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Actualité

  • Que disent les évêques français au sujet des émeutes ?

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    De Luke Coppen sur the Pïllar :

    Que disent les évêques français au sujet des émeutes ?

    « Il est difficile de croire que la même ville qui a accueilli le pape Léon avec joie et harmonie ait pu devenir le théâtre des violences dont nous avons été témoins. »

    Sans surprise, ils ont condamné à l'unanimité les violences, mais la durée et le contenu de leurs interventions ont varié considérablement.

    Plusieurs ont cherché à établir une distinction entre les agissements des émeutiers et ce qu'ils considéraient comme les préoccupations légitimes de jeunes manifestants pacifiques. Nombre d'entre eux ont également évoqué la visite du pape Léon XIV en France du 25 au 28 septembre, y voyant un contrepoint saisissant aux scènes de pillages et de destructions.

    Plusieurs évêques ont également souligné leur solidarité avec les forces de l'ordre qui s'efforçaient de contenir les troubles, ainsi qu'avec les propriétaires des quelque 3 000 commerces endommagés ou pillés.

    Quel est le contexte des troubles qui ont secoué le pays et que les médias français appellent « les violences du 17 octobre » ? Et que disent exactement les évêques ?

    Quel est le contexte ?

    Les mouvements étudiants sont un élément incontournable de la vie publique française. Les plus célèbres ont eu lieu en mai 1968 , déclenchant un vaste mouvement de contestation sociale et une grève générale qui a plongé la France dans la crise. Ces manifestations sont devenues un symbole de transformation culturelle et politique révolutionnaire dans le monde occidental et ont marqué toute une génération de penseurs catholiques, parmi lesquels le futur pape Benoît XVI.

    En septembre 2026, des manifestations ont éclaté dans les lycées français – établissements équivalents aux lycées américains accueillant des élèves de 15 à 18 ans. Les élèves protestaient contre le manque d'enseignants, les classes surchargées, les bâtiments vétustes et les emplois du temps surchargés. Le mouvement s'est ensuite étendu aux universités.

    La police a réprimé violemment les manifestations, utilisant des gaz lacrymogènes et des matraques, et procédant à plus de 5 000 arrestations début octobre, selon Amnesty International. Les protestations ont notamment donné lieu à des blocages d’entrées de lycées , à l’occupation de bâtiments scolaires, ainsi qu’à des actes de vandalisme et d’incendie criminel.

    Le mouvement lycéen et étudiant a émergé dans un contexte politique délicat. Le second et dernier mandat du président français Emmanuel Macron doit s'achever en mai 2027. Parmi les favoris pour lui succéder figure Marine Le Pen, candidate du Rassemblement national, parti politique souvent qualifié d'extrême droite, bien qu'il se présente comme un défenseur modéré de la souveraineté française.

    Plusieurs évêques français ont commenté l'essor du mouvement étudiant, insistant sur l'importance du dialogue avec les jeunes et condamnant ceux qui ont eu recours à la violence.

    Des organisations étudiantes, les principaux syndicats français et d'autres groupes militants ont appelé à une journée de mobilisation nationale le 17 octobre, présentée comme une protestation contre la hausse du coût de la vie, le prix des carburants et la dégradation des services publics. Leurs appels, largement relayés sur les réseaux sociaux, ont rassemblé plus de 500 000 personnes dans les rues pour participer à 110 marches, selon le ministère de l'Intérieur.

    Alors que les tensions s'intensifiaient, des milliers de personnes vêtues de noir et masquées ont participé à des émeutes dans plusieurs villes de France, notamment à Bordeaux, Lille, Limoges, Lyon, Marseille, Paris, Strasbourg et Rouen.

    Le cardinal Jean-Marc Aveline a signalé que des églises avaient été pillées dans son archidiocèse de Marseille, tandis que des manifestants déposaient des objets , notamment des drapeaux palestiniens, sur des statues de sainte Jeanne d'Arc, la patronne de la France.

    Ces troubles ont été qualifiés par certains observateurs de parmi les pires qu'ait connus la France depuis mai 1968 et de nouveau tournant potentiel pour la société française. Les violences ont ravivé des débats déjà houleux sur la polarisation politique, la jeunesse marginalisée, l'immigration et l'avenir de la France.

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  • Léon XIV confie aux théologiens une réflexion sur la Tradition et la diversité des cultures

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    Léon XIV confie aux théologiens une réflexion sur la Tradition et la diversité des cultures

    La Commission théologique internationale devrait étudier ce qui constitue la Tradition apostolique et la manière dont la foi chrétienne s’exprime dans les cultures. L’enjeu : mieux distinguer le cœur transmis de la foi des formes historiques et locales qui peuvent évoluer.

    Selon l’annonce rapportée, le pape Léon XIV a nommé 24 nouveaux membres à la Commission théologique internationale pour un mandat de cinq ans. Les travaux de la Commission s’organiseraient autour de deux thèmes : la nature de la Tradition de l’Église et les formes culturelles par lesquelles la foi se transmet.

    La première réflexion chercherait notamment à préciser ce que désigne la Tradition avec un « T » majuscule, comment on la reconnaît et comment elle se distingue des usages propres à une époque ou à une région. La seconde porterait sur l’inculturation, la piété populaire et les langages employés pour exprimer la foi dans des contextes différents.

    Distinguer la Tradition des traditions

    Dans la théologie catholique, la Tradition apostolique désigne la transmission vivante de la foi reçue des apôtres. Elle ne se réduit pas à un ensemble de coutumes anciennes ou à la répétition immuable de formes héritées. Elle se transmet dans la vie de l’Église, notamment dans la liturgie, l’enseignement, la prière et le témoignage chrétien. La Commission théologique internationale souligne que cette transmission se déploie dans des langues et des cultures diverses, tout en gardant l’unité de la foi.

    Il faut ainsi distinguer la Tradition apostolique des traditions particulières : pratiques, dévotions ou manières de célébrer qui se sont développées dans une région ou à une époque donnée. Ces traditions peuvent exprimer fidèlement la foi, mais elles ne sont pas toutes de même portée ni nécessairement destinées à toute l’Église. Leur examen théologique vise à discerner ce qui transmet réellement la foi et ce qui relève d’une forme contingente, susceptible d’être renouvelée ou corrigée.

    Une tradition vivante, sans rupture avec la foi reçue

    Qualifier la Tradition de « vivante » ne signifie pas que le contenu de la foi pourrait être changé au gré des époques. Cela signifie que l’Église reçoit et transmet la foi dans l’histoire, avec une compréhension qui peut s’approfondir, tout en demeurant fidèle à ses origines apostoliques. La Commission théologique internationale présente cette croissance comme un développement de l’intelligence de la foi, et non comme son remplacement.

    Cette distinction permet d’éviter deux simplifications : considérer toute nouveauté comme une trahison, ou, à l’inverse, tenir toute adaptation pour légitime du seul fait qu’elle est nouvelle. Un texte du Saint-Siège met en garde contre l’identification de la Tradition à la seule conservation de pratiques anciennes : la fidélité ne consiste pas à figer toutes les formes historiques, mais à transmettre ce qui est essentiel en discernant les évolutions possibles.

    Transmettre la foi dans des cultures diverses

    Le second thème annoncé concerne les manières dont la foi prend forme dans les cultures. L’inculturation désigne le processus par lequel l’Évangile est exprimé dans une culture particulière, avec ses langues, ses symboles et ses pratiques. La Commission théologique internationale reconnaît que cette diversité peut produire des expressions propres à des Églises locales, à condition qu’elles restent fidèles à la foi apostolique et puissent s’inscrire dans la communion de l’Église.

    Ce discernement ne revient ni à rejeter les cultures ni à accepter automatiquement toutes leurs expressions. Une culture peut offrir des ressources précieuses pour transmettre la foi, mais certains de ses éléments peuvent aussi demander une purification ou une correction à la lumière de l’Évangile. La piété populaire, par exemple, peut soutenir la prière et la vie chrétienne ; elle doit toutefois être accompagnée pour conduire à une foi plus profonde et à la communion ecclésiale.

    Une réflexion théologique, pas une redéfinition annoncée

    La Commission théologique internationale assiste le Saint-Siège dans l’étude de questions doctrinales importantes. Le fait qu’elle examine la Tradition ne signifie donc pas, en soi, que l’Église s’apprête à en changer le contenu. Il s’agit plutôt de clarifier les critères permettant de distinguer la foi transmise des formes historiques par lesquelles elle s’exprime.

    Les conclusions éventuelles des travaux ne sont pas établies par l’annonce elle-même. La question centrale demeure celle du discernement : une pratique ou une expression culturelle transmet-elle fidèlement la foi apostolique, ou risque-t-elle de l’obscurcir ? C’est dans cet équilibre entre fidélité et adaptation que se situe la réflexion annoncée.

    (avec Magisterium.com)

  • Le pape Léon XIV vient-il de signaler un changement de cap dans l’approche du Vatican vis-à-vis de la liturgie ?

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    De Mark Lambert @sitsio sur X :

    Le pape Léon XIV vient-il de signaler un changement de cap dans l’approche du Vatican vis-à-vis de la liturgie ?

    Ses dernières nominations soulèvent des questions intéressantes, même si peut-être pas pour les raisons que certains pourraient imaginer. Plongeons dans le vif du sujet  L’archevêque Vittorio Viola, qui occupait depuis 2021 les fonctions de secrétaire du Dicastère pour le Culte divin, a été nommé archiprêtre de la basilique Saint-Pierre, tandis que Mgr Aurelio García Macías, précédemment sous-secrétaire du Dicastère, a été promu pour lui succéder.

    À première vue, cela pourrait laisser penser à un changement significatif dans le leadership chargé de mettre en œuvre *Traditionis custodes* et de superviser la vie liturgique de l’Église. On murmure que Viola porte l’anneau de l’homme qui fut l’architecte du *Novus ordo* et qu’il fut qualifié de « violeur de la Tradition » par @RorateCaeli , qui déclara : « il est le principal clerc idéologiquement motivé et dangereux dont l’intention finale est d’interdire complètement la messe traditionnelle en latin » Mais il y a un détail important. García Macías n’est guère un nouveau venu. Il travaille au Dicastère depuis 2015 et a exercé les fonctions de sous-secrétaire durant la majeure partie du pontificat du pape François.

    Le cardinal Arthur Roche, quant à lui, demeure préfet malgré son 76e anniversaire le 6 mars. En d’autres termes, Léon a renouvelé le personnel au sommet sans modifier fondamentalement le leadership de l’institution. Cela rend cette nomination bien plus intéressante qu’une simple victoire ou défaite pour l’un ou l’autre camp du débat liturgique (celui qui veut la paix et celui qui veut la guerre).

    L’une des difficultés persistantes des dernières années a été la tendance à traiter les différences légitimes de sensibilité liturgique comme des preuves de déloyauté ecclésiale. Le résultat a été une atmosphère de plus en plus polarisée, dans laquelle des catholiques partageant la même foi et reconnaissant la même autorité ecclésiale peuvent néanmoins se considérer mutuellement avec une suspicion extraordinaire.

    Le pape Benoît XVI comprenait que la tradition liturgique de l’Église ne peut tout simplement être divisée en périodes acceptables et inacceptables de son histoire ; il a œuvré à combler les divisions du Concile et à assurer la continuité doctrinale et liturgique.

    Cependant, en même temps, nous devons reconnaître que la fidélité à la tradition ne signifie pas rejeter l’autorité de l’Église pour réguler sa vie liturgique. Le défi qui se pose donc au pape Léon XIV n’est pas seulement de savoir s’il doit assouplir des restrictions particulières, aussi importante que soit cette question. Il s’agit de savoir s’il peut restaurer un sentiment de confiance ecclésiale dans lequel la diversité liturgique légitime n’est plus considérée principalement comme une menace pour l’unité.

    Ce qui semble absolument clair, c’est que ce énorme désordre a été créé et laissé par son prédécesseur. García Macías occupe désormais une position depuis laquelle il peut aider à façonner l’application pratique de cette vision, si le pape choisit de la poursuivre. Bien que de nombreux traditionalistes poussent un soupir de soulagement à l’idée que Viola ne soit plus à la tête du DDW, le véritable test de ces nominations ne résidera pas dans les biographies des hommes impliqués, mais dans les décisions qui suivront.

