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littérature

  • Didier Decoin, le romancier qui savait qu' « il fait Dieu »

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    Didier Decoin, le romancier qui savait qu' « il fait Dieu »

    Didier Decoin est mort le 5 août 2026 à l’âge de 81 ans. Prix Goncourt 1977 pour John l’Enfer, scénariste prolifique, président de l’Académie Goncourt de 2020 à 2024, il laisse une œuvre abondante et un souvenir littéraire fort. Mais ceux qui l’ont connu de près, ou qui l’ont lu attentivement, savent qu’un autre fil traversait toute sa vie : une foi soudaine, radicale et jubilatoire, née d’une nuit de septembre dont il n’a jamais cessé de parler.

    Né le 13 mars 1945 à Boulogne-Billancourt, fils du cinéaste Henri Decoin, il commence très jeune une double carrière de journaliste et d’écrivain. À vingt ans, son premier roman est déjà publié. Athée convaincu, comblé par le travail et la vie, il ne cherche rien. Un soir de 8 septembre — année qu’il a toujours laissée indéterminée —, vers onze heures, dans la maison de campagne familiale, il se brosse les dents. Une intuition claire le traverse : Dieu n’existe pas. Il se dirige vers sa table de nuit pour noter cette évidence. Dans le temps de ce court trajet, tout bascule. Sans vision, sans voix, sans rien de spectaculaire, une certitude inverse s’impose : Dieu est, il est vivant, et il entre avec lui dans une relation d’amour. Une joie « brûlante, inhumaine », trop grande pour être contenue, le jette à genoux. Il passe la nuit entière dans une prière sans mots. Au matin, il formule la phrase qui deviendra le titre de son livre : « Il fait Dieu. »

    Cette expérience, qu’il préfère appeler « révélation » plutôt que « conversion » (le second mot lui semblait trop flatteur), change tout. Il explore d’abord le judaïsme, l’islam et les spiritualités orientales, cherchant à retrouver cette présence. C’est finalement le christianisme, et particulièrement la personne du Christ, qui le retient. Les Évangiles deviennent « ses protéines quotidiennes ». L’Eucharistie, la Résurrection, la Trinité prennent pour lui un sens concret et joyeux. Il fréquente les églises — parfois plusieurs fois par jour —, prie partout, et affirme n’avoir plus jamais eu peur de la mort. Ses relations aux autres se transforment : chaque visage lui apparaît comme une parcelle d’éternité.

    En 1975, il publie Il fait Dieu, récit bref et brûlant de cette nuit. Plus tard viendront Jésus le Dieu qui riait, le Dictionnaire amoureux de la Bible, et un ouvrage sur Élisabeth de la Trinité, mystique à laquelle il se sentait lié. Sa foi n’était ni austère ni triste. Elle était jubilatoire. Il répétait volontiers que l’on rencontre le Christ dans l’autre, et que Dieu n’est pas un concept mais une expérience vivante.

    Jusqu’à la fin, Didier Decoin a porté cette évidence avec la même élégance et la même liberté qu’il mettait dans ses romans. Pour lui, ce n’était plus croire : c’était savoir. Et ce savoir, reçu un soir ordinaire en se brossant les dents, n’a jamais faibli.

  • Staline revit aujourd'hui au Kremlin; une raison de plus pour une relecture théologique du chef‑d’oeuvre de Vassili Grossman

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    De Sandro Magister sur Settimo Cielo (en français sur diakonos.be) :

    Staline revit aujourd'hui au Kremlin. Une raison de plus pour une relecture théologique du chef‑d’oeuvre de Vassili Grossman

    (s.m.) L'été est le temps des lectures. Et c'est à un grand livre de littérature que Settimo Cielo consacre son dernier billet avant la trêve estivale : “Vie et destin” de Vassili Grossman, dans la savante relecture qu'en fait Anne-Marie Pelletier dans le dernier cahier de Vita e Pensiero, la revue de l'Université Catholique de Milan.

    Vassili Grossman (1905 – 1964) étaitun Juif né à Berditchev, la ville ukrainienne qui a reçu ces derniers jours la visite de l'envoyé du pape Léon, l'archevêque et ministre des Affaires étrangères du Vatican Richard Gallagher, fervent soutien de la résistance de l'Ukraine face à l'agression russe.

    La similitude est troublante — et Pelletier le fait remarquer — entre la Russie de Vladimir Poutine et l'Union soviétique de Staline. Et Grossman, qui fut dans sa jeunesse un partisan de la révolution communiste et correspondant de guerre sur les fronts allant de Stalingrad à Berlin (voir la photo sous copyright Alamy Stock Photo), avait finit par devenir très critique du régime de Staline, ce qui lui valut d’être rapidement marginalisé, constamment menacé d'une arrestation et empêché de publier les livres auxquels il s'était consacré.

    En 1961, le KGB a saisi les copies manuscrites et dactylographiées des près de mille pages de “Vie et destin”. Grossman est mort trois ans plus tard, mais une copie a miraculeusement réchappé à la destruction et est parvenue à Andreï Sakharov, le grand physicien et héros de la dissidence, prix Nobel de la paix en 1975, arrêté à plusieurs reprises, qui parvint à la faire acheminer en Occident et à en permettre la publication en 1980.

    Anne-Marie Pelletier, l'auteur de la suggestive relecture de “Vie et destin” que nous reproduisons ci-dessous, enseigne l'Écriture sainte et l'herméneutique biblique à la Faculté Notre-Dame du Collège des Bernardins à Paris. Elle a été la première femme à recevoir le prix Ratzinger de théologie, en 2014.

    *

    Lire Vassili Grossman pour conforter l’espérance

    par Anne-Marie Pelletier

    Quelle nécessité peut-il y avoir à lire aujourd’hui Vassili Grossman ? Un écrivain russe du siècle dernier, mort en 1964, dont une bonne partie de la vie peut être qualifiée de « soviétique », dont l’inspiration plonge dans l’histoire de deux totalitarismes, que l’on voudrait croire derrière nous. Et pourtant, la grande surprise est que cette œuvre résonne immédiatement avec notre actualité. Elle semblerait même avoir été écrite pour nous, tant l’ordre qui règne aujourd’hui à Moscou reproduit trait pour trait celui de la Russie soviétique.

    A ce titre, et pour commencer, Grossman nous aide à déchiffrer la logique de la violence destructrice, qui s’est abattue depuis quatre années sur l’Ukraine et qui menace désormais toute l’Europe. Mais, il y a plus à recevoir de lui, et que l’on évoquera dans un second temps : il apporte ses appuis à la résistance qu’il nous faut opposer au chantage du mal, qui tire de plus en plus nos sociétés vers la désespérance et le nihilisme.

    Soixante années de l’histoire soviétique

    Pour mesurer cette actualité de Grossman, il faut rappeler brièvement l’arrière-plan historique de son œuvre. Il est né en 1905, à Berditchev, dans cette partie de l’Ukraine qui fut, jusqu’à la politique d’extermination nazie, celle des shtetels, foyers villageois du judaïsme hassidique, aussi fervent que son quotidien était misérable. Lui, appartient à une famille juive assimilée de lettrés et de notables. Il commencera par un assentiment à la révolution d’Octobre, plaçant en elle des attentes confiantes. Après des études de chimie qui l’amènent à travailler un temps dans le Donbass, il finit par se consacrer définitivement à la littérature.

