnaît le changement de méthode ». Déjà pendant le débat conciliaire, l’usage du terme « doctrine » était contesté, et l’on parlait d’une interprétation plus libre.

    Avec Benoît XVI — c’est la sixième phase — « le débat prend fin, car la crise des idéologies a cédé la place à une pensée unique », explique Preziosi. Le nouvel humanisme, déjà présent dans l’esprit de Jean-Paul II, est mis en avant avec Laborem Exercens, Sollicitudo Rei Socialis et Centesimus Annus, qui ont remis au goût du jour le thème de l’éthique sociale, afin de surmonter les idéologies actuelles.

    Enfin, la septième phase, avec le pape François, est celle des grands changements sociaux.

    Magnifica Humanitas marquera probablement le début d’une nouvelle ère. Elle anticipe une nouvelle révolution industrielle induite par l’intelligence artificielle, de nouveaux déséquilibres mondiaux résultant de la nouvelle répartition du travail, un monde nouveau auquel l’Église est appelée à répondre. Ce ne sera peut-être pas la seule encyclique sociale de Léon XIV, mais ce sera un point de départ qui mérite d’être suivi.

    Andrea Gagliarducci est un journaliste italien travaillant pour la Catholic News Agency et analyste du Vatican pour ACI Stampa. Il collabore également au National Catholic Register.

  • Et si l'Église catholique se concentrait sur la mauvaise crise ?

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    De Gaetano Masciullo sur The European Conservative :

    L'Église catholique se concentre sur la mauvaise crise

    Toute tentative visant à corriger les inégalités par le biais d'une intervention politique ou d'une planification mondiale finit par détruire les mécanismes qui génèrent une véritable prospérité.

    17 mai 2026

    Le 27 avril, deux dicastères du Vatican — le Dicastère pour la promotion du développement humain intégral et le Dicastère pour les laïcs, la famille et la vie — ont publié un document conjoint visant à sensibiliser les familles catholiques à une question qui, selon les dicastères eux-mêmes, représente une crise urgente tant pour le monde que pour l’Église elle-même.

    Cette crise urgente pour les dicastères du Vatican est la crise écologique. C’est pourquoi le texte va jusqu’à suggérer qu’une famille catholique, pour être véritablement telle, ne peut se soustraire à l’éducation de ses membres au respect de l’environnement. En effet, le concept même de spiritualité catholique inclut une conscience « écologique intégrale ». 

    Les auteurs, se référant au magistère environnementaliste du pape François — en particulier à l’encyclique-manifeste Laudato si’ et à l’exhortation Laudate Deum — ainsi qu’à la première exhortation apostolique du pape Léon XIV, Dilexi te, qui se présente comme un développement de celles-ci, soutiennent que la crise en question concerne non seulement l’environnement naturel, mais aussi l’environnement humain. Ils entendent par là la crise économique généralisée, c’est-à-dire la situation dramatique de pauvreté qui touche la majorité de l’humanité.

    Les estimations les plus récentes indiquent qu’environ deux milliards de personnes — concentrées principalement dans les pays du Nord — jouissent d’un bien-être relatif, tandis que les six milliards restants vivent dans la pauvreté, la maladie et l’ignorance ; parmi eux, environ un milliard vit dans l’extrême pauvreté. Cette asymétrie génère une pression migratoire structurelle du Sud vers le Nord, seulement en partie spontanée, alimentée par l’idée – plus idéologique que réelle – que l’entrée dans des sociétés économiquement prospères entraîne automatiquement une amélioration des conditions de vie.

    Ces dernières années, l’Église catholique semble avoir adopté cette vision. Pourtant, l’histoire de l’humanité montre que la simple intégration dans des structures sociales efficaces ne suffit pas à sortir les migrants pauvres de leur condition. La pauvreté est en effet un phénomène complexe et multidimensionnel : non seulement économique ou politique, mais surtout mental et culturel. 

    Ce dernier aspect reste un tabou, difficile à aborder sereinement – en Occident comme ailleurs – car il est considéré comme politiquement incorrect. Quiconque tente d’en discuter est souvent accusé d’affirmer, de manière simpliste, que les pauvres sont pauvres « par choix » et méritent donc de le rester. Mais cette simplification est trompeuse et empêche une analyse sérieuse du problème. 

    Malheureusement, cette objection fallacieuse semble s’être également immiscée dans le vocabulaire de l’Église catholique, si l’on en juge par ce qu’affirme le pape Léon XIV dans l’exhortation Dilexi te : « Pour la plupart d’entre eux, la pauvreté n’est pas non plus un choix. Pourtant, certains osent encore avancer cette affirmation, révélant ainsi leur propre aveuglement et leur cruauté. » 

    Pour comprendre la position actuelle de l’Église catholique sur la question, il est nécessaire de revenir sur les enseignements de François, qui a introduit dans le langage de l’Église des idées associées à l’environnementalisme et à la gouvernance internationale — des concepts largement développés au sein d’institutions telles que l’ONU et l’Union européenne.

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