    Rome abordera-t-elle les questions liturgiques avec une plus grande générosité, une cohérence accrue et un respect pour la tradition légitime ?

    Parviendra-t-elle à distinguer la véritable désobéissance des catholiques fidèles qui cherchent à adorer selon des formes profondément enracinées dans l’histoire de l’Église ?

    Ce sont les questions que je suis attentivement. Pour l’instant, les nominations suggèrent une continuité dans le personnel plutôt qu’un changement évident de politique. Mais la continuité du personnel ne signifie pas nécessairement une continuité d’approche, particulièrement sous un nouveau pape.

    Le départ de Viola laisse au DDW l’espace pour adoucir son approche ou même changer de cap une fois que Roche quittera enfin ses fonctions. Ce qui compte, c’est de savoir si les décisions futures du Dicastère contribueront à guérir les divisions des dernières années ou si elles ne feront que les perpétuer.

  • « Le saint donne une nouvelle orientation à l'Histoire » (cardinal Semeraro)

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    D'Alessandro Di Bussolo sur Vatican News :

    Le saint donne une nouvelle orientation à l'Histoire, affirme le cardinal Semeraro

    Le dicastère des Causes des Saints est à l’initiative d’un colloque autour de «La sainteté dans l’histoire». Son préfet a assuré à son ouverture ce lundi que la recherche historique «nous fait reconnaître comment la grâce agit dans la liberté d’une personne, dans les conditions et même dans les contradictions de son époque». Mercredi matin, les participants seront reçus en audience par le Pape.

    «La sainteté n’efface pas l’humanité de la personne, elle l’assume, elle la transfigure. Elle n’élimine pas l’histoire, mais la traverse, en lui imprimant une nouvelle orientation. C’est ce qui rend nécessaire le travail de l’historien», selon le cardinal Marcello Semeraro, préfet du dicastère des Causes des Saints, qui a introduit ce 19 octobre, les travaux du colloque 2026 sur le thème «La sainteté dans l’histoire , à l’Institut pontifical patristique Augustinianum. L’historien, dans ses recherches, «ne peut se contenter, selon le cardinal Semeraro, de reproduire une image déjà consolidée par la dévotion, mais doit reconstituer les faits concrets, interroger les sources d’un œil critique, distinguer les événements des interprétations ultérieures et comprendre le contexte dans lequel une expérience spirituelle donnée a mûri».

    Jusqu’au 21 octobre après-midi, les experts convoqués par le dicastère analyseront l’importance de la contribution des études historiques aux causes des saints, qui s’est accrue au fil des ans pour devenir partie intégrante de toutes les causes de béatification et de canonisation, comme le prescrivent la constitution apostolique Divinus perfectionis magister (1983) de saint Jean-Paul II et l’instruction Sanctorum Mater. Mercredi 21 octobre, avant l’audience générale, le Pape recevra les participants aux travaux du colloque, qui s’inscrit dans la lignée de ceux qui, au fil des ans, ont abordé ces différents thèmes: «La sainteté aujourd’hui», «Dimension communautaire de la sainteté», «Martyre et offrande de la vie» et «La mystique. Les phénomènes mystiques et la sainteté».

    Les saints, aussi contestataires des idées dominantes

    Pour le préfet, la recherche historique «n’appauvrit pas la sainteté, n’en remet pas en cause la signification spirituelle», au contraire, elle contribue à la ramener à la vérité humaine, «en nous permettant de reconnaître comment la grâce agit dans la liberté d’une personne, dans les conditions et même dans les contradictions de son époque» ; et c’est précisément dans cette rencontre entre le caractère concret de l’histoire et l’œuvre de la grâce que s’ouvrent des espaces de réflexion pour les participants au colloque. Un sujet qui présente un grand intérêt tant pour la recherche historique que pour l’approfondissement théologique. La sainteté, en effet, rappelle le cardinal Semeraro, «n’est pas un idéal abstrait, séparé des événements humains, ni une perfection que l’on atteint en dehors des conditions concrètes de la vie». Elle prend corps chez des hommes et des femmes «qui ont réellement existé, ancrés dans des époques déterminées, appartenant à des communautés, à des cultures, à des institutions, qui ont influencé leurs choix, ont favorisé leur témoignage, ou, dans certains cas, ont même rendu leur chemin plus difficile». Les saints sont des fils et des filles de l’Église qui ont parlé le langage de leur époque, «en ont, dans une certaine mesure, assimilé les orientations, et même, bien souvent, ont profondément contesté les idées dominantes de la société dans laquelle ils vivaient».

    L’exemple de saint Louis de Gonzague

     

    Par exemple, saint Louis de Gonzague n’est pas seulement le jeune homme tenant un lys à la main tel que le dépeignent les hagiographies, mais l’homme qui prend sur ses épaules le poids d’un malade atteint de la peste et le transporte à l’hôpital, au risque d’être lui-même contaminé. Il ne s’agit donc pas, selon le cardinal, d’une figure hors de son temps, «comme si sa perfection spirituelle l’avait soustrait aux inquiétudes, aux tensions et aux choix liés à sa condition humaine». C’est pourquoi, pour l’historien, il ne suffit pas de «recueillir des témoignages qui alimentent une renommée déjà bien établie, il ne suffit pas de répéter des images transmises par la dévotion». Il faut «remonter aux événements concrets vécus par les personnes», examiner les sources, les distinguer des interprétations qui se sont superposées au fil du temps, «reconstruire le contexte dans lequel une expérience spirituelle donnée a pris forme et s’est manifestée».

    L’enseignement de saint Augustin

    À ce stade, le préfet se demande dans quelle mesure «les outils de la recherche historique permettent de comprendre la sainteté» et, d’autre part, «comment la théologie peut-elle en approfondir la signification sans perdre de vue l’intégralité de l’expérience humaine dans laquelle elle s’est réalisée ?». En s’inspirant de l’enseignement de saint Augustin dans La Cité de Dieu, il est possible de concilier «la rigueur de la recherche historique et la spécificité du regard théologique». En effet, le saint ne se soustrait pas «aux tensions et aux contradictions de son temps», mais il peut, en aimant Dieu jusqu’au mépris de soi, transformer la grâce et «orienter progressivement sa vie selon la logique de l’amour de Dieu». La sainteté se développe dans des conditions concrètes «et, dans la mesure où elle se laisse façonner par la charité, elle peut transformer les relations, les communautés et la manière même de reconnaître le bien».

    Le travail de l’historien et du théologien

    C’est pourquoi l’historien peut retracer l’origine d’une sainteté, en suivre le développement, étudier ses rapports avec le contexte social, en documenter les transformations, tandis que le théologien, «sans se substituer à cette recherche, y reconnaît une autre dimension: la possibilité que la charité, par l’œuvre du Saint-Esprit, édifie la communion chrétienne et rende présente dans l’histoire la vie même du Christ».

    L’historiographie et la compréhension de la sainteté

    Après l'introduction du préfet, l'historien du christianisme Roberto Rusconi a prononcé son discours d'ouverture sur «la contribution de l'historiographie à la compréhension et à l'approfondissement de la sainteté». Il a rappelé les paroles de Léon XIV: «Les saints font l’histoire», pour souligner que la sainteté «ne peut être appréhendée en dehors des personnes et ne peut être considérée de manière abstraite par rapport à des personnages qui vivent immergés dans l’histoire. Ne pas tenir compte de ces aspects réduit les saints à de simples images de dévotion». Il a également repris une réflexion d’Albino Luciani, avant qu’il ne devienne Jean-Paul Ier: «La sainteté vécue est bien plus vaste que la sainteté canonisée». Ce sont les «saints d’à côté» du Pape François.

    Les trente ans de l’Aiscca, qui étudie la sainteté en Italie

    Dans son analyse, Roberto Rusconi a approfondi trois éléments. Le premier concerne la manière dont, au fil du temps, «l’approche historico-critique à l’égard des saints et de la sainteté a évolué». Le deuxième porte sur «les répercussions, sur le travail historique, des modifications apportées aux procédures de reconnaissance de la sainteté». Et le troisième concerne les perspectives de recherche les plus significatives apparues à l’époque contemporaine et ces dernières années. Il rappelle également que, dans deux jours, s’ouvrira un colloque organisé à l’occasion du 30e anniversaire de la fondation de l’Association italienne pour l’étude de la sainteté, du culte et de l’hagiographie (Aiscca), sur le thème: «Famille et sainteté de l’Antiquité à nos jours».

    Depuis la fin du XIXe siècle, le rôle de la sociologie et de l’anthropologie

    L’historien souligne que, depuis un siècle et demi, c’est-à-dire depuis la fin du XIXe siècle, l’application de la méthode historico-critique aux documents du premier millénaire chrétien – non seulement aux textes strictement hagiographiques, mais aussi aux sources liturgiques – a «enrichi une approche qui se limitait exclusivement à la dimension théologique et dévotionnelle». Et depuis les dernières décennies du XXe siècle, d’autres sciences humaines, telles que la sociologie et l’anthropologie, «ont également fait leur apparition» dans la méthodologie de recherche, et sont utilisées non seulement pour l’analyse de la sainteté à l’époque moderne.

    Les innovations dans les procédures de reconnaissance de la sainteté

    Roberto Rusconi a ensuite retracé les innovations dans les procédures de reconnaissance de la sainteté, depuis la réserve papale de 1234 sous Grégoire IX jusqu’au décret de non cultu d’Urbain VIII en 1600, qui  interdisait toute forme de reconnaissance dévotionnelle de la sainteté, en particulier de la part des fidèles, soustraite à un contrôle préalable de la part de l’autorité hiérarchique». Si, sous le Pape Benoît XIV, au milieu du XVIIIe siècle, on introduit la vérification médicale des miracles de guérison, avec la constitution Divinus Perfectionis Magister de 1983, le Pape Jean-Paul II instaure une réduction drastique du délai prévu pour l’ouverture d’une cause en vue de la reconnaissance de la sainteté, qui passe de 50 à 5 ans (avec des exceptions notables). Cela déplace la genèse de la documentation disponible «vers le rôle prépondérant des témoins directs (et donc aussi des personnes ayant bénéficié d’un miracle) – exacerbant ainsi le caractère procédural de la procédure». Avec l’utilisation directe du matériel biographique et chronique. De plus, la norme «selon laquelle le martyre dispense de la vérification du seul miracle requis» revêt une grande importance.

    Schuman, De Gasperi et saint Carlo Acutis

    Enfin, l’historien a analysé dans son discours d’ouverture l’évolution des modèles de sainteté, notamment l’émergence de la question d’une «politique des canonisations» au cours des premières décennies du XIVe siècle, pendant le transfert du Pape et de la Curie à Avignon. La canonisation des fondateurs et d’autres figures des ordres mendiants dans la première moitié du XIIIe siècle, ainsi que celle des ordres de clercs réguliers au début du XVIIe siècle, «constituait à la fois la reconnaissance et la promotion d’un rôle au sein de l’Église», selon l’intervenant. En analysant ensuite l’évolution du rôle des écrits des saints, Roberto Rusconi en vient à des personnalités politiques telles que le Français Robert Schuman et l’Italien Alcide De Gasperi, pour lesquels la recherche historique menée jusqu’à présent n’a pas tenu «particulièrement compte de la composante religieuse de leur personnalité». Enfin, l’historien évoque l’utilisation de la photographie comme source historiographique, jusqu’à l’utilisation actuelle de l’intelligence artificielle. Il ne fait qu’une brève allusion au phénomène hagiographique à l’ère du web, avec «les formes et les thèmes de la religion numérique», en citant un «phénomène sous les yeux de tous» comme celui de saint Carlo Acutis.

  • Violences urbaines : fermeté, justice et vérité

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    Violences urbaines : fermeté, justice et vérité

    Quand des habitants ont peur de rentrer chez eux, quand des commerces sont pillés et que des rues deviennent le théâtre d’affrontements, parler seulement de prévention ne suffit pas. Les victimes ont droit à la protection, les auteurs doivent répondre de leurs actes et les pouvoirs publics ont le devoir de faire respecter la loi. La doctrine sociale de l’Église n’est pas une invitation à la passivité : elle place la dignité de toute personne et le bien commun au cœur de la vie sociale.