    Les temps sont mauvais. Les diktats du pouvoir contraignent de plus en plus la vie culturelle. Le réalisme socialiste au service de la dictature du prolétariat devient la norme qualifiante pour les écrivains dociles. Bon gré, mal gré, Grossman se plie aux exigences du pouvoir. Jusqu’à la guerre, il traverse avec prudence, mais sans déchirements de conscience, la vie d’une société sous le joug de la terreur stalinienne. Durant les années 30, il voit sans voir, dans les rues de Kiev, les cadavres ambulants des koulaks affamés par Staline. Il se tire indemne de la Grande terreur des années 1936 – 1938 au prix, il est vrai, d’une compromission qui hantera définitivement sa conscience. En 1941, il devient correspondant de guerre pour le journal “Krasnaja Zvezda” (l’Etoile rouge). Il suivra ainsi les troupes russes sur les fronts les plus sanglants, de Stalingrad à Treblinka, et jusqu’à Berlin.

    C’est au terme de ces années d’épouvante, que « l’homme soviétique » va se changer en lui en dénonciateur intrépide du mal incarné doublement dans les totalitarismes soviétique et nazi. Dès l’automne de 1941, sa mère a été assassinée par les troupes nazies entrant à Berditchev. Les mois suivants les tueries vont se multiplier sur l’ensemble du territoire ukrainien, justifiant le constat glaçant qu’il fera en 1945 dans “Le Livre noir” : « Désormais, il n’y a plus de juifs en Ukraine ».

    C’est précisément durant ces années que sa judéité oubliée s’impose de nouveau à Grossman. L’expérience de cette histoire infernale touche sa personne au plus profond et, naturellement, son œuvre où s’opère une césure fondamentale. Le passé lui revient avec tout ce qu’il en a ignoré. L’horreur du stalinisme devient une évidence. Cette clairvoyance va s’inscrire toujours plus explicitement dans son œuvre, de sorte que la mort de Staline en 1953 survient juste à temps pour le soustraire à l’arrestation.

    C’est son roman “Vie et destin”, qui va incarner le travail de vérité auquel Grossman va se consacrer désormais. Participant de la tradition romanesque de Guerre et paix, ce roman brasse les mémoires des années de guerre, tantôt en ouvrant la focale au plus large, tantôt en ramenant au très minuscule de destins individuels, où se tapit l'humanité en résistance. À partir de ce temps, rien n’arrête plus l’exigence de vérité qui habite Grossman. C’est ainsi que “Vie et destin” argumente la gémellité du nazisme et du soviétisme dans une scène saisissante qui met en présence un chef de camp nazi et un vieux menchevik, son prisonnier, sur le point d’être assassiné.

    Même audace dans les pages de son dernier manuscrit, “Tout passe”, retraçant l’histoire douloureuse du retour d’un prisonnier politique, un zek, qui vient troubler le confort de son dénonciateur et de ses proches qui ont su tirer leur épingle du jeu. Outre la dénonciation de Staline et de son précurseur Lénine, il s’attaque à la mythologie de « l’âme russe » en complicité troublante avec la servitude. Tout cela fait de lui un traitre absolu à la Cause. En 1961, les manuscrits de “Vie et destin” sont saisis par le KGB. L’œuvre disparait dans les entrailles de la Loubianka, pour deux cents ans, lui dit-on par dérision. Il mourra trois ans plus tard, en paria, sans voir la publication de cette œuvre à laquelle il tenait tant.

    Temps d’hier et temps d’aujourd’hui

    C’est ce temps d’hier, qui est réhabilité, réactualisé aujourd’hui au Kremlin, et qui est désormais le présent soviétique du 21ème siècle. Depuis l’an 2000, le passé n’a cessé de faire retour par la volonté d’un chef formé à l’école du KGB, qui tient la chute de l’URSS pour « la plus grande catastrophe géopolitique du siècle dernier » (Discours à la nation, avril 2005). Les institutions d’endoctrinement militaire de la jeunesse, qui forgèrent « l'homme rouge », sont réactivées et imprègnent de bellicisme les écoliers dès l’école maternelle. Les statues de Staline, naguère déboulonnées, ont retrouvé leurs places. L’économie mentale du système totalitaire, mise en œuvre par le parti bolchevique est recyclée à plein régime. L’Association Mémorial fondée par Andreï Sakharov en 1989, qui documentait méticuleusement les traces des crimes des années soviétiques et veillait sur des droits de l'homme toujours fragiles en post-Union soviétique, a été dissoute en 2021.

    Du côté de la religion, le changement n’est que de surface. La défense du christianisme est lourdement invoquée aujourd’hui par les idéologues du Kremlin avec l’appui de Kyrill, le patriarche de Moscou. En fait, la persécution physique des personnes du siècle dernier est perversement relayée par l’enrôlement de l’Eglise orthodoxe russe au service de la politique criminelle de l’Etat, qui n’est qu’une inversion grimaçante du christianisme. Terrible imposture. On conçoit en tout cas que cette conjoncture fasse de l’œuvre de Grossman un puissant analyseur critique des réalités de notre présent.

    Lire Grossman contre le nihilisme

    Mais c’est autrement encore, et de façon aussi décisive, que cette œuvre doit attirer notre attention. En effet, elle est un plaidoyer autant qu’une dénonciation. Elle sert la confiance autant que la lucidité. Finalement, elle est une défense obstinée des ressources de l’l'humanité, opposées à l’histoire contemporaine qui a porté à son extrême le règne de l’inhumanité.

    C’est là tout l’enjeu du thème de la « petite bonté » qui fixait naguère l’attention du philosophe Emmanuel Levinas désignant Vie et destin comme un « livre primordial ». Un personnage étrange du roman, un certain Ikonnikov – en fait, le porte-parole de Grossman — est le chantre de cette bonté singulière, facilement moquée par les esprits forts, et qui pourtant est l’ultime appui de la confiance chez Grossman. Un chapitre entier, qui a pour titre les « Cahiers d’Ikonnikov », expose les pensées de cet homme au profil de fol en Christ, qui croupit dans un camp nazi, pour avoir porté secours à des femmes et des enfants juifs et qui, auparavant, il a été le témoin halluciné des atrocités commises en cette « terra nera » (T. Snyder) de l’extrême-Est européen.

    Ikonnikov a parcouru les cercles de l’enfer, depuis la dékoulakisation, jusqu’aux épouvantes de l’invasion nazie en Biélorussie. Face au Bien hautain, et tellement ambigu, il plaide la cause d’une modeste bonté, sans apparat ni prétention. La visibilité de cette petite bonté est fragile, c’est celle « d’une vieille, qui, sur le bord de la route, donne un morceau de pain à un bagnard qui passe, c’est la bonté d’un soldat qui tend sa gourde à un ennemi blessé, la bonté de la jeunesse qui a pitié de la vieillesse, la bonté d’un paysan qui cache dans sa grange un vieillard juif ».

    Le point décisif, qui concentre le paradoxe à accueillir, est que cette bonté quasi invisible, qui se fond avec le quotidien de la vie, qui est si manifestement vulnérable et impuissante face aux « méchants » pour parler comme les psaumes, est en réalité la seule force vraie en ce monde. Cette conviction est énoncée par Ikonnikov, comme un savoir d’expérience : « J'ai vu que ce n'était pas l'homme qui était impuissant dans sa lutte contre le mal, j'ai vu que c'était le mal qui était impuissant dans sa lutte contre l'homme. Le secret de l'immortalité de la bonté est dans son impuissance. Elle est invincible ».

    On tremble d’y croire, au vu des abîmes du mal qui s’ouvrent à chaque pas de l’histoire humaine. Le chantage du mal parle trop fort pour que l’on ne craigne pas d’adhérer à un rêve. C’est pourtant la vérité pour laquelle Grossman se sera battu : « L’histoire de l'homme est le combat du mal cherchant à écraser la minuscule graine d’humanité ». Et il ajoutera : « Mais si même maintenant l’humain n’a pas été tué en l'homme, alors jamais le mal ne vaincra ». On remarquera que ce n’est pas tout à fait un hasard si Ikonnikov est campé dans l’identité d’un fol en Christ. Nous sommes tout proches ici du mystère confessé par la foi chrétienne proclamant la victoire sur le mal acquise à partir du cœur des ténèbres. Tout près de la foi en l’impossible, qui fait qu’il ne s’agit pas d’optimisme, mais de combat spirituel.

    Bien sûr, ne christianisons surtout pas Grossman. En revanche, ses racines juives n’auraient-elles pas à voir avec sa conviction que – plus décisivement que le mal ne détruit – il y a l’humanité qui ne capitule pas et qui est la promesse de notre avenir ? En tout état de cause, cette obstination à objecter aux forces du mal, la toute-puissance d’une « petite bonté » désarmée, voilà qui fait, pour nous, de la parole de Grossman, un levier incomparable de résistance à l’actualité qui nourrit tellement le pessimisme et le nihilisme chez nos contemporains.

    Finalement, le legs de Vassili Grossman est celui d’un regard. Celui d’un homme qui sait accommoder sur les réalités de la vie, là où l’humain ressurgit invincible, dans sa singularité, aux antipodes du schématisme de « l'homme totalitaire », et où il est prêt à mourir, en contestation du mensonge et de la tyrannie. Ainsi son œuvre est-elle jalonnée de touches d’humanité évoquées sans grandiloquence ni mièvrerie, qui percent la noirceur de la guerre, ébranlent la chape de la tyrannie. Autant de notations qui, au sein d’une société dressée à l’indifférence, à la méfiance, à l’hostilité, furent en son temps hautement transgressives. Et qui le sont aujourd’hui, de nouveau, tandis que s’imposent des idéologies de la force contre le droit, de l’exaltation d’une toute puissance prédatrice, qui n’a que faire de la justice.

    Certes, la vie personnelle de Grossman est loin d’avoir été exempte de faiblesses. Mais, à travers ses errances, il a appris la faillibilité, et avec sa propre faillibilité, une fondamentale bienveillance. Celle dont parlait le théologien Maurice Bellet quand il énonce cette vérité toute simple : « Que reste-t-il, quand il ne reste rien ? Que nous soyons humains avec les humains, qu’entre nous demeure l’entre nous qui nous fait hommes ».
     — — —

    Sandro Magister est le vaticaniste émérite de l'hebdomadaire L'Espresso.
    Tous les articles de son blog Settimo Cielo sont disponibles sur diakonos.be en langue française.
    Ainsi que l'index complet de tous les articles français de www.chiesa, son blog précédent.

  • L'Odyssée : à force de rendre l’épopée antique conforme à nos catégories contemporaines, on finit par effacer ce qui faisait son étrangeté et sa force propre

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    Du site "Pour une école libre au Québec" :

    L'Odyssée de Nolan : l'adjudant-chef Ulysse, traumatisé, ramène ses GIs métissés du Levant

    L’adaptation de L’Odyssée par Christopher Nolan suscite déjà des interrogations sur ses choix artistiques et culturels. Au-delà de la question de la fidélité au texte d’Homère, c’est surtout la manière dont le cinéaste semble projeter des références contemporaines américaines sur une œuvre profondément enracinée dans le monde grec antique qui fait débat.


    La disparition du « sentiment d’étrangeté » du monde homérique

    La critique de Michel de Jaeghere ne porte pas seulement sur des anachronismes visibles (distribution des rôles, costumes, rap, esthétique), mais sur une erreur fondamentale de compréhension de ce qui fait la grandeur de l’œuvre d’Homère.

    De Jaeghere explique que L’Iliade et L’Odyssée ont été composées aux VIIIᵉ-IXᵉ siècles avant J.-C., mais qu’elles racontent un monde beaucoup plus ancien : celui de la civilisation mycénienne du XIIIᵉ siècle avant J.-C. Entre ces deux périodes, le monde grec a connu l’effondrement des royaumes mycéniens, la disparition de l’écriture et plusieurs siècles de bouleversements.

    Les auditeurs grecs qui écoutaient ces récits vivaient donc dans un monde appauvri par rapport à celui décrit par les poèmes : ils entendaient parler de palais somptueux, de royaumes riches en or et de héros d’un âge disparu.

    C’est précisément cette distance qui produit la poésie homérique : un monde à la fois étranger et familier.

    Nolan commet l’erreur de croire que rapprocher une œuvre du présent permet de mieux la comprendre

    De Jaeghere compare le film aux metteurs en scène de théâtre qui modernisent systématiquement les œuvres anciennes en pensant qu’un décor contemporain facilite leur compréhension.

    « Nolan veut rapprocher Homère de nous ; or la grandeur d’Homère est justement de nous faire sentir la distance qui nous sépare d’un monde disparu tout en nous révélant la permanence de la nature humaine », déclare le directeur du Figaro Histoire.

    La volonté de rendre Homère immédiatement contemporain produit paradoxalement l’effet inverse : elle efface ce qui fait son universalité. L’homme moderne n’a pas besoin de retrouver dans Ulysse ses propres vêtements, son langage familier, ses propres codes sociaux ou ses propres références culturelles ; il doit pouvoir rencontrer un homme venu d’un autre monde.

    Nolan inverse presque la nature d'Ulysse

    Pour De Jaeghere, l’Ulysse homérique est :

    • le « roi aux mille tours » ;
    • un homme d’intelligence et de ruse ;
    • un maître de la parole et du récit ;
    • un héros qui vainc moins par la force que par l’esprit.

    Or Nolan en ferait presque l’inverse : un personnage traumatisé, amnésique, qui cherche à retrouver son identité.

    La plus grande trahison du film ne réside peut-être pas dans son apparence, mais dans son héros lui-même. L’Ulysse d’Homère n’est pas un guerrier diminué par ses blessures : c’est précisément parce qu’il est l’homme de l’intelligence, de la ruse et de la parole qu’il surmonte les épreuves. En faisant de lui un personnage amnésique cherchant à reconstruire son passé, Nolan remplace la figure du héros rusé par celle, beaucoup plus moderne, du survivant traumatisé.

    « On a l’impression d’être devant un adjudant-chef qui ramène ses GIs. »

    Le film semble parfois transformer l’Odyssée en récit d’expédition militaire américaine moderne. L’équipage d’Ulysse n’apparaît plus comme un groupe de compagnons grecs liés par une civilisation et une mémoire communes, mais comme une unité d’hommes embarqués dans une opération lointaine, donnant au récit une tonalité proche des grandes fictions guerrières américaines, comme tant d'autres.

    Ulysse traumatisé par la sauvagerie de la guerre de Troie...

    Notons le paradoxe de cet Ulysse qui dénonce la violence sauvage de la guerre de Troie, en exprimant des remords face au subterfuge du cheval dont il est l'auteur (Chant IV, v. 271-289 et Chant VIII, v. 492-520), mais qui, dans la scène suivante, en rajoute une couche de sauvagerie.