    Mais une réponse juste commence aussi par la vérité. Les violences urbaines peuvent avoir des formes et des causes différentes selon les lieux et les circonstances. Il faut donc s’appuyer sur des faits établis, et se garder des explications qui attribuent une responsabilité collective à la pauvreté, à une origine ou à une religion. Comprendre des facteurs de violence n’est pas excuser les actes commis. Et refuser les amalgames n’oblige nullement à minimiser les crimes.

    Protéger les victimes, faire respecter la loi

    Le pillage, l’agression et l’intimidation ne sont pas de simples « débordements » lorsque des personnes en subissent les conséquences. La sécurité des habitants et des commerçants est un bien réel, et l’autorité publique a la responsabilité de la défendre. Les délits doivent être poursuivis et les sanctions, lorsqu’elles sont prononcées, doivent être effectives, proportionnées et conformes au droit.

    La fermeté n’est pas la vengeance. L’Église rappelle que la lutte contre la criminalité doit protéger la société tout en respectant les droits humains et l’État de droit ; elle doit aussi viser, lorsque c’est possible, l’amendement de l’auteur. Les victimes ne sauraient pour autant être reléguées au second plan : leur sécurité, leur écoute et la réparation des dommages font partie d’une justice véritable.

    La responsabilité personnelle demeure centrale. La précarité, l’exclusion ou un parcours familial difficile peuvent éclairer une trajectoire ; ils ne rendent pas légitime le fait de casser, de voler ou de blesser. La dignité de l’auteur n’efface pas celle de la victime, pas plus que la sanction ne permet de nier l’humanité du coupable.

    Comprendre sans excuser

    La réponse policière et judiciaire est indispensable, mais elle ne peut être l’unique réponse. L’Église appelle également à examiner les facteurs qui nourrissent la violence et à agir sur les conditions qui la favorisent, par des moyens politiques, éducatifs et sociaux. Elle souligne que la lutte contre la criminalité engage non seulement les forces de l’ordre, mais aussi les autres acteurs capables d’agir sur ces réalités.

    Cela suppose de soutenir les familles sans les désigner comme coupables, de prévenir le décrochage, d’accompagner les jeunes et de maintenir dans les quartiers une présence durable — éducative, sociale et policière. Il ne s’agit pas de substituer l’accompagnement à la justice, mais de ne pas attendre la prochaine émeute pour agir. La solidarité et la subsidiarité invitent à mobiliser les personnes, les associations et les institutions locales, tout en reconnaissant que les pouvoirs publics doivent les soutenir lorsque leurs moyens ne suffisent pas.

    Cette approche doit rester rigoureuse : les affirmations sur l’ampleur des violences, le profil des auteurs ou les causes d’un phénomène demandent des données fiables. Une analyse sérieuse distingue ce qui est établi de ce qui est supposé. Elle écoute aussi les habitants, qui sont souvent les premiers à subir les conséquences et les premiers à connaître la réalité de leur quartier.

    Nommer l’islamisme sans accuser les musulmans

    La question de l’islamisme et de la radicalisation ne doit être ni éludée ni transformée en accusation générale. Les idéologies qui justifient la violence, l’intimidation ou le rejet de l’égalité devant la loi doivent être combattues clairement, quels que soient leurs auteurs. Les menaces et les infractions doivent être jugées sur la base des faits, et non d’une appartenance supposée.

    Il est tout aussi nécessaire de distinguer ces courants de l’ensemble des immigrés musulmans. Une origine étrangère ou la foi musulmane ne prouve pas une adhésion à l’islamisme et ne rend personne responsable des violences commises par d’autres. L’Église rappelle que les différences culturelles et religieuses ne dispensent pas de la recherche de la paix et du respect de toute personne ; elle reconnaît aussi que les croyants musulmans peuvent trouver dans leur tradition des principes qui encouragent ces attitudes. La vigilance envers l’extrémisme et le refus des amalgames relèvent donc d’une même exigence de justice.

    Reconstruire le bien commun

    La paix civile ne se réduit ni à l’absence momentanée d’émeutes ni à une politique de sécurité isolée. Elle suppose un ordre juste, la confiance dans les institutions et la possibilité, pour chacun, de prendre part à la vie commune. Les principes de la doctrine sociale — dignité humaine, bien commun, solidarité et subsidiarité — doivent être tenus ensemble, plutôt que mis en concurrence.

    Pour la Belgique, cela demande d’agir avec détermination contre les violences et les trafics, de protéger les victimes, de sanctionner justement les coupables, de soutenir les initiatives de proximité et d’améliorer la coordination des services publics. Cela demande aussi de parler d’intégration avec précision : respect des personnes et des cultures, mais aussi respect des lois et participation à une communauté politique commune.

    La compassion chrétienne n’est pas l’indulgence envers les casseurs et les pilleurs. Elle exige d’abord que les victimes ne soient pas abandonnées. La justice, de son côté, n’est pas la vengeance : elle protège la société, reconnaît le tort subi et laisse ouverte, sans la garantir, la possibilité d’un changement. Être ferme sans être injuste, comprendre sans excuser, accueillir sans fermer les yeux : c’est à cette cohérence que la doctrine sociale de l’Église appelle.

    (en recourant à Magisterium.com)

  • Quand une réunion de prière organisée le 21 octobre suscite les critiques du Centre d'Action Laïque

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    Une chronique de l'abbé Eric de Beukelaer sur le site de La Libre en contribution externe :

    Les élus peuvent afficher leur athéisme. Pourquoi leur foi chrétienne devrait-elle rester invisible ? Quel paradoxe !

    Un déjeuner de prière organisé le 21 octobre suscite les critiques du Centre d'Action Laïque qui défend la liberté de conscience tout en contestant l'expression de la foi. Une myopie sélective.

    19-10-2026

    Une chronique d'Eric de Beukelaer, prêtre (*)

    Ce 28 juin, notre premier ministre se dévoilait dans une interview à De Zondag : "Je n'ai pas de talent pour être heureux. Ceci, parce que je suis plutôt pessimiste qu'optimiste. […] Je ne suis pas croyant. Je pense que c'est l'homme qui a créé Dieu et non l'inverse. […] Life is a cosmic joke". Un chef de gouvernement belge peut donc s'affirmer incroyant et considérer la vie comme une farce, sans que cela n'étonne. Et c'est heureux. Ce 1eraoût, Yves Coppieters ministre wallon de la Santé et de l'Environnement, par ailleurs épidémiologiste et docteur en santé publique, déclarait dans La Libre : "Je vais remettre ma casquette de chercheur un instant. La planète va continuer à exister, mais l'humanité elle va disparaître. On va droit dans le mur." Un ministre wallon de la santé peut diagnostiquer une maladie mortelle à notre humanité, sans créer d'émoi. Pourquoi pas ?

    Le président du Centre d'Action Laïque (CAL) s'offusque

    Ce qui par contre choque certaines consciences, c'est l'invitation inhabituelle adressée aux parlementaires chrétiens. Ce 21 octobre, un déjeuner de prière est organisé pour eux dans un club privé, avec la participation d'un ancien ministre de la justice. Le président du Centre d'Action Laïque (CAL) s'en offusque : "Organiser une prière parlementaire est dangereux, car cette rencontre est le signal de la volonté de certains de faire en sorte que la religion influe sur les décisions politiques. […] Ce serait problématique pour une partie de la population qui ne correspondrait pas à ce que les conservateurs, et notamment les conservateurs religieux souhaitent comme société." Je réagis en 3 points : 1. Curieux manichéisme. C'est oublier que certains conservateurs sauvèrent la démocratie (Churchill, de Gaulle,…), là où des progressistes collaborèrent avec les nazis (Henri de Man, président du parti socialiste, Jean Luchaire…). 2. Étonnante contradiction. Le CAL se veut défenseur de l'autonomie du choix individuel, mais réfute le droit pour des politiciens de se rassembler entre croyants pour prier. Si des parlementaires francs-maçons se réunissent en fraternelles, pourquoi des élus ne pourraient-ils en faire autant au nom de leurs convictions religieuses ? 3. Myopie sélective. Le CAL accepte sans broncher les professions de foi agnostiques ou athées de la part de politiques, mais veut bannir les manifestations croyantes de mandataires chrétiens.

    Emmanuel Tourpe, "lynché" pour ses convictions

    Évacuer les croyants trop assertifs de l'espace public pour invisibiliser la religion, est une vieille tactique. J'en fis jadis les frais : présenté par deux fois en ordre utile pour rejoindre l'Académie Royale de Belgique, je fus écarté en dernière sélection. Je pensais laisser la place à de meilleurs candidats, jusqu'à la parution d'un article sur l'institution : "Y a-t-il des recalés au CV pourtant bien fourni ? […] On mentionne Eric de Beukelaer ex-porte-parole des évêques de Belgique : trop marqué 'philosophiquement' pour être admis". (Le Vif, 15 mars 2013 p.35) Le philosophe chrétien et homme des médias, Emmanuel Tourpe, candidat malheureux à la direction de la RTBF, connut le même sort. J'ignore s'il était le meilleur choix, mais je puis témoigner de la campagne de lynchage "en meute" dont il fut la cible sur les réseaux sociaux. Elle brocarda non pas ses compétences, mais bien ses convictions.

    Ce 21 octobre, osez prier ensemble

    Comment réagir ? Une foi tiède est peu signifiante. Disciples du Christ, ayons le courage de nos convictions. Témoignons de notre baptême avec le sourire. Dans le respect du pluralisme et l'accueil de la contradiction. Associant l'absolu chrétien avec les nuances du quotidien. Et vous, les élus du peuple tous partis confondus : si vous êtes chrétiens de conviction et non simplement d'éducation, répondez ce 21 octobre à l'invitation à prier avec vos pairs. La démocratie en sortira renforcée. "Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ?" (Matthieu 5, 13)

    → Blog : http://www.ericdebeukelaer.be/

  • Réalisme et Islam

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    Du Père James V. Schall, S.J. sur le CWR :

    Archives : Réalisme et Islam

    Nos dirigeants ne parviennent pas à comprendre ce qui se passe, qu’il s’agisse de la perte de foi et de repères moraux de toute une civilisation occidentale, ou du réveil de l'Islam face aux implications de sa propre foi et de sa vision d'une conquête mondiale.

    Note de l'éditeur : Cet essai du regretté Père Schall a été publié initialement sur CWR le 17 avril 2016.

    I. 

    Le réalisme politique, longtemps associé à Saint Augustin, nous contraint à examiner ce que Machiavel nous recommandera plus tard : à savoir, regarder ce que les hommes font réellement, et non ce qu'ils devraient faire. Ce conseil serait plus convaincant si, en fait, certains hommes ne faisaient pas ce qu'ils doivent faire, ou si d'autres ne faisaient pas ce qu'ils ne doivent pas faire. Les deux camps se persuadent généralement qu'ils doivent suivre leurs convictions. Machiavel pensait que si les hommes faisaient ce qu'ils « devraient » faire, ils ne survivraient pas aux assauts et à la ruse de ceux qui utilisent leur pouvoir pour faire tout ce qui est en leur capacité. Cependant, le réalisme augustinien ne justifiait pas, contrairement à Machiavel, cet examen attentif de ce que les hommes « font » comme une raison de nier la distinction entre le bien et le mal afin d'employer n'importe quel moyen pour parvenir à ses fins.

    Le regard « réaliste » l'était pour Augustin précisément parce que le bien et le mal étaient inclus dans ce regard lui-même, dans la réalité telle qu'elle est perçue. Voir et agir en fonction de la réalité du bien ou du mal, c'est voir la réalité dans ses dimensions les plus complètes. La vérité pratique, qui consiste à agir selon une description exacte de ce qui existe, est le premier principe du réalisme ainsi que de l'action politique. Ainsi, Jacques Maritain pouvait à juste titre soutenir, dans la tradition augustinienne, que « la justice, l'intelligence et la force » n'ont pas à être séparées. Elles vont de pair. Ou, pour faire une allusion indirecte à Lord Acton, le manque de puissance peut lui aussi corrompre absolument. Ne pas posséder et ne pas utiliser une puissance responsable pour défendre ce qui est juste est en soi un mal, une lâcheté.