    On a l'impression que Nolan joue sur les deux tableaux : il se complaît dans cette violence, tout en la drapant dans un pamphlet antiguerre.  Nolan sait que les scènes de violence spectaculaires (combats, effets visuels) attirent le public (comme dans Dunkerque ou Le Chevalier noir (The Dark Knight à Paris). En même temps, il semble vouloir plaire aux critiques et aux spectateurs « engagés » en intégrant des thèmes comme la culpabilité, la guerre inutiles, ou la complexité morale.

    Dans la version « classique », Ulysse raconte la ruse dy cheval de Troie avec fierté (Chant IV et VIII). Il décrit son stratagème comme une preuve de ruse et d’intelligence, pas comme une source de culpabilité. Le sac de Troie est évoqué comme une victoire légitime (même si Homère montre aussi les souffrances des vaincus, comme dans l’Iliade avec la mort d’Hector). Ulysse est donc un héros qui assume ses actes et n'est en rien tourmenté par ceux-ci. Sa souffrance vient des épreuves après Troie (errance, perte de ses hommes), pas de la guerre elle-même.

    Nolan invente un Ulysse tourmenté par la guerre, une réinterprétation moderne (probablement influencée par des lectures psychologisantes comme la traduction d’Emily Wilson). 

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  • La romancière Sigrid Undset bientôt canonisée ?

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    D'OSV News ?

    La cause de la canonisation de la romancière Sigrid Undset devrait être inaugurée cet automne.

    (OSV News) — Des préparatifs sont en cours en Norvège pour ouvrir une cause de canonisation pour la romancière lauréate du prix Nobel Sigrid Undset, a annoncé l'évêque Fredrik Hansen d'Oslo le 8 juillet.

    Des préparatifs sont en cours en Norvège en vue de l'ouverture d'une cause de canonisation pour la romancière Sigrid Undset, lauréate du prix Nobel, a annoncé l'évêque d'Oslo, Fredrik Hansen, le 8 juillet 2026. Undset est représentée sur un portrait non daté. (Photo OSV News/Aage Remfeldt/Aage Rasmussen via Wikipedia Commons, domaine public)

    « Elle est bien plus qu'une auteure et une lauréate du prix Nobel. Pour nous, elle est un modèle de foi chrétienne, d'une vie vécue dans la vertu et dans la recherche de la sainteté », a déclaré l'évêque Hansen à propos d'Undset lors d'une messe où il a fait cette annonce.

    « Elle a toujours manifesté une préoccupation concrète et constante pour les pauvres. Elle s'est dévouée corps et âme à sa fille, à la vie et à son caractère sacré. À travers ses nombreux ouvrages, elle a marqué d'innombrables croyants, les a inspirés à vivre en Christ et a témoigné de nos saints du Moyen Âge », a-t-il déclaré, selon un communiqué de presse .

    Auteur de «Kristin Lavransdatter»

    Née au Danemark en 1882 et ayant grandi en Norvège, Undset est surtout connue pour son roman « Kristin Lavransdatter », une trilogie retraçant la vie de son héroïne au Moyen Âge. Ce roman lui valut le prix Nobel de littérature en 1928, « principalement pour ses descriptions saisissantes de la vie nordique au Moyen Âge », selon l'organisation Nobel.

    Ses recherches sur le catholicisme médiéval l'ont amenée à se convertir au catholicisme en 1924, et en 1928, elle est entrée dans le Tiers-Ordre dominicain. Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle s'est réfugiée à New York, où elle a publiquement milité pour la résistance norvégienne au nazisme. Elle est retournée en Norvège après la fin de la guerre en 1945 et est décédée en 1949 à Lillehammer.

    Avant de rendre publique l'initiative, Mgr Hansen l'a présentée à la Conférence des évêques nordiques, qui regroupe les évêques du Danemark, de Finlande, d'Islande, de Norvège et de Suède, ainsi que des spécialistes de la vie d'Undset. Sa cause de canonisation sera officiellement ouverte cet automne, a-t-il précisé.

    « Un modèle de vie en Christ »

    L'évêque Hansen a annoncé la nouvelle lors d'une messe célébrée en l'honneur de la fête de sainte Sunniva dans les ruines du monastère bénédictin de Selja, île considérée comme le berceau du christianisme norvégien et siège de son premier diocèse. Selon la légende, sainte Sunniva, reine chrétienne du Xᵉ siècle, aurait fui l'Irlande pour échapper à un mariage forcé avec un tyran et serait morte à Selja, lieu depuis lors duquel des miracles auraient été attribués.

    L'évêque Fredrik Hansen d'Oslo, en Norvège, est photographié ici (photo non datée). (Photo OSV News/avec l'aimable autorisation du séminaire et de l'université Sainte-Marie)

    « À l’instar de sainte Sunniva et de ses compagnes, Sigrid Undset doit elle aussi être pour nous un modèle de vie en Christ », a déclaré l’évêque Hansen. Il a encouragé les fidèles à prier pour le travail accompli par le diocèse en sa faveur.

    Une fois la cause officiellement ouverte, Undset recevra le titre de « servante de Dieu ». Si sa cause progresse, elle recevra du pape le titre de « vénérable » en reconnaissance de sa vie d'héroïque vertu chrétienne. Un miracle reconnu, attribué à son intercession, sera alors normalement requis pour sa béatification, et un second miracle reconnu pour sa canonisation.

  • Les lettres de Catherine de Sienne, la "psychologue" de Dieu

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    D'Antonio Tarallo sur la Nuova Bussola Quotidiana :

    Les lettres de Catherine, la "psychologue" de Dieu

    29-04-2022

    Les épîtres de Sainte Catherine de Sienne représentent l'un des documents les plus importants de l'histoire de l'Église au Moyen Âge. Les destinataires sont des pontifes, des rois, de simples religieux ou des hommes de pouvoir. Mais comme "plus petit dénominateur commun", ils ont Dieu et la manière de le servir dans la justice et la sagesse. Le lecteur d'aujourd'hui ne peut qu'être stupéfait par une telle profondeur psychologique, mystique et spirituelle.

    La poétesse américaine Emily Dickinson a écrit : "Une lettre m'a toujours semblé refléter l'immortalité". Et, certainement, Sainte Catherine et ses lettres, au nombre de plus de trois cents, resteront immortelles. L'ensemble des lettres de la sainte dominicaine constitue en effet un véritable trésor de pierres précieuses, une "carte topographique" de sentiments, d'avertissements et d'appels du cœur. Sur ces épîtres, plusieurs livres ont été écrits, plusieurs débats intellectuels et religieux. En bref, il n'est pas faux - certainement - de dire que les pages rédigées par Sainte Catherine de Sienne représentent l'un des documents les plus importants de l'histoire de l'Église au Moyen Âge. Les destinataires ? Faire défiler leurs noms nous donne une idée de l'ampleur de l'épistolaire de Catherine : papes et souverains ; simples religieux ou grands pontifes ; hommes de bureau ou de pouvoir ; et, dans toute cette liste, il y a - sans aucun doute - un "plus petit dénominateur commun" : Dieu. Comment le servir dans la justice et la sagesse. Chaque ponctuation, chaque caractère imprimé dans ces pages respire la présence du Christ : Il dicte, Sainte Catherine transcrit.

    Sainte Catherine parvient à composer la richesse de ces milliers et milliers de pages grâce aussi à l'aide des membres de la "Bella brigata" : c'est le nom donné au groupe de personnes prêtes à l'aider dans toutes ses activités caritatives, le groupe de collaborateurs le plus important de la sainte siennoise.

    Ses paroles et ses sentiments, ses réflexions claires sur les thèmes les plus disparates : de la vie religieuse à la vie sociale de l'époque ; des problèmes moraux aux problèmes politiques qui concernaient toute l'Église, l'empire, les royaumes et les États de l'Europe du XIVe siècle. Et à tant de thèmes différents correspondent de multiples clés d'interprétation. Parmi ces clés, celle qui ouvre des réflexions diverses sur le caractère littéraire de l'œuvre mérite une attention particulière. Dans son Étude sur Catherine de Sienne (publiée en 1941 par la revue Letteratura), le linguiste Giacomo Devoto souligne les variations de style présentes dans l'épistolaire : celles-ci se manifestent surtout dans les différences de périodicité ou de rythme de l'écriture par rapport à la nécessité d'exhorter, d'expliquer ou d'affirmer. Les lettres, en fait, pourraient même être considérées comme un véritable vade-mecum du parfait prédicateur.

    Les lettres suivent - généralement - un schéma très précis : le "souhait" du saint, exprimé dans la formule fixe de l'incipit de la lettre, est suivi d'une partie d'exposition et de méditation morale ou spirituelle. Ensuite, nous sommes catapultés dans une narration de "faits", d'événements historiques liés à l'exposition précédente. Dans ce schéma libre et - en même temps - rigoureux, il est tout à fait significatif que l'exhortation ne soit jamais omise. Il faut noter, en effet, que les verbes "je veux" et "je prie" sont les verbes les plus répétés dans les lettres. Un exemple ? La lettre au Pape Grégoire XI : "Je veux que vous soyez un lever de soleil de l'amour, dans le verbe amour, le Christ crucifié (...) Je vous prie pour l'amour du Christ crucifié, que, le plus vite possible, vous alliez à la place des glorieux Pierre et Paul. Et toujours de votre côté, essayez d'aller avec certitude ; et Dieu, de son côté, vous fournira toutes les choses qui seront nécessaires pour vous et pour le bien de votre épouse (l'Eglise)".

    Les lettres de la sainte surprennent, impliquent et captivent : le lecteur d'aujourd'hui ne peut qu'être stupéfait par une telle profondeur psychologique. Pourtant, les études de psychologie étaient très éloignées de l'Europe du XIVe siècle où vivait la sainte. Par exemple, dans la Lettre à trois femmes de Florence, nous trouvons écrit :
    "Chères filles dans le Christ doux Jésus, parce que la bonté divine vous a tirées du monde, ne regardez pas en arrière pour contempler le champ labouré, mais visez toujours ce que vous devez faire pour conserver en vous le principe et l'intention sainte que vous avez faite vôtre. Quelle est cette chose qu'il nous convient de voir et de faire pour conserver notre bonne volonté ? Que vous soyez toujours dans la cellule de la connaissance de vous ; et de la connaissance de votre non-être et de votre possession de Dieu ; et de la connaissance de vos fautes, et de la brièveté du temps".

    Catherine demande aux trois femmes d'entrer dans ce qu'elle appelle la cellule de la cognition ; d'enquêter sur leurs propres âmes, en essayant de déplorerleurs défauts. C'est donc une action d'introspection que la sainte désire. Mais la deuxième partie devient encore plus intéressante : dans la connaissance de son propre être, mettre de côté son "je" pour faire place à Dieu.

    Mais Catherine est aussi et avant tout un guide spirituel. Elle exhorte les religieux à guider la vie spirituelle des gens de manière à ce que leurs actions puissent changer l'histoire. Elle demande à l'Eglise de faire son chemin vers Dieu, mais aussi dans l'histoire où le protagoniste incontesté doit être la vérité : une "vérité en fonction de la charité et de la dignité de l'homme parfait dans la charité". C'est ainsi que le résume l'historienne Giuliana Cavallini (1908-2004), spécialiste éclairée et éclairante de l'œuvre du saint.

    Catherine est une "écrivaine mystique" qui ne fait jamais abstraction du contexte humain, même dans son langage. Catherine "parlait au Seigneur avec son esprit, et avec le langage de son corps elle parlait aux hommes". Ce sont les mots de quelqu'un qui a bien connu sainte Catherine de Sienne : le frère dominicain Raymond de Capoue (vers 1330-1399), confesseur et premier biographe de la sainte.

  • "Je m'en souviens encore" (Jean-Pierre Snyers)

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    Je m'en souviens encore,
    malgré tous mes oublis,
    de ce monde où j'étais
    avant d'avoir trahi.
    Tu ne me demandais rien,
    sinon d'accepter d'être
    et de boire à la source 
    qui me donnait la vie.
    Au feu de ton amour,
    j'étais libre et heureux,
    vaillant et immortel,
    jusqu'à cette rupture
    qui me coupa de Toi.
    Comment au-je pu, Seigneur,
    trahir ma liberté,
    marchander le néant
    contre l'éternité?
    Le jour où je le fis
    je le sais Tu pleuras 
    et seul dans Tes pensées,
    tu me regardais vivre
    dans l'envers du décor,
    dans ce décor de mort
    que le temps façonna.
    Alors, pris de chagrin,
    Toi le Dieu créateur, 
    en cet homme que je suis,
    Tu Te fis créature.
    Au risque de Te perdre,
    mon néant Tu le pris,
    pour qu'un jour à nouveau,
    je sois ce que je fus.
     
    Jean-Pierre Snyers
     

  • Pourquoi trois papes affirment que le roman sur l'Antéchrist « Le Maître de la Terre » a prédit notre époque

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    De KV Turley sur le NCR :

    Pourquoi trois papes affirment que le roman sur l'Antéchrist « Le Maître de la Terre » a prédit notre époque

    Dans la vision prophétique de Benson, l'Église persiste au sein d'un monde sans Dieu, obsédé par le progrès, le plaisir et le pouvoir.

    Le pape Benoît XVI, le pape François et le pape Léon XIV.
    Le pape Benoît XVI, le pape François et le pape Léon XIV. (photo : Wikimedia Commons / Domaine public)

    En 2015, lors d'un vol retour des Philippines vers le Vatican, le pape François déclara aux journalistes : « Il y a un livre… il s'intitule Le Maître de la Terre. L'auteur est Benson… Je vous suggère de le lire. Sa lecture vous permettra de bien comprendre ce que j'entends par colonisation idéologique. » Il poursuivit en qualifiant le roman de prophétique, notamment au regard des évolutions modernes telles que la laïcité, le relativisme et la notion de « progrès » déconnectée de tout ancrage spirituel ou moral. 

    Le livre en question, Le Maître de la Terre (1907), est un roman dystopique et apocalyptique écrit par le père Robert Hugh Benson, un Anglais converti. Il imagine un monde du XXIe siècle où le christianisme a largement décliné tandis que l'humanisme séculier – ou « humanitarisme » – a pris le pouvoir, les élites politiques et culturelles s'unissant autour d'un leader charismatique mondial. L'Église – et la papauté – survivent, de justesse, et c'est là le nœud du conflit au cœur de l'intrigue. 

    C’était pour le moins un choix inhabituel de la part d’un pape. Mais le pape François a réitéré sa suggestion lors d’un discours prononcé à Budapest en 2023, mettant en garde son auditoire issu du monde universitaire et culturel contre un avenir dominé par la technologie – et la menace que cela représente pour la culture et, en fin de compte, pour ce que signifie être humain. 

    Le prédécesseur du pape François, alors cardinal Joseph Ratzinger, avait également cité « Le Maître de la Terre » lors d'une conférence à Milan en février 1992, le qualifiant d'ouvrage qui « donne matière à réflexion ». Son successeur, le pape Léon XIV, s'exprimant en septembre 2023 en tant que cardinal Robert Prevost, a lui aussi recommandé le roman de Benson, affirmant qu'il met en garde contre ce qui pourrait arriver à un monde sans foi.  