    Gardant ce contexte à l'esprit, rappelons les événements récents depuis le « 11 septembre », les attentats en Espagne, en Angleterre, à Bombay, Bali, Fort Hood, San Bernardino, deux fois à Paris, Lahore et Bruxelles, sans parler des persécutions et des décapitations au Pakistan, en Irak, au Yémen, au Nigeria, en Libye, en Somalie, au Tchad, en Syrie, et les luttes intestines entre sunnites et chiites au sein du monde musulman. Quelle est la manière la plus plausible de juger cette violence continue et ses origines ? Pour faire cette évaluation, nous devons reconnaître que l'Islam, en principe, est réellement et potentiellement violent tout au long de son histoire. La raison fondamentale de cette approche est l'obéissance à la Loi d'Allah, et non l'amour de la violence en soi.

    Sur la base des preuves et de la théorie, nous ne pouvons pas conclure du fait que l'Islam soit une « religion » qu'il n'est donc pas « violent » ou qu'il ne le serait que par un dévoiement de ses propres fondements. Il est possible d'être une religion et d'épouser la violence. (Si ce n'était pas le cas, nous devrions exclure de nombreux passages clés de l'Ancien Testament lui-même.) Nous ne pouvons pas occulter ce qui est présent et affirmé comme tel par les musulmans eux-mêmes. Le réalisme signifie que nous pouvons et devons appeler ce qui se passe par son nom propre. Cela signifie également que si nous ne pouvons pas ou ne voulons pas le nommer correctement, nous ne sommes pas réalistes. Nous subirons inévitablement les conséquences de notre échec à énoncer la vérité de ce qui est là.

    Ces propos ne sont pas tenus pour promouvoir une contre-violence face aux musulmans ou pour justifier la violence islamique envers autrui. Il s'agit plutôt de respecter l'insistance de l'Islam à ce que tous ceux qui se trouvent à l'intérieur et à l'extérieur de son enceinte soient soumis à la loi du Prophète. Qu'on le veuille ou non, cette vision d'une domination mondiale propre à l'Islam ne peut être qualifiée que de nature « religieuse ». Elle est enracinée dans l'adoration du dieu appelé Allah et promue comme telle. Ne pas prendre ces mots au sérieux est irréaliste. Les musulmans qui prétendent pouvoir lire leurs textes religieux comme si une telle violence n'y était ni préconisée ni justifiée peuvent être salués pour leur tentative d'atténuer le bilan historique. Mais le fait est que ceux qui considèrent cette violence comme essentielle à la religion ont le meilleur rôle dans l'argumentation et sont les meilleurs témoins de ce que représente l'Islam historique.

    II.

    Ce qui est avancé ici n'a donc pas pour but d'être « critique » envers l'Islam de manière injuste. Au contraire, cela est écrit avec une admiration considérable pour le zèle, la cohérence et l'efficacité manifestés au cours des siècles par les armées et le droit islamiques. Et bien qu'il puisse être politiquement incorrect d'énoncer ces choses, elles doivent l'être et constituent en fait la vérité — des réalités que les musulmans comme les non-musulmans ont besoin d'entendre et de méditer. L'objectif désigné et déterminé de la conquête du monde pour Allah a été revigoré à maintes reprises dans l'histoire mondiale depuis l'époque de Mahomet au VIIe siècle. Ces réveils et expansions, qui n'ont été que temporairement stoppés par une contre-force supérieure, ont leurs racines dans le Coran lui-même et dans ses commentaires.

    Ce à quoi nous assistons aujourd'hui, à notre grande surprise, n'est qu'une étape supplémentaire dans la mission mondiale historique que l'Islam conçoit pour lui-même comme la volonté d'Allah, un objectif qui inspire la vigueur réelle et récurrente que l'on retrouve dans son histoire. La raison pour laquelle nous ne l'appelons pas par son nom ne réside pas dans l'Islam, mais dans nos propres concepts de la philosophie, de la religion et du droit, qui sont très différents. En ce sens, c'est notre propre culture qui nous empêche souvent d'être des réalistes politiques.

    De nombreux musulmans croyants, probablement plus que nous ne voulons l'admettre, sont fatigués et frustrés de voir les principes de leur religion niés. Les observateurs extérieurs refusent de croire ou d'imaginer que ce que les partisans musulmans disent d'eux-mêmes, tant dans leurs textes fondateurs que dans leurs actions historiques, est vrai. La conquête du monde au fil du temps est ce qu'ils soutiennent devoir être accompli.

    En d'autres termes, qu'ils soient musulmans ou non, beaucoup de gens refusent de reconnaître que la violence est théorisée et exécutée au nom de l'Islam. En dehors de l'Islam, on la désigne par ce mot singulier de « terrorisme ». Elle est rarement appelée pour ce qu'elle est, à savoir une entreprise religieuse visant à conquérir le monde comme un acte de piété. Les musulmans, dans cette tradition centrale, ne sont pas des « terroristes » juste pour le plaisir. C'est insultant et cela suscite du ressentiment. Ils pratiquent ce que nous appelons la « terreur » parce qu'ils s'estiment investis de la volonté d'Allah, allant parfois jusqu'à leur propre mort pour l'accomplir. Ceux qui, au cours de ce processus, tuent des « infidèles » — c'est-à-dire tout non-musulman ou tout musulman qui n'accepte pas l'Islam véritable — sont considérés comme des « martyrs » de la cause de l'Islam. Ce n'est que si l'Islam est faux que ces meurtres rituels peuvent être perçus comme le mal objectif qu'ils sont.

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  • La joie de l’amour par Mgr Varden

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    De Mgr Varden sur Coram Fratribus :

    La joie de l’amour

    15 octobre 2026

    Introduction

    En la fête de saint Joseph, cette année, le pape Léon XIV a annoncé son intention de réunir à Rome tous les présidents des conférences épiscopales du monde afin de réfléchir aux effets d’Amoris laetitia, dix ans après sa promulgation.

    Le Saint-Père nous a demandé de réfléchir à la manière dont nous pourrions annoncer plus efficacement l’Évangile aux familles.

    La rencontre, qui a duré une semaine, s’est achevée hier. Un compte rendu sera publié lorsque le Saint-Père se sera remis de sa maladie — nous prions pour que son rétablissement soit rapide et complet. Mais le pape Léon XIV a demandé aux participants de faire sans tarder part de leur expérience à leurs conférences épiscopales et à leurs diocèses.

    Les travaux se sont déroulés selon un cadre organisé autour de cinq grands thèmes. Chacun d’eux a donné matière à une journée entière d’échanges. Voici mes réflexions personnelles sur ces différents thèmes.

    Ces réflexions n’engagent pas l’assemblée, dont chacun pourra découvrir en temps voulu la richesse des travaux. Elles ne sont que la contribution d’une voix singulière, celle d’un second alto dans un orchestre vaste et harmonieusement composé.

    1. Les familles aujourd’hui

    La vie familiale est aujourd’hui soumise à des tensions de toutes sortes : sociologiques, financières et culturelles. Nous en sommes pleinement conscients. Toutes méritent que l’on s’y intéresse.

    La tension la plus persistante est toutefois plus profonde. En un laps de temps remarquablement court, nous avons perdu notre sens collectif de l’humanité. En dehors de certains groupes défendant leurs intérêts particuliers, il est désormais difficile de trouver des mots communs pour dire ce qu’est un être humain. Nous ne nous accordons plus sur ce qui fait une femme, un homme ou un enfant.

    Les transhumanistes technologiques nous projettent dans un avenir où l’homme risque d’être laissé derrière par le « progrès », tant que sa nature n’aura pas été « augmentée ». Ayant abandonné l’idée de rédemption, nous plaçons désormais notre espérance dans les mises à niveau. Nous tenons pour acquis que les paramètres qui valent aujourd’hui ne s’appliqueront plus demain. Dès lors, l’idée même d’un engagement permanent, quel qu’il soit, semble absurde.

    Les alliances et les pactes cèdent la place aux « accords » en politique comme dans le commerce. Il en va de même des relations humaines, de plus en plus considérées comme des transactions pragmatiques : je reste attaché à une chose ou à une personne aussi longtemps que j’en retire un avantage ou du plaisir. Ensuite, je passe à autre chose.

    Dans un tel contexte, la famille, unité fondamentale de la société humaine, ne peut que se désagréger. Il ne semble plus aller de soi que les familles doivent être des unités stables, fondées sur le lien durable d’un homme et d’une femme, unis pour la vie dans l’espérance d’avoir des enfants.

    Un homme et une femme peuvent toujours se mettre ensemble — nous vivons dans un monde libre, après tout. Mais leur union n’est plus considérée comme fondamentalement différente de celle de deux femmes ou de deux hommes, ou de deux personnes qui se définissent comme ayant une identité de genre fluide. Et pourquoi limiter cette unité à deux personnes ? Les revendications en faveur d’une reconnaissance juridique du polyamour se multiplient.

    Nous vivons dans une éclipse métaphysique.

    La foi en Dieu comme Créateur bienveillant s’est largement perdue. Nous ne croyons plus que notre existence ait été voulue. Comment, dès lors, conserver le sentiment que notre vie est un don que nous pouvons, à notre tour, offrir à un autre, voire consacrer à lui ?

    Notre époque est celle d’une profanation née d’un désespoir littéral, d’un monde qui exclut jusqu’à la possibilité même de l’espérance.

    Je constate ces évolutions dans mon environnement social, dans mes correspondances et mes conversations, ainsi qu’au confessionnal.

    J’observe cependant une tendance contraire. Je rencontre beaucoup de jeunes, mais aussi de personnes moins jeunes, qui sont las de ce qui est éphémère. Ils refusent de renoncer à l’espérance. Ils osent penser qu’il pourrait exister une « vérité » sur laquelle bâtir leur vie.

    En encourageant et en soutenant ces personnes, en les aidant à s’épanouir, nous pouvons contribuer au renouveau d’une culture familiale. Après tout, chacun veut être heureux. Or beaucoup ne le sont pas. Sur ce point, les sociologues s’accordent.

    La vue d’une famille qui s’épanouit donnera à d’autres le désir de s’épanouir à leur tour.

    S’épanouir ne signifie pas être constamment dans un état d’euphorie.

    La vie humaine est difficile, quelle que soit la forme qu’elle prend. Je trouve que la plupart des gens en ont une conscience lucide. C’est pourquoi ils peuvent se lasser d’un vocabulaire bien intentionné, mais répétitif, qui parle d’« accompagnement », de « cheminement » et d’« écoute ».

    Ils souhaitent, bien entendu, être accueillis avec attention et respect. Mais ce qu’ils recherchent, c’est une direction, l’indication d’un but, un enseignement sur la manière de bien vivre.

    Dieu s’est fait homme dans ce but : nous montrer en quoi consiste la vie et vers quoi elle tend, nous enseigner, par ses conseils et ses commandements, comment mener une existence bonne et féconde.

    Lorsque le Christ a rencontré la Samaritaine au puits, il ne lui a pas dit : « Asseyons-nous donc, et racontez-moi tout. » Il lui a révélé « tout ce qu’elle avait fait » (cf. Jn 4, 29).

    C’est ce qui lui a permis de commencer une vie nouvelle.

    Nous devons laisser le Christ nous dire qui nous sommes, nous montrer nos mauvais choix, nous faire reconnaître nos fautes et nous orienter vers la fin pour laquelle nous avons été créés.

    Le Christ est notre Sauveur, mais il est bien davantage. Il est aussi l’Image à laquelle nous avons été façonnés, le Modèle originel qui nous révèle à nous-mêmes. Notre action pastorale ne sera efficace que dans la mesure où nous demeurerons dans une obéissance aimante à son égard.

    Nous aurons alors peut-être une chance de réintroduire l’espérance au cœur de la société.

    2. Les jeunes et la découverte du mariage

    Une étude publiée il y a quelques années par l’American College of Pediatricians indiquait que 54 % des adolescents avaient vu de la pornographie avant l’âge de treize ans, et 15 % avant onze ans. Ces chiffres ont certainement augmenté depuis.

    L’usage de la pornographie est relativement généralisé chez les jeunes adultes, hommes et femmes, partout dans le monde. Il a des conséquences considérables sur la manière dont les jeunes vivent leurs relations affectives.

    Lorsqu’on a été hanté depuis l’enfance par un univers de luxure dans lequel le sexe est un objet de consommation, où l’objet du désir est constamment interchangeable — mais toujours physiquement parfait —, où la romance est absente et où aucune règle ne s’impose, franchir le pas vers une relation durable et fidèle avec un être humain concret, faillible et vulnérable, dont l’altérité ne peut être réduite à une abstraction, devient une démarche immense, peut-être insurmontable.

    L’univers pornographique transgresse les limites. Il suggère l’existence de frontières dans le seul but d’attirer le consommateur au-delà d’elles, en lui faisant miroiter des possibilités de puissance sans cesse renouvelées.

    Le modèle classique du garçon qui rencontre une fille a depuis longtemps été dépassé. L’homoérotisme, autrefois associé à la notion d’« orientation » sexuelle, est désormais présenté comme une option accessible à tous et intégré aux divertissements grand public.

    Les tendances à la fluidité du genre expriment des fantasmes qui prennent naissance, souvent dans une souffrance intérieure, sur le marché d’un éros sans entraves : un univers où le désir du moment est intronisé comme un dieu, où la réalité objective cède la place aux formes que l’imagination subjective lui impose et suscite.

    Nous déplorons les séductions du virtuel et de l’irréel, mais cela ne suffit pas. Nous devons tendre une main amicale aux jeunes hommes et aux jeunes femmes pris dans des formes d’irréalité qui exercent sur eux une puissante attraction. Nous devons les tirer de ce bourbier et leur permettre de redécouvrir le monde tel qu’il est.

    Pour y parvenir, nous devons être capables de leur montrer que ce monde réel est meilleur, en fait plus intéressant, et qu’il est davantage à même de les rendre heureux.

    Il y a trois ans, j’ai publié un livre intitulé Chastity (« La chasteté »). Certains m’ont alors tourné en ridicule, principalement des hommes européens d’un certain âge, qui m’assuraient que ce sujet n’intéressait personne.

    J’ai pourtant été frappé de constater, dans un pays après l’autre, que je me retrouvais devant de larges auditoires, composés en grande partie de jeunes gens désireux d’entendre parler de cette vertu presque oubliée, apparemment embarrassante.

    Loin de se laisser séduire par des substituts hypersexualisés aux relations humaines, beaucoup de jeunes en sont las. Ils recherchent l’amitié et un amour stable.

    Je ne prétends pas qu’ils représentent la majorité. Mais ils sont suffisamment nombreux pour témoigner d’une tendance.

    Pour aider les jeunes à découvrir la valeur du mariage, nous devons nous adresser à cette aspiration, en commençant par aider les jeunes femmes et les jeunes hommes à se réconcilier avec eux-mêmes.

    Dans l’un de ses principaux passages sur le mariage, la lettre de saint Paul aux Éphésiens compare les époux à un corps, avant de remarquer : « Jamais personne n’a haï sa propre chair » (Ep 5, 29).

    Or, de nos jours, beaucoup de personnes se haïssent elles-mêmes et se sentent étrangères à leur propre corps.

    Dans une vision séculière, le corps n’est qu’un assemblage de muscles et de tendons que l’on peut réaffecter à d’autres usages. Le message chrétien, remarquable et libérateur, est tout autre : je suis mon corps, et mon corps, tout autant que mon âme, est créé à l’image de Dieu et mérite notre révérence.

    Si nous voulons préparer les jeunes au mariage, nous devons d’abord les aider à découvrir leur identité incarnée d’hommes et de femmes. Mais, avant de chercher à aider les autres, nous devons accomplir nous-mêmes ce travail.

    Il peut être salutairement humiliant de découvrir, même à l’âge adulte, que nous avons encore du chemin à parcourir sur ce point.

    Quel langage peut aider les jeunes à grandir affectivement ?

    Un langage de vérité qui nomme sereinement les choses, sans violence, et sans jamais désespérer de la miséricorde de Dieu. Ce langage reconnaît les blessures sans idéaliser le statut de victime. Il jaillit de la foi en la volonté du Christ de nous sauver.

    Le mariage manifeste le salut. Pour pouvoir s’y engager, il faut d’abord découvrir que l’on peut soi-même être sauvé.

    3. Les premières années de la vie conjugale

    Un couple que je connais m’a raconté une décision qu’il avait prise lorsqu’il avait compris que sa relation devenait sérieuse. Les deux fiancés étaient partis ensemble dans une cabane au milieu des bois pour un long week-end.

    Pendant ce séjour, ils se sont raconté leur vie. Chacun voulait que l’autre connaisse toute son histoire, avec ses lumières et ses ombres, ses réussites et ses échecs.

    S’ils devaient s’engager l’un envers l’autre pour l’avenir, ils voulaient s’assurer qu’aucun obstacle ne surgirait plus tard d’un passé qui n’aurait pas été reconnu ou révélé.

    Une telle démarche est courageuse et sage.

    L’essence de l’amour est de savoir que je peux être moi-même, sans masque, et être néanmoins aimé. Dieu nous aime de cette manière. Apprendre à aimer comme lui, c’est faire de même.

    Le mariage s’épanouira si chacun des époux peut confier à l’autre ce qu’il a de plus intime.

    Au début de la célébration du mariage, le prêtre demande aux futurs époux : « Est-ce de votre plein gré que vous venez vous engager dans le mariage ? »

    La liberté dont dépend la validité du sacrement suppose que les époux sachent avec qui ils se marient. Nombre des difficultés qui surgissent au cours des premières années de la vie conjugale pourraient être évitées si chacun recherchait une transparence honnête avant que l’alliance matrimoniale ne soit ratifiée.

    Les époux sont eux-mêmes les acteurs du sacrement. Ils le célèbrent néanmoins dans l’église, devant la croix.

    Répondre oui à cette question : « Voulez-vous vous aimer et vous respecter tous les jours de votre vie et accueillir avec amour les enfants que Dieu voudra vous donner ? », c’est consentir à prendre part à la croix.

    Tout amour conjugal et parental implique une souffrance. Il transpercera le cœur. Il exigera que l’on donne sa vie pour que d’autres puissent vivre.

    Embrasser lucidement cette réalité dès le commencement, en consentant à prendre part à la croix du Christ qui donne la vie, donnera aux époux la force de porter leurs fardeaux et rendra même les charges les plus lourdes apparemment légères.

    La relation horizontale entre mari et femme, parents et enfants, sera soutenue par un axe vertical solide et fiable.

    J’aime le rite que prévoit la liturgie romaine lorsque le prêtre, après avoir reçu les consentements, enveloppe de son étole les mains jointes des époux et déclare :

    « Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas. »

    Chaque fois qu’il revêt son étole, le prêtre récite cette belle prière d’habillement :

    « Seigneur, rends-moi l’étole de l’immortalité que j’ai perdue par la faute de nos premiers parents. »

    L’alliance matrimoniale nous laisse entrevoir la gloire dont Adam et Ève étaient revêtus avant la chute. Dans certains rites orientaux, les époux sont couronnés, en reconnaissance de la dignité royale de leur filiation retrouvée.

    Dans notre climat d’hyper-sécularisation, qui idéalise sentimentalement le mariage et considère les enfants selon une logique consumériste — comme des biens dont on peut programmer l’arrivée à un moment commode et que l’on préférerait voir produits selon des caractéristiques déterminées —, cette perspective surnaturelle est précieuse.

    Elle rappelle que le mariage ne concerne pas seulement un homme et une femme. Il les fait entrer dans une communion vivante avec Dieu ; plus encore, il les établit ensemble comme une image, une icône vivante, de la sainte Église de Dieu.

    Savoir que le Christ est constitutivement présent dans leur union les encourage dans le difficile travail qui consiste à abandonner la première personne du singulier au profit de la première personne du pluriel : ne plus dire « je veux », mais « nous voulons » ; non plus « j’ai », mais « nous avons ».

    Cela peut les aider à apprivoiser la puissance brute et la profonde vulnérabilité de la sexualité, en intégrant harmonieusement ses dimensions unitives et procréatives.

    Cela les préparera à recevoir les enfants avec révérence, comme des dons bienveillants de Dieu.

    Un couple marié a besoin d’être soutenu par une communauté. Il est faux de considérer les époux comme autosuffisants, en attendant d’eux qu’ils produisent eux-mêmes toutes les ressources et toute la satisfaction dont ils ont besoin.

    Une telle conception ne fait qu’appliquer l’individualisme séculier à une unité collective qui finira par vaciller sous le poids de cette exigence.

    C’est ici que la communauté catholique et la paroisse peuvent jouer pleinement leur rôle. Elles sont appelées à apporter l’attention, l’aide pratique, l’humour et les conseils empreints de compassion que les grandes familles, aujourd’hui largement disparues, pouvaient autrefois offrir.

    4. Les familles confrontées à des situations complexes

    Nous parlons de la « joie et de la beauté » du mariage. Nous avons raison de le faire. Ces qualités correspondent bien à un idéal.

    Mais nous devons aussi faire preuve de prudence et éviter les lieux communs.

    Il suffit de lire Anna Karénine ou de regarder Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman pour constater qu’un couple peut se rendre mutuellement la vie infernale. Il ne faut pas l’oublier.

    Avant de recevoir l’habit monastique, le postulant lit souvent ce passage du Siracide :

    « Mon fils, si tu viens te mettre au service du Seigneur, prépare-toi à l’épreuve. »

    Les fiancés pourraient faire de même. Les épreuves viendront.

    Le pape François a écrit Evangelii gaudium, mais aussi Amoris laetitia. Cette distinction sémantique est intéressante.

    Le sens fondamental de la racine latine laet-, qui nous donne laetus et laetare, est celui du bonheur. Mais, dès le latin classique, cette racine possédait aussi une signification agroécologique : elle évoquait l’épanouissement des plantes et la fertilité du sol.

    Cela est parfaitement cohérent.

    Une végétation « heureuse » pousse dans une terre qui a été travaillée pour devenir nourricière. La racine laet- a ainsi également donné le nom laetamen, qui signifie « engrais ».

    Dans l’Antiquité, l’engrais était essentiellement du fumier, lequel sent mauvais.

    La joie de l’amour suppose un terrain débarrassé de ses pierres, soigneusement labouré et suffisamment enrichi de fumier bien riche.

    En formulant cette idée, il ne s’agit pas de retirer au mariage et à la famille leur joie. Il s’agit d’affirmer que cette joie naît du travail, et que ce travail est difficile, souvent sans gratification apparente.

    La vie monastique et la vie conjugale se présupposent et se reflètent mutuellement. Je crois, et je constate, que les familles peuvent bénéficier de la sagesse et de l’expérience héritées de la vie monastique.

    Les moines vivent selon une règle qui consacre l’alliance de la vie commune et en explicite le but et la finalité.

    Lorsque mari et femme s’accordent sur la finalité de leur famille, ils seront mieux préparés à surmonter les obstacles que s’ils n’ont jamais défini leur union comme une tâche à accomplir.

    Cela vaut tout particulièrement lorsque leur finalité commune est transcendante. Ils laissent alors Dieu agir en eux. Ils voient les difficultés comme des occasions de conversion, comme des invitations à sortir de la cellule poussiéreuse de leur propre moi.

    Les moines et les moniales connaissent bien les luttes inhérentes à leur vocation. Les premiers écrits du monachisme, les Apophtegmes des Pères du désert, abordent de front les combats habituels.

    Ces sentences permettent aux moines de rechercher des moyens de résoudre les difficultés concrètes auxquelles ils sont confrontés, sous des rubriques très pragmatiques telles que « Le détachement », « La patience », « La luxure » ou « La tolérance ».

    La pertinence pratique de ces conseils, quinze siècles plus tard, demeure stupéfiante.