    Il n'est peut-être pas surprenant que ce roman ait suscité autant d'attention, puisque son intrigue est centrée sur un pontife assiégé à une époque où la religion est attaquée par des élites laïques technologiquement supérieures. 

    Fils d'un ancien archevêque anglican de Canterbury, Benson se convertit au catholicisme le 11 septembre 1903, à l'âge de 31 ans. Il avait publié plusieurs œuvres de fiction avant Le Seigneur du monde , principalement des romans historiques. Son roman de 1907 marquait donc une rupture à bien des égards et soulève la question : d'où lui venait cette inspiration ? 

    « À la fin du XIXe siècle, la littérature apocalyptique connaissait une sorte de renaissance, à l'image de l'essor de la science-fiction », explique l'auteure et critique Kristen Van Uden Theriault. Dans un entretien accordé au Register, elle précise que cette période a vu naître une littérature dystopique largement imprégnée d'une perspective laïque positive, tout en distillant des avertissements prophétiques sur les dangers d'un progrès technologique effréné, du collectivisme et du totalitarisme. Elle cite deux œuvres marquantes qui intègrent une dimension religieuse à la littérature dystopique :  le Conte allégorique de l'Antéchrist de Vladimir Soloviev (1900) et Le Maître de la Terre de Benson  . 

    Elle perçoit également un lien fascinant entre ce genre et saint John Henry Newman. Newman, contemporain de Benson et lui aussi un converti de renom de l'anglicanisme, avait beaucoup écrit sur l'Antéchrist, s'intéressant principalement à la montée des idéologies erronées qui ont préparé le monde à son avènement. 

    « Benson et Newman reconnaissaient tous deux les dangers des idéologies modernes — à savoir le communisme, le socialisme et le modernisme, mais aussi le libéralisme, que l’on peut caractériser comme la version tempérée et lente de ces homologues plus radicaux », a poursuivi Thériault. 

    Au cœur de la mise en garde de Newman, suggérait-elle, se trouve « la tyrannie du subjectivisme » : le désir de réduire la religion à une affaire de conscience personnelle plutôt que de la percevoir comme une vérité objective. Elle affirme que le système fictif de l’humanitarisme de Benson — un substitut athée à la religion — « incarne les forces sociales contre lesquelles Newman nous avait mis en garde. L’ordre social, qui ressemblait jadis à la hiérarchie céleste, est désormais façonné à l’image de l’homme déchu. » 

    Alors, étant donné que le roman se déroule au XXIe siècle, dans quelle mesure le juge-t-elle prophétique aujourd'hui ? Thériault le considère comme « prémonitoire à bien des égards ». Elle cite les prédictions de Benson concernant un organisme de gouvernance international – semblable à la Société des Nations, puis aux Nations Unies – et l'euthanasie institutionnalisée, notamment au regard de la loi canadienne sur l'aide médicale à mourir. 

    « Plus profondément, sa description d'une société sans Dieu, guidée par le plaisir, le scientisme et le rejet de Dieu, résonne comme une description de notre siècle. La vie ne vaut rien dans le paysage apocalyptique infernal de Benson, tout comme dans notre culture de mort contemporaine », ajoute-t-elle. 

    À la fin du roman de Benson, l'Église n'est plus qu'un vestige et l'Antéchrist semble triompher. Pourtant, Thériault estime que le message du livre demeure « celui de tous les écrits véritablement catholiques sur l'Antéchrist : un message d'espoir. Malgré les machinations perfides de l'Antéchrist, nous savons qui l'emporte à la fin. » 

    En tant que roman suscitant un débat théologique, il fonctionne – mais en tant qu'œuvre de fiction, comment résiste-t-il à l'épreuve du temps aujourd'hui ? 

    « Au début du XXe siècle, les romans dystopiques et futuristes pullulaient : un amas sombre, déprimant et mal écrit », observait la romancière et universitaire Eleanor Bourg Nicholson . Pourtant, elle trouve le roman de Benson différent. 

    « À la fois spéculatif et mystique, [cet ouvrage] se distingue pour deux raisons : premièrement, il présente des personnages réels et vivants — des hommes et des femmes crédibles et auxquels on peut s’identifier — et non pas une simple allégorie prosélyte ; et deuxièmement, parce qu’il aborde avec audace la réalité sombre et oppressante que le monde doit et va finir, et qu’il perçoit cette réalité à travers le prisme de la foi. » 

    L'un des grands atouts du genre spéculatif, expliquait-elle, réside dans la possibilité qu'il offre aux lecteurs de se confronter à des questions morales profondes. « Quelle est la relation de l'homme avec Dieu ? Quel est le but de la religion ? Quel est le sens même de l'existence humaine ? La vie et la mort, le salut et la damnation – ces thèmes se retrouvent au cœur de nombreuses œuvres de ce genre, et ils sont assurément au cœur même du Maître de la Terre. » C'est peut-être là, à elle seule, ce qui explique son attrait auprès des papes et des prélats. 

    Nicholson perçoit également une dimension prophétique dans le livre, dont elle constate que nombre d'éléments se retrouvent dans la vie moderne. « Benson conçoit l'Antéchrist comme un homme politique affable et inoffensif, une figure charismatique promouvant la "paix" — quelqu'un que l'on peut facilement imaginer séduire le public de nos jours », a-t-elle observé. 

    S'adressant au Register, l'auteur et éditeur Joseph Pearce considère lui aussi Benson comme « un visionnaire », soulignant que son roman inattendu a ouvert la voie à des œuvres ultérieures telles que Le Meilleur des mondes d'Huxley et 1984 d'Orwell.  

    « Benson était en avance sur son temps, un pionnier, un avant-gardiste au sens le plus profond du terme », a déclaré Pearce, ajoutant : « Ce livre a manifestement exercé une influence considérable sur le XXe siècle et semble résonner de façon tout aussi inquiétante à notre époque. La pérennité de la pertinence est l'une des marques d'un grand livre, et celui-ci en est assurément un. » 

    Benson a bien écrit, sinon une suite à proprement parler, du moins un livre avec un thème similaire mais une perspective totalement différente, a noté Pearce. 

    Il semble qu'il ait écrit son roman futuriste suivant, L'Aube de toutes choses, pour donner une tournure plus optimiste à l'atmosphère sombre du Maître de la Terre. Mais je ne pense pas que l'Apocalypse soit sombre d'un point de vue chrétien. Dans la mesure où le roman se termine sur une note apocalyptique, il annonce le Second Avènement promis par les Écritures. 

    « Comment cela pourrait-il être autre chose que la plus heureuse des fins ? » 

  • Héritiers, fils adoptifs... Quelle est la postérité littéraire de Newman ?

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    D'Hubert Darbon sur le site de La Nef :

    13 novembre 2025

    La postérité littéraire de Newman : quels héritiers, quels fils adoptifs ?

    En plus de son immense œuvre théologique, Newman peut être considéré comme un grand homme de lettres. Joyce, Claudel, Chesterton, Tolkien, Lewis… sont à leur façon ses héritiers ou admirateurs.