    Il serait très profitable, me semble-t-il, de constituer pour les familles un recueil de sentences spirituelles — des apophtegmes — fondé sur l’expérience et éclairé par la foi. Il montrerait comment affronter les épreuves de manière constructive, à la lumière clarificatrice des commandements du Christ et de la grâce efficace qu’il nous donne.

    Lorsque les choses vont mal, nous rétrécissons notre horizon. Nous ne voyons plus que la souffrance présente, et non le chemin qui pourrait se prolonger au-delà.

    L’une des principales préoccupations pastorales dans de telles situations consiste à rappeler l’horizon plus vaste, afin que ceux qui souffrent puissent découvrir le sens potentiellement fécond de leurs difficultés. Celles-ci peuvent contribuer à réduire l’égoïsme et à purifier l’amour.

    Le mariage, pas moins que la vie monastique, est une école de conversion.

    En ce qui concerne les relations dites « irrégulières », je constate que nos communautés catholiques les accueillent généralement avec maturité et justesse.

    Pour les personnes qui se trouvent dans ces situations, il peut être libérateur d’appartenir à un milieu où leur « irrégularité » est reconnue, et non relativisée, et où elles sont néanmoins accueillies dans une amitié chrétienne qui leur permet de contribuer à la vie de la communauté.

    Je pense à l’exemple de nombreuses personnes fidèles que je connais et qui, dimanche après dimanche, viennent recevoir une bénédiction au moment de la communion. Elles savent qu’elles ne peuvent accéder au sacrement, mais se confient à la miséricorde de Dieu à l’œuvre dans l’Église.

    Leur exemple de fidélité contribue largement à édifier la communauté chrétienne. Il témoigne du réalisme vital du sacrement et de la vertu d’espérance.

    Un exil sacramentel vécu dans la durée peut préparer un retour au foyer dans la joie.

    Le Christ nous a donné ses commandements exigeants pour nous éduquer et nous libérer de nous-mêmes, « afin que les vivants n’aient plus leur vie centrée sur eux-mêmes, mais sur lui qui est mort et ressuscité pour eux » (quatrième prière eucharistique).

    Son dessein est de nous faire grandir jusqu’à la pleine stature de la vie nouvelle, divinisée.

    C’est toujours cette vie que nous devons proposer aux personnes, et non la simple approbation humaine — même si nous avons tous besoin, aussi, d’un peu de reconnaissance.

    5. Les familles, actrices de la mission

    Qu’est-ce qui distingue la vision du monde du chrétien de celle des sécularistes ?

    La conviction que, malgré toutes les vicissitudes de l’histoire, malgré les changements provoqués par l’évolution de la nature et l’ingéniosité humaine, la fidélité de Dieu envers l’humanité, créée à son image, est absolue.

    Quoi qu’il arrive par ailleurs, l’amour de Dieu, définitivement révélé en Jésus-Christ, est sûr. Il est le roc sur lequel peuvent se bâtir une vie et une société.

    Les tempêtes peuvent se lever, les vents souffler et frapper : cette fondation demeure.

    La première mission de la famille consiste à témoigner de cet amour stable.

    C’est pourquoi l’indissolubilité du mariage doit être considérée comme un don et une haute mission, comme une marque de confiance de la part de Dieu (cf. Amoris laetitia, 62).

    En se promettant fidélité jusqu’à la mort, mari et femme rendent présente dans l’histoire la réalité de l’amour de Dieu.

    La nature humaine, blessée par le péché, est marquée par l’égoïsme et la promiscuité : nous recherchons notre propre avantage et n’hésitons pas à le poursuivre dans plusieurs directions à la fois.

    Nous pouvons y trouver quelques sensations fortes, mais nous avons peu de chances d’y découvrir une paix véritable.

    Nous continuons à aspirer à un amour unique, capable de donner son sens à toute une existence. Les chansons populaires de toutes les époques en témoignent, y compris celles de notre époque généralement sans Dieu.

    La famille est donc missionnaire avant tout par sa fidélité.

    Aujourd’hui, alors que tant de structures traditionnelles de cohésion sociale se désagrègent autour de nous, cette mission revêt une importance vitale.

    Une deuxième forme de mission familiale est l’hospitalité.

    De même qu’un monastère ne doit « jamais être dépourvu d’hôtes » (Règle de saint Benoît, 53) — il ne doit pas devenir un club replié sur lui-même, réservé au seul bénéfice de ses membres —, une famille chrétienne ouvre sa porte aux autres.

    « J’étais un étranger, et vous m’avez accueilli » (Mt 25, 35).

    En s’engageant dans cet idéal avec sagesse et responsabilité, la famille peut renforcer sa propre cohésion dans un esprit de service et de courtoisie.

    On pose parfois la question suivante : comment les familles peuvent-elles contribuer à la formation des prêtres ?

    Pas principalement en débarquant au séminaire, équipées de présentations PowerPoint sur la vie familiale, mais en invitant des séminaristes, des prêtres — et pourquoi pas des évêques ? — à prendre part à leur vie.

    Le prêtre célibataire fidèle à sa vocation rappelle à la famille sa dimension surnaturelle ; la famille rappelle au prêtre que son célibat est ordonné à la fécondité.

    Il en résulte un enrichissement mutuel et joyeux.

    Il est nécessaire de témoigner de la fécondité.

    Les taux de natalité s’effondrent dans le monde entier. Notre espèce ne se renouvelle plus suffisamment.

    Il y a trente ans, les sociologues s’inquiétaient de la surpopulation et déversaient leur fiel sur l’enseignement catholique concernant la régulation des naissances. Nous constatons aujourd’hui que la tendance inverse prévaut.

    Le désir confiant de donner naissance à des enfants s’affaiblit rapidement sur tous les continents.

    La pastorale catholique de la famille doit désormais se concentrer sur la capacité des familles à dire oui aux enfants.

    Cela exige des mesures concrètes : un logement abordable, des services de garde accessibles et des écoles. Cette mission comporte donc aussi une dimension politique.

    Mais, avant tout, elle touche à la conversion des cœurs.

    Désirer fonder aujourd’hui une famille féconde est un acte à contre-courant, presque comme vouloir être punk dans l’effervescence des années 1970.

    L’Église est appelée à soutenir cette saine révolution, en donnant aux jeunes les moyens de choisir la vie et de s’y engager.

    Naturellement, toute tentative de présenter la famille comme un agent de la mission se heurte à une difficulté d’interprétation des Écritures.

    L’attitude du Christ envers la famille peut en effet être déroutante.

    Il appelle Jacques et Jean à quitter leurs liens familiaux, laissant le pauvre Zébédée perplexe dans sa barque (Mc 1, 19-21).

    Lorsqu’il guérit la belle-mère de Pierre, on peut se demander ce qu’est devenue madame Pierre lorsque Céphas a reçu son appel (Mc 1, 30-31).

    Nous frémissons en entendant ces paroles :

    « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi » (Mt 10, 37).

    De telles déclarations ne diminuent pas la valeur de la famille. Elles nous invitent à la considérer à la lumière d’un discipulat radical.

    « Cherchez d’abord le Royaume des cieux ! » (Mt 6, 33).

    Ce principe s’applique également aux familles. Lorsqu’elle le met en pratique, une famille peut manifester ce Royaume d’une manière mystérieuse, mais bien réelle.

    Conclusion : la sainteté dans la vie ordinaire

    Le lendemain de la rencontre romaine, tandis que nous qui avons eu la grâce d’y participer en regardons les travaux avec gratitude, l’Église célèbre, comme la Providence l’a voulu, cette incomparable docteur de l’Église qu’est sainte Thérèse d’Avila.

    L’office des lectures de ce jour nous propose un passage de son Autobiographie, qui commence ainsi :

    Celui en qui le Christ Jésus demeure comme un ami et un noble chef peut tout supporter. Le Christ nous aide, nous fortifie et ne nous abandonne jamais. Il est un véritable ami. Et je vois clairement que, si nous voulons lui plaire et recevoir l’abondance de ses grâces, Dieu désire que celles-ci nous parviennent des mains du Christ, par son humanité très sainte, en laquelle Dieu trouve ses délices.

    Voilà une perspective admirable pour considérer les grâces et les défis de la vie familiale.

    Dans la prière d’ouverture de la messe de cette fête, nous demandons :

    « Allume en nous le désir de la véritable sainteté. »

    Amen !

    Mais un tel appel n’est-il pas trop élevé pour nous, pauvres gens ordinaires ?

    Non, si nous laissons Dieu accomplir en nous son œuvre de rédemption et si nous nous souvenons de la haute signification des actes ordinaires de fidélité quotidienne, par lesquels se traduit et se renouvelle une résolution prise une fois pour toutes : celle d’aimer fidèlement.

    Le dernier mot revient à Tevye et Golde.

    Erik Varden est un moine et évêque norvégien, né en 1974. En 2002, après dix années passées à l’Université de Cambridge, il a rejoint l’abbaye de Mount Saint Bernard, dans la forêt de Charnwood, en Angleterre. Le pape François l’a nommé évêque de Trondheim en 2019.

  • A-t-on eu tort de « tuer le père » ?

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    Du Point via le site "Pour une école libre au Québec" :

    A-t-on eu tort de « tuer le père » ?

    17 octobre 2026

    Jérôme Fourquet et Ruben Rabinovitch associent leur expertise pour analyser avec brio le basculement psychique de l’Occident.

    La parution d’un livre de Jérôme Fourquet est toujours un moment spécial pour les amateurs d’études et de dynamiques sociales. Alors quand un psychologue, Ruben Rabinovitch, le rejoint dans son travail d’analyse, cela devient un événement. Homo occidentalis (Seuil) est le fruit de ce mariage interdisciplinaire. Aux graphiques et camemberts du sondeur s’ajoutent les études et témoignages du psychologue. À l’interprétation du geste succède la lecture des tourments de l’âme. Le livre est touffu, dense et narre le basculement anthropologique et psychique de l’homme occidental, lequel n’est pas uniquement mû par ses intérêts économiques. On comprend, en effet, que les affects, les désirs, les blessures et les pulsions déterminent autant, sinon plus, une attitude sociale que les conditions de vie matérielles ou l’appartenance à une classe sociale.

    Les lecteurs de Fourquet retrouveront également, dans ces 450 pages passionnantes, des éléments augmentés ou actualisés de ses précédents ouvrages, comme la déchristianisation, le culte du corps, le choix des prénoms, la popularisation des tatouages, les rites funéraires, les phénomènes d’addiction, les structures familiales… Le tout est agrémenté de récits historiques, de développements internationaux, de références à la culture populaire et d’exemples de patients en thérapie, dont le vécu concrétise une évolution sociale. Mais arrêtons-nous sur un élément de ce livre qui constitue, selon nous, le sujet des sujets et qu’on pourrait qualifier, pour la société actuelle, d’acte fondateur : la fin du patriarcat. On parlerait volontiers d’un « péché originel » si cette expression ne comportait pas en elle un jugement moral. Au regard des conséquences qui se vérifient par ondulation, il est toutefois permis de poser un regard lucide sur cette rupture.

    Car la fin du « patriarcat » a entraîné bien plus que la disparition d’un système de domination masculine. Elle est, selon les auteurs, à l’origine de l’effacement de la figure du père, du refus de toute verticalité, de la défiance généralisée vis-à-vis de l’autorité et de bien d’autres comportements néfastes pour la cohésion sociale. Elle est à l’origine d’une véritable anthropofracture, soit la conception d’un « homme nouveau ». Non pas que le schéma patriarcal fût en lui-même parfait, loin de là. Les reproches sont nombreux : possibilité de déshériter sa descendance, relégation des femmes, droit de correction sur les enfants, avantage légal, écrasement psychologique des fils… Mais, dans ce livre, c’est davantage la dimension symbolique de ce basculement qui est examiné que la question de la perte du statut privilégié des hommes.

    Cet ordre social reposant sur la figure du père, « qu’on dirait granitique, impliquait une grande cohérence et une extrême stabilité. […] L’obéissance était, à tous les échelons, une valeur promue socialement. […] La fonction paternelle n’était pas seulement incarnée par le père de famille à la maison, mais de haut en bas de tout l’édifice social », écrivent les auteurs.

    Charles de Gaulle et son épouse,
     Yvonne, sur une plage irlandaise, en 1969.
     
    Une position qui impliquait des droits, mais aussi des devoirs : « Le pater familias, s’il est placé au sommet de la hiérarchie familiale, est aussi considéré comme responsable de l’intégrité matérielle et morale de ses membres : il doit en répondre devant le corps social et devant la loi. » Si elle garantissait la stabilité, cette « société d’ancien régime psychique» était aussi marquée par le secret, le refoulement, la honte et la culpabilité.

    Des sentiments qui ont nourri de nombreuses œuvres littéraires et rempli les cabinets de psychologues. « Les névroses procédaient précisément de cet écart déchirant entre les désirs des individus et l’interdit que leur adressait le discours paternel », lit-on dans le livre

    Les baby-boomeurs, démographiquement nombreux, amorceront la grande bascule. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, « les pères européens sont des pères défaits militairement [Note du carnet: mais on verra la même chose aux États-Unis et au Canada, gagnants dans le conflit...], des pères souvent discrédités moralement et délégitimés dans leur rôle de garant d’un ordre et de valeurs à transmettre », selon Fourquet et Rabinovitch. Une explication à nuancer quand on sait que le général de Gaulle instaura « le mythe de la victoire », précisément pour contrer ce sentiment dépréciateur. Ce récit fut présent dans tous les manuels scolaires, à la télévision et répété tous les 8 Mai devant les monuments aux morts.

    Quand ce n’était pas le silence ou le mensonge familial, c’est ce mythe qui fut largement partagé dans les foyers, ainsi que l’a montré le sociologue Henri Mendras. De même, de Gaulle avait compris l’urgence de moderniser le pays en réinstaurant le « père » à travers la figure de l’ingénieur d’État, qui fait entrer la France dans un futur radieux, grâce au TGV, au Concorde, à Ariane, au nucléaire… «La jeunesse a besoin de mythes », estimait-il.

    En outre, là où le nationalisme fut en perte de vitesse après 1945, l’idéal révolutionnaire connut une expansion auprès de la jeunesse occidentale, de plus en plus diplômée. En France, des intellectuels marxistes ont fourni le matériau idéologique qui allait permettre à la bourgeoisie étudiante de se défaire des anciennes attaches. On pense notamment à Michel Foucault et à sa dénonciation des rapports de domination. « Papa pue ! » écrivaient sur les murs de la Sorbonne les étudiants de Mai 68. De Gaulle lui-même incarnait cette figure paternelle devenue le symbole d’un étouffement qui suscitera la révolte.

    Très souvent « confronté à un mode relationnel égalitaire entre parents et enfants » dans son cabinet, Ruben Rabinovitch raconte le cas d’un garçon de 12 ans, Tom, qui insulte ses parents. Un enfant tyrannique, sans cesse dans la conflictualité. «Nombreux sont aujourd’hui les parents qui ne parviennent pas à puiser en eux les capacités nécessaires pour poser une limite à la toute-puissance de leurs enfants, explique-t-il, quand, jadis, la fonction de limitation des pulsions visait à transmettre à l’enfant l’intégration de la frustration.» Et à lui faire comprendre qu’il n’est pas le « centre du monde ».

    Enfant roi. Autre constat déroutant : quand les enfants font l’éducation de leurs parents. Le psychologue parle d’un phénomène de «parentalisation des enfants », lesquels enseignent à leurs parents la manière d’être dans un monde qui leur échappe. Les pères d’aujourd’hui, pour ceux observés par Ruben Rabinovitch, admettent « ne pas disposer “des outils” et de la légitimité symbolique et sociale pour faire face au dur métier de papa ». Le témoignage de cette patiente, lasse de son mari qui ne remplit pas son rôle de père, est éclairant : « Je suis contrainte d’occuper toutes les places. Je n’y arrive pas. Il se comporte comme une mère de seconde zone ou comme un gentil grand frère. » Professeur d’université, Baptiste, lui, va jusqu’à se demander : « De quel droit serait-il autorisé à imposer sa volonté à un autre être humain, même à ses enfants?»

    Le reste du livre ressemble à un ruissellement qui partirait, sur fond de déchristianisation, de cette rupture historique pour se propager dans toutes les sphères de la vie…

  • "Réorientation du pontificat" : le cardinal Parolin est-il allé trop loin ?

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    Du substack de Diane Montagna :

    Le cardinal Parolin critiqué pour ses propos sur le pontificat du pape Léon XIV

    Les propos du secrétaire d'État sur la « réorientation » du pontificat ont provoqué un malaise au sein du Vatican, rapporte Nico Spuntoni.

    18 octobre

    CITÉ DU VATICAN, 18 octobre 2026 — Le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’État du Vatican, est sous le feu des critiques après avoir suggéré que le pontificat du pape Léon XIV pourrait avoir besoin d’être « réajusté ».

    Jeudi, le cardinal Parolin a déclaré qu'il était trop tôt pour prédire l'impact de l'hospitalisation du pape sur son pontificat. Deux jours seulement s'étant écoulés depuis son admission à l'hôpital, a-t-il précisé, il restait à voir quand le pape reviendrait, dans quel état et ce que les médecins recommanderaient. Ce n'est qu'alors, a-t-il suggéré, que le pape pourrait décider de réorienter son pontificat.

    Parolin a précisé par la suite que ses propos visaient spécifiquement les voyages du pape, notamment son prochain déplacement en Amérique latine. Comme l'a rapporté l'ANSA vendredi, il a indiqué qu'il faisait référence à la possibilité de modifier le programme de voyage du pape et non à une réévaluation plus générale de son pontificat.

    Néanmoins, les propos du cardinal Parolin ont suscité un malaise considérable au Vatican, rapporte le journaliste italien Nico Spuntoni. Dans un article publié dans l'édition dominicale d' Il Giornale , Spuntoni analyse la polémique entourant les déclarations du cardinal ainsi que les difficultés et les revers auxquels il a été confronté ces derniers mois.

    Ce qui suit est une traduction de l'article de Spuntoni :

    La controverse Parolin : « Ses propos étaient inappropriés »

    La sortie prématurée du pape Léon XIV de l'hôpital Gemelli a soulagé la Curie romaine. Cependant, les dernières 48 heures ont été tumultueuses pour le cardinal secrétaire d'État Pietro Parolin, qui s'est retrouvé au cœur d'une polémique après avoir suggéré que le pontificat pourrait nécessiter une « réorientation ». Cette remarque malheureuse, faite jeudi soir en marge d'un événement à l'ambassade, a provoqué un tollé au Vatican, obligeant Parolin à préciser qu'il faisait référence au voyage en Amérique latine. Cette clarification est intervenue quelques heures seulement après la publication des premières images post-opératoires de Léon XIV et la révélation de son appel téléphonique personnel à Vladimir Poutine.

    Néanmoins, parmi les prélats et les initiés du Vatican, tous s'accordent à dire que l'emploi du verbe « réajuster » était malavisé. Il est surprenant que le secrétaire d'État, réputé pour sa prudence, ait commis une telle erreur. Au sein même du Vatican, il a été critiqué pour sa présence médiatique excessive lors de conférences et de présentations, ainsi que pour son habitude de « trop parler aux journalistes ».

    Ce fut une période faste pour le cardinal d'origine vénitienne qui, dix-huit mois après le conclave, est néanmoins resté en poste au Secrétariat d'État. Lors des précédents changements de pontificat, ses deux prédécesseurs, Angelo Sodano et Tarcisio Bertone, avaient déjà été démis de leurs fonctions. Parolin, cependant, porte l'empreinte indélébile de la défaite au conclave, tandis que Prevost n'est pas du genre à infliger des humiliations. Mais les deux hommes ne se sont jamais vraiment entendus.

    Durant ce pontificat, Parolin a dû faire face à plusieurs situations délicates. Fin août, c'est l'archevêque Paul Richard Gallagher, secrétaire d'État pour les relations avec les États et ami proche du pape, qui a été dépêché en Russie pour cette mission périlleuse. En 2017, en revanche, c'était le secrétaire d'État lui-même qui s'était rendu à Moscou.

    La situation n'est guère plus favorable sur le plan intérieur, où un nouveau revers est survenu avec la location de la Domus Paulus VI, dont la finalisation est en cours suite à la sélection d'un nouveau locataire. Selon Il Giornale , Parolin s'était fermement opposé à cet accord, qui transformera l'immeuble de la Via della Scrofa en hôtel. En février dernier, il aurait tenté de suspendre le projet, mais Léon XIV, à l'instar de François avant lui, a finalement donné son feu vert lorsqu'il est apparu clairement que cette initiative serait bénéfique aux finances du Vatican en réduisant les coûts d'entretien.

    La dernière déception en date est survenue la semaine dernière avec l'élection de Luis Antonio Tagle au poste de doyen du Collège des cardinaux, une fonction à laquelle Parolin aspirait déjà pour 2025, mais que François lui avait refusée. Selon une source, lors de la prise de décision, c'est le doyen sortant, Giovanni Battista Re, qui a transmis la préférence officielle aux cardinaux-évêques : « pas de personne de plus de quatre-vingts ans ». Ceux qui avaient envisagé la candidature de Parolin se seraient toutefois vu rappeler à l'ordre, en raison de ses « trop nombreuses responsabilités ». Tagle est ainsi resté le seul candidat en lice, bien qu'il soit déjà préfet.

    Maintenant qu'il est sorti de l'hôpital, Leo rencontrera à nouveau le secrétaire d'État, et les deux hommes auront peut-être l'occasion de clarifier la situation concernant le « recalibrage-gate », comme cela s'était produit après un malentendu similaire entre Paul VI et le cardinal Giuseppe Siri — deux hommes qui n'ont jamais été particulièrement proches.

  • Léon XIV : Un pontificat en suspens

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    D'Andrea Gagliarducci sur Monday Vatican :

    Léon XIV : Un pontificat en suspens

    19 octobre 2026

    Jusqu'à l'annonce de son hospitalisation et de son opération des poumons qui a conduit au diagnostic d'un adénocarcinome la semaine dernière, il semblait au monde entier que le pontificat de Léon XIV serait de grande envergure et s'étendrait sur la majeure partie de deux décennies, période durant laquelle le pontife aurait l'opportunité de remodeler et même de redéfinir la Curie romaine, les évêques et les cardinaux. Il est vrai que le Pape s'était déjà révélé être un grand temporisateur : pas de réformes majeures, pas de spoils system, seulement quelques ajustements précis sur certaines questions (aspects techniques de la réformation financière, la loi sur l'État de la Cité du Vatican), la continuité sur d'autres (la synodalité et la méthode synodale appliquée aux consistoires, des femmes à la tête de dicastères), et encore moins de nominations de haut niveau. Jusqu'à son hospitalisation, le pontificat de Léon XIV était sur le point de s'épanouir. Il s'est également ouvert au milieu d'un Jubilé, ce qui ne s'était produit qu'une seule fois auparavant dans l'histoire, et avec la nécessité d'apporter la paix et l'unité à une Curie et à une Église divisées après un pontificat aussi clivant que celui du Pape François. Léon XIV a abordé le problème en respectant tous les engagements de François jusqu'au Jubilé, en convoquant le premier consistoire le lendemain de la fin du Jubilé, puis en amorçant la transition — lentement, pour être honnête — dans la seconde moitié de son pontificat. Le Pape a même publié sous son propre nom un document préparé par le Pape François, l'exhortation apostolique Dilexi Te.

    L'hospitalisation de Léon est intervenue alors que l'on célébrait le dixième anniversaire d'une autre initiative clivante de son prédécesseur immédiat, l'exhortation apostolique Amoris Laetitia. La réunion des évêques de cette semaine sur Amoris Laetitia avait déjà pris le ton d'une discussion sociologique sur la famille. Dans son discours inaugural du 7 octobre, Léon XIV avait déjà appelé à une réponse courageuse face aux défis actuels et à une attention renouvelée envers la famille. La lettre de convocation de la réunion du 19 mars soulignait la nécessité de prendre en compte les profonds changements qui ont affecté la vie familiale. En bref, avec Léon XIV, nous ne sommes face ni à un Pape en rupture avec la tradition de l'Église, ni à un Pape qui, au nom de la continuité, accepte les interprétations controversées qui ont fait leur chemin sous le pontificat précédent.