    « Livres à lire : avant tout Pascal (…). Beaucoup de livres de mystique (…). Bossuet (…). Dante. Tout ce que vous pourrez trouver de Newman ». Voilà le conseil adressé par Paul Claudel à son correspondant Jacques Rivière qui, engagé sur un chemin de conversion semé de cahots, lui demandait ce qui était susceptible de le soutenir. L’œil de poète et de dramaturge de Claudel, cet inclassable chrétien, ne s’y trompait pas, qui reconnaissait à travers les siècles une familiarité entre ces grands noms qui ne tenait pas à la seule foi catholique. Pascal, Bossuet et Dante furent des écrivains chrétiens, mais de même qu’on ne saurait les considérer dépouillés de la foi qui animait leurs écrits, de même il serait malvenu d’oublier le génie littéraire et poétique à travers quoi s’exprima cette foi. Dressant sa liste, Claudel rappelait non seulement l’importance apologétique de John Henry Newman, mais encore sa légitimité d’homme de lettres.

    L’influence de Newman dépassa de beaucoup la stricte sphère des ecclésiastiques et des théologiens : il fut pour bien des écrivains un pair ou un maître loué pour la richesse et la « grave beauté de son style ». Le mot est de James Joyce, qui dans Portrait de l’artiste en jeune homme, sa pseudo-autobiographie, plaçait la prose de Newman, « claustrale et veinée d’argent », au-dessus de toutes les autres : « Personne n’a jamais écrit en anglais une prose comparable à celle d’un insignifiant petit pasteur anglican devenu plus tard prince de la seule véritable Église. » Des trente-deux auteurs que, démontrant sa virtuosité et sa grande culture, il entreprit d’imiter à l’épisode 14 d’Ulysse, le seul à n’être pas parodié mais « rendu dans toute sa pureté » fut Newman.

    Lire la suite sur le site de La Nef

  • Une défense chrétienne de JK Rowling

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    De Samantha Smith sur le Catholic Herald :

    Une défense chrétienne de JK Rowling

    6 août 2025

    Il y a quelque chose de curieusement médiéval dans l'inquisition moderne contre JK Rowling.

    Une autrice autrefois louée pour sa représentation imaginative des sorcières, des sorciers et d'un monde magique dépassant l'entendement de la société « moldue », se tient aujourd'hui avec défi sur le bûcher de la culture populaire, sans brûler malgré les flammes furieuses qui l'entourent.

    Si elle avait essayé de publier Harry Potter et la pierre philosophale aujourd'hui, elle n'aurait probablement pas été acceptée par l'éditeur : une femme blanche cisgenre écrivant sur le courage, l'injustice et un monde où le bien et le mal ont réellement un sens ? Ce n'est pas vraiment à la mode.

    Même le héros éponyme de la série serait dénoncé comme un symbole de la masculinité toxique de droite. Pourquoi ? Parce que Harry Potter est un garçon anglais blanc et pauvre, bien sûr !

    L'ironie est palpable. Progressiste de longue date, J.K. Rowling a maintenant été exclue des annales du progressisme par les mêmes militants brandissant des piquets de grève qui auraient probablement protesté contre les procès des sorcières de Salem. Au lieu de fourches et de cordes, leurs armes de prédilection sont aujourd'hui les hashtags et les annulations.

    Une femme, autrefois célébrée pour avoir imaginé un monde empreint de mysticisme et de clarté morale, a été qualifiée d'hérétique par les grands prêtres de la politique du genre. Son crime ? Avoir défendu les droits et la protection dus aux femmes biologiques.

    En tant que chrétienne, je trouve déconcertant que ceux qui prétendent lutter contre l'oppression soient si prompts à dénoncer le concept même de liberté et de vérité. C'est précisément parce que je crois en la vérité (et en un débat nuancé) que j'offre une défense chrétienne à Mme Rowling.

    Le sexe biologique existe. C'est un fait irréfutable. Et les femmes méritent une dignité, un langage et des espaces qui reflètent ce fait. Elle n'a pas appelé à la haine. Elle n'a déshumanisé personne. Elle a simplement refusé de participer à la gymnastique métaphysique nécessaire pour prétendre que le sexe est un sentiment plutôt qu'un fait.

    En effet, dans ses premiers commentaires publiés sur le débat transgenre, JK n'a pratiquement pas fait référence à la communauté transgenre, et encore moins appelé à son éradication. Malgré ce qui est devenu la légende incontestable de la transphobie de JK Rowling, la cabale Internet s'est trompée.

    Ce qu'elle a fait, calmement, clairement et sans malveillance, c'est exprimer son inquiétude face à la disparition du langage autour du sexe biologique et aux implications que cela pourrait avoir pour les droits des femmes, en particulier pour les femmes vulnérables dans les espaces non mixtes.

    Il n'y avait ni insulte, ni calomnie, ni condamnation générale : juste une série d'arguments raisonnés et de réflexions personnelles, notamment son expérience en tant que survivante d'abus et ses décennies d'expertise à la tête d'associations caritatives axées sur les femmes, telles que Lumos et Beira's Place.

    Mais cela n'avait aucune importance. Aux yeux de la machine à scandales qu'est Internet, Rowling avait été vilipendée comme si elle était Voldemort en personne.

    Pour tout chrétien, il est profondément troublant de voir un tel brouillage délibéré entre réalité et fiction. Les mêmes progressistes qui prétendent s'opposer à l'oppression imposent désormais une nouvelle orthodoxie, qui nie la liberté de conscience, pénalise la dissidence et crucifie ceux qui osent dire ce qui était (jusqu'à récemment) du bon sens élémentaire.

    Ce n'est pas « l'acceptation » qui exaspère ces foules, mais une détermination dogmatique à redéfinir la réalité. Un nouveau dialogue a été bricolé à partir de déductions et d'omissions, un dialogue qui correspondait à l'antagoniste qu'ils voulaient qu'elle soit.

    Rowling n'est pas une sainte. Elle n'a pas toujours fait preuve de l'humilité ou de la cohérence que l'on pourrait attendre d'une militante morale. Mais il ne s'agit pas ici de la canoniser. Il s'agit du message essentiel qu'elle partage : le sexe biologique a de l'importance et est non seulement scientifiquement valable, mais aussi moralement nécessaire.

    La Genèse nous dit : « homme et femme, Il les créa ». Il ne s'agit pas ici d'un appel à des rôles sociaux rigides, mais d'une reconnaissance du fait que nos corps ne sont pas le fruit du hasard biologique, mais des dons imprégnés de sens. La liberté de l'homme – ou de la femme – d'agir en dehors des conventions culturelles étroites n'est pas un concept nouveau.

    Le christianisme n'a jamais exigé une expression uniforme du genre. De Jeanne d'Arc en armure aux hommes de la Renaissance en dentelle, les expressions de la variance de genre ont toujours fait partie de l'expérience humaine. Ce type d'expression de soi n'est pas un péché ; il peut être profondément humain, voire beau.

    Cependant, l'idée que les sentiments annulent les faits scientifiques est plutôt extrême. L'existence du sexe biologique n'enlève à personne le droit civil de s'habiller, de se comporter ou d'exister comme il le souhaite.

    Défendre le caractère sacré des espaces réservés aux femmes – que ce soit dans les prisons, les refuges, les vestiaires ou les installations sportives – n'est pas un rejet de l'humanité des personnes transgenres. C'est un refus de laisser une idéologie politique démanteler les protections durement acquises par un autre groupe.

    Une société qui ne sait pas faire la distinction entre compassion et capitulation a perdu ses repères moraux. Et le refus de Rowling de se rétracter est devenu quelque chose de rare et d'admirable : une prise de position publique en faveur de l'intégrité morale.

    Les chrétiens devraient être les premiers à dire que chaque personne est à l'image de Dieu. Mais reconnaître la valeur d'une personne ne signifie pas être d'accord avec tout ce qu'elle croit à son sujet.