    Si la réunion sur Amoris Laetitia était considérée comme un tournant, nous devons comprendre comment cette maladie affecte le pontificat. Pressé par les questions des journalistes, le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d'État du Vatican, est allé jusqu'à déclarer le 15 octobre que le pontificat pourrait être « remodelé » – et il a affirmé plus tard qu'il faisait principalement référence au prochain voyage en Argentine, au Pérou et en Uruguay, qui est toujours maintenu. Or, face à la maladie et à la convalescence, il est tout à fait normal de décider de changer son mode de vie et son emploi du temps. Le cardinal Parolin faisait probablement référence à cela. Peu importe. Dire ce que le cardinal secrétaire d'État a dit alors que le Pape était encore à l'hôpital ne pouvait que susciter le débat et soulever des questions. Parolin a été à la limite de la superficialité en répondant ainsi aux journalistes, sous-estimant la manière dont chaque mot pouvait être interprété, à moins qu'il ne souhaitât précisément qu'il soit interprété ainsi.

    Que pourrait donc signifier remodeler le pontificat ?

    Cela pourrait signifier ralentir. Ralentir les décisions, ralentir les audiences, ralentir les projets de voyage, afin de suivre calmement l'évolution de sa maladie et de préparer sa guérison. Après tout, Léon XIV a montré qu'il suivait strictement les conseils des médecins, qui recommandent sans aucun doute le repos. Réorganiser le calendrier signifie également modifier éventuellement ses projets de voyage en Argentine, en Uruguay et au Pérou, prévus du 6 au 17 novembre, qui le mèneraient à travers trois pays et 14 localités et impliqueraient une vingtaine de vols en avion et en hélicoptère, avec une escale à Cuzco, à plus de 3 000 mètres d'altitude. Peut-être un peu trop pour un corps fatigué qui se remet encore de l'ablation d'un lobe pulmonaire. En règle générale, après une telle intervention, on préfère ne pas prendre l'avion. Mais même si l'on prend l'avion, effectuer 20 vols en sept jours pourrait s'avérer décourageant. Le programme du voyage pourrait alors changer, ou le voyage pourrait être reporté d'un mois ou deux, lorsque l'état clinique du Pape sera plus clair. Cependant, les médecins ont dit que c'était possible, et il n'y a aucune raison clinique de ne pas y aller. Ainsi, pour l'instant, le voyage est confirmé tel qu'il était prévu.

    Mais remodeler le pontificat pourrait signifier accélérer. Après un an et demi d'attente, le Pape pourrait accélérer la nomination de personnes de confiance afin de constituer une équipe de gouvernement efficace et fiable, capable de gouverner l'Église même si d'autres absences devaient survenir en raison d'hospitalisations. Jusqu'à présent, le Pape a globalement bénéficié de bonnes relations avec ceux qui parlent sa langue : le cardinal Kevin J. Farrell, le cardinal Michael Czerny et l'archevêque Paul Richard Gallagher. Le premier devra prendre sa retraite, le deuxième l'a déjà fait — mais conserve le contrôle de la commission interdicastérielle sur l'intelligence artificielle — le troisième est solidement installé à son poste de « ministre des Affaires étrangères » du Vatican, tandis que le cardinal Parolin reste à la tête de la diplomatie. Alors peut-être que le Pape pourrait décider de procéder résolument à un renouvellement générationnel et de lancer son véritable programme de gouvernance, qui reste encore à réaliser pleinement.

    Dans les jours précédant son hospitalisation, le Pape a confirmé l'élection du doyen du Collège des cardinaux et de l'archiprêtre de la basilique Saint-Pierre (respectivement le cardinal Luis Antonio Tagle et l'archevêque Vittorio Francesco Viola), deux postes importants car ils ne cessent pas, même en période de vacance. Ces nominations étaient attendues, mais le fait qu'elles interviennent à la veille de l'hospitalisation a donné matière à réflexion.

    Devons-nous dès lors nous attendre à une accélération du pontificat ? Verrons-nous enfin la transition s'accélérer, après tant de temps ?

    Parmi toutes ces hypothèses, il en est une qui n'est pourtant pas envisagée : celle que Léon XIV soit simplement un Pape de ce type, entretenissant de bonnes relations avec tout le monde, qui inspire une confiance personnelle sans se soucier des éventuelles zones d'ombre ou — pire encore — des ragots, et que le pontificat de Léon ne soit pas tiraillé entre le désir de maintenir la continuité et le changement, mais qu'il soit simplement ainsi, parce que c'est le Pape. Léon XIV ne prend pas de décisions soudaines et impromptues ; il réfléchit et approfondit les sujets. Il ne développe pas de stratégies contre quiconque ; il le fait pour responsabiliser chacun. Et qui sait, il trouvera peut-être des formules qui conduiront l'Église vers la paix intérieure.

    Pour l'instant, le pontificat reste indéfini. Peut-être que cette maladie aidera à le définir, ne serait-ce que parce que tout se concentre face à une maladie grave et que les décisions ne peuvent plus être aussi lentes et délibérées.

  • Deux jeunesses, une fracture

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    Deux jeunesses, une fracture

    Il y a des semaines où un pays se révèle à lui-même par simple juxtaposition d’images. Fin septembre 2026, près de quatre-vingt mille jeunes remplissent le Stade de France pour accueillir le pape Léon XIV. Ils chantent, prient, écoutent un appel à la liberté intérieure et au choix du bien. Une jeunesse capable d’adhésion, de joie collective et de regard vers quelque chose qui la dépasse. Trois semaines plus tard, les mêmes rues et bien d’autres — Paris, Limoges, Marseille, Lyon, mais aussi Bruxelles et Milan — offrent le spectacle inverse : mairies et préfectures attaquées, commerces pillés par centaines, forces de l’ordre débordées, un hôtel de ville du XIXe siècle en grande partie détruit par les flammes. Deux visages d’une même génération. Deux possibilités d’être. Entre elles, un gouffre.

    Les faits sont établis. Le 17 octobre, une mobilisation contre la vie chère et la dégradation des services publics a rassemblé, selon les sources, entre 550 000 et 800 000 personnes. En marge des cortèges, la violence a pris le dessus. Plus de deux mille interpellations en France, près d’un millier de policiers, gendarmes et pompiers blessés, environ mille cinq cents commerces touchés. L’hôtel de ville de Limoges, monument historique, a brûlé jusqu’à l’effondrement partiel de sa toiture et de son beffroi. Des préfectures et des mairies ont été forcées. Des rues entières de centres-villes ont été méthodiquement ravagées. Le gouvernement a parlé d’ultragauche et de délinquants d’opportunité. D’autres lectures insistent sur la présence massive de jeunes venus des banlieues, pour qui la France n’inspire ni respect ni appartenance. Le même jour, Bruxelles a connu des affrontements, des barricades, une voiture retournée et des attaques contre des bâtiments politiques. Milan a vu la place du Duomo transformée en champ de bataille, avec jets de projectiles, pillages et usage de canons à eau. Le phénomène n’était pas franco-français.

    Plus profond que le politique

    Réduire ces événements à un simple conflit social ou à une stratégie de pouvoir laisse échapper l’essentiel. Une lecture plus juste est de reconnaître qu’ils révèlent aussi une lutte intérieure : entre le chaos du ressentiment et la capacité d’élévation. « Tout est spirituel », au sens de ce qui relève de l’esprit, des dispositions, du sens donné à l’existence, éclaire parfois mieux la situation que le seul « tout est politique ». Dans la même génération coexistent la jouissance de la destruction et le désir de transmission. Ce n’est pas seulement deux camps qui s’opposent dans la rue. C’est un conflit porté, à des degrés divers, par chacun. Les images du 17 octobre ressemblent à un détail de Jérôme Bosch ou à un cercle de l’Enfer dantesque. Celles du Stade de France évoquent l’autre possibilité : le surmontement des peurs individuelles et le choix de s’inscrire dans un destin commun.

    Les facteurs structurels restent déterminants. Des décennies d’immigration massive sans exigence réelle d’assimilation ont produit, dans certains territoires, des populations pour qui le pays d’accueil n’est ni une histoire ni un projet. L’école a souvent cessé d’être un lieu de culture commune. La justice est perçue comme indulgente envers les délinquants et sévère envers les citoyens ordinaires. L’autorité a été méthodiquement affaiblie. Une classe dirigeante technocratique, longtemps convaincue de sa propre lucidité, a arasé une à une les digues morales, sécuritaires et culturelles qui permettent à une société de tenir. Quand l’ultragauche, les opportunistes et les porteurs de ressentiment peuvent, en quelques heures, mettre un pays sens dessus dessous, c’est que ces digues étaient déjà bien basses. Le mépris de toute autorité, le ressentiment historique, social et culturel, le privilège de fait accordé à certaines milices idéologiques, une immigration dont une partie se dresse contre le pays qui l’accueille : tout cela s’est accumulé pendant des années. Les flammes du 17 octobre n’ont fait que rendre visible ce qui couvait.

    Une alerte stratégique

    Des analystes comme David Betz, professeur de War Studies au King’s College London, alertent depuis plusieurs années sur le fait que les conditions structurelles d’un conflit interne violent sont désormais réunies dans plusieurs sociétés occidentales. Fractionnalisation identitaire, sentiment de déclassement d’une population historique, crise de légitimité des institutions, élites perçues comme post-nationales et déconnectées : ces facteurs, bien documentés dans la littérature sur les guerres civiles, s’appliquent aujourd’hui à la France, au Royaume-Uni et à d’autres pays. Betz n’annonce pas une apocalypse certaine. Il affirme que le risque n’est plus marginal et que le temps de la politique « normale » pour le traiter est peut-être déjà compté. Les formes possibles ne sont pas nécessairement celles d’une guerre civile classique, mais plutôt des violences intercommunautaires prolongées, des « villes férales » difficilement gouvernables, des attaques contre les infrastructures critiques, une dimension rurale-urbaine marquée. Les émeutes de 2023 et de 2026 s’inscrivent précisément dans le type d’incidents précurseurs qu’il décrit. Son analyse n’est pas décisive au point de clore le débat, mais elle est suffisamment solide pour que l’on cesse de traiter ce risque comme une fantaisie.

    Ce qui reste possible

    L’avenir n’est pas écrit. Trois trajectoires se dessinent. La première, la plus probable à court terme, est la continuation d’une société duale gérée au coup par coup : plus de police, plus de discours, plus de plans, sans traiter les causes. La deuxième est un recentrage exigeant : réduction nette des flux, conditionnement du séjour et de la nationalité à une assimilation effective, rétablissement clair de l’ordre public, refondation de l’école comme lieu de transmission. La troisième est une fragmentation accélérée, avec des territoires de plus en plus séparés et une confiance dans les institutions qui continue de s’éroder.

    Les leviers existent encore. Rétablir l’autorité de l’État partout, y compris dans les zones qui lui échappent aujourd’hui. Conditionner l’immigration et la nationalité à des exigences réelles. Refaire de l’école un instrument de culture commune plutôt que de relativisme. Soutenir les forces — familiales, associatives, spirituelles, entrepreneuriales — qui produisent encore de l’appartenance et de la transmission. Ce qui ne fonctionne pas, c’est de croire que plus d’argent public ou plus de « dialogue » suffira à créer un attachement là où il n’y en a pas, ou d’attendre que le temps résolve seul le problème.

    Le week-end d’octobre 2026 a montré le risque de chute. La veillée de septembre a rappelé qu’un autre possible existe encore. Entre les deux, la marge est étroite. Elle exige du sérieux, du courage politique et une décision intérieure autant que collective. Les civilisations sont mortelles. La France l’est aussi. Elle peut encore choisir l’ange du meilleur — celui du ressaut, de la paix collective et du bien commun — ou s’abandonner à l’autre. Le choix n’est plus théorique. Il est déjà engagé.

    (avec le concours de l'intelligence artificielle)