    L'amour n'est pas synonyme de malhonnêteté, et il ne vous oblige pas à sacrifier vos propres connaissances sur l'autel de l'affirmation. Nos corps ne sont pas des enveloppes charnelles sans valeur dont il faut s'échapper ou qu'il faut renverser : ils font partie de l'intention divine de Dieu, et ne constituent pas un obstacle à celle-ci.

    C'est pourquoi la position de Rowling, bien que laïque, reflète un devoir que tous les chrétiens devraient reconnaître : dire la vérité, même lorsque le monde exige un mensonge. Et même si elle ne cite pas les Écritures, elle vit comme quelqu'un qui comprend le prix à payer pour défendre ceux qui sont réduits au silence.

    Malgré tous ses défauts, Rowling reste fidèle à ses convictions. Dans notre monde moderne, où la morale est floue, nous devrions être reconnaissants envers ceux qui sont prêts à sortir du rang (et à en payer le prix).

    Mieux vaut être censuré pour avoir dit la vérité que d'être loué pour n'avoir rien dit du tout.

  • Une conspiration universelle contre toute vie intérieure...

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    Lu sur le blog d'Emmanuel L. di Rossetti :

    L’écume des vies

    « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure », écrivait Georges Bernanos en 1946 dans son ouvrage culte, « La France contre les robots ». La formule a été tellement reprise qu’elle tient lieu d’antienne. 80 ans après la sortie du livre, elle n’a rien perdu de son acuité. Elle interroge, car si l’on voit les différentes formes de vie intérieure reculer, débordées par la technoscience qui s’arroge tous les droits sur toutes les vies, il s’avère difficile de savoir ce qui entraîne ce processus et le rend inéluctable. Alors ? Peut-on encore se réfugier dans la vie intérieure, se conduire en rebelle de ce monde qui n’aime rien que l’extériorité et son cortège d’émotions poussées à leur paroxysme et qui gondole les vies pour les rendre toutes similaires et fantomatiques.

    Lire la suite sur le blog d'Emmanuel L. di Rossetti

  • L’Église catholique avant Vatican II : un désert intellectuel ?

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    De  sur The Catholic Thing :

    James Hitchcock et les batailles incessantes autour de Vatican II

    28 juillet 2025
     

    James Hitchcock, l'historien catholique américain, est décédé la semaine dernière à Saint-Louis, sa ville natale. Universitaire accompli – titulaire d'un doctorat de Princeton –, son Histoire de l'Église catholique restera une référence pour les années à venir. Mais c'était aussi un homme d'une grande perspicacité et d'un grand savoir, doté d'une langue bien pendue et d'un esprit vif qu'il appliquait non seulement au passé, mais aussi au présent. Ses ouvrages sur le catholicisme public, tels que Catholicisme et modernitéLe déclin et la chute du catholicisme radical et Le Pape et les Jésuites, ont été des guides pour nombre d'entre nous, jeunes lecteurs, cherchant à s'orienter dans la tourmente des années 1970 et 1980. Mais lorsque des amis nous ont annoncé sa mort, l'un de ses essais m'est venu spontanément à l'esprit : « Post-mortem sur une renaissance : la renaissance intellectuelle catholique ».

    Son objectif principal dans ce texte était de réfuter l’idée selon laquelle l’Église catholique avant Vatican II était un désert intellectuel :

    La sagesse conventionnelle dans les cercles intellectuels catholiques des années 1970 soutient que la condamnation du modernisme [par Pie X en 1907] a mis fin à la pensée catholique sérieuse pendant plus de cinquante ans, inaugurant un règne de terreur qui a inhibé les intellectuels jusqu'au pontificat bienveillant du pape Jean XXIII (1958-1963) et aux changements dramatiques du Concile Vatican II (1962-1965).

    Bien sûr, quiconque connaît un peu la culture catholique des deux premiers tiers du XXe siècle sait aussi que, malgré quelques difficultés rencontrées par certains penseurs, cette affirmation est non seulement fausse, mais presque à l'opposé de la vérité. J'ai déjà écrit à ce sujet dans mon livre « Une vision plus profonde », et Jim Hitchcock, en particulier, en savait beaucoup. Ses résumés de divers penseurs en quelques pages ici ne peuvent être qualifiés que de magistraux.

    Il est vrai que, dans plusieurs pays, la pensée catholique connaissait ce que Hitchcock appelait une « renaissance » depuis les encycliques de Léon XIII, Aeterni patris (encourageant une étude renouvelée de Thomas d'Aquin) et Rerum novarum (une approche catholique des nouvelles conditions sociales et politiques du monde moderne). Non seulement de nombreux penseurs catholiques de renommée internationale en sont issus, mais ils étaient valorisés tant au sein de l'Église que dans des institutions laïques, parfois historiquement anticatholiques, comme Princeton, Harvard, Columbia, les universités de Virginie, de Chicago, de Toronto, d'Oxford, et au-delà.

    Il suffit de citer quelques-uns des noms les plus évidents pour étayer son propos. Parmi les thomistes orthodoxes : les Maritain, Gilson, Simon, Pieper, Gilby et Fulton Sheen (si vous pensez qu’il n’était qu’une figure médiatique désinvolte, jetez un œil à sa thèse de doctorat, « L’Esprit de la philosophie contemporaine et le Dieu fini », pour laquelle il – premier Américain à l’avoir réalisée – a remporté le prix Cardinal Mercier de philosophie internationale à la prestigieuse Université catholique de Louvain). Et des thomistes moins orthodoxes – parfois à la limite, voire plus, de l’hétérodoxie – ont également prospéré, comme Rahner, Lonergan, Maréchal et bien d’autres.

    À la même époque, bien que ses praticiens se heurtent parfois à la résistance des néo-scolastiques plus pugnaces, d’autres courants apparaissent comme le personnalisme, l’existentialisme et la nouvelle théologie : Guardini, Daniélou, de Lubac, Congar, Chenu, Marcel, Dawson, von Hildebrand, Bouyer, von Balthasar – plus tard Ratzinger et Wojtyla.

    James Francis Hitchcock , 1938-2025

    Pie X avait peut-être pour objectif de réprimer des hérésies désormais manifestes. Et les acolytes du pape allèrent plus loin que lui-même dans la détection des modernistes. Mais on peut difficilement prétendre que les autorités ecclésiastiques antérieures à Vatican II avaient instauré un règne de terreur ayant conduit à un désert intellectuel.

    Et cela ne concernait que les philosophes et les théologiens. Au niveau culturel plus large, le XXe siècle précédant le Concile témoignait d'une sorte de Renaissance catholique.

    Le renouveau littéraire catholique en Angleterre est assez connu, mais peut-être moins apprécié aujourd'hui qu'il ne le devrait. Il débute avec Newman et prend de l'ampleur grâce à Gerard Manley Hopkins, Robert Hugh Benson, Chesterton et Belloc, Graham Greene, Evelyn Waugh, Muriel Spark, Ronald Knox, Siegfried Sassoon, David Jones et d'autres. Sans oublier, bien sûr, l'œuvre monumentale de J.R.R. Tolkien – et des figures quasi catholiques comme T.S. Eliot, C.S. Lewis et W.H. Auden.

    Et le phénomène ne se limitait pas à l'Angleterre. La France a produit de grandes figures comme Péguy, Claudel, Bloy, Mauriac, Bernanos – et une admirable Simone Weil. Plus loin, on trouve Edith Stein, Sigrid Undset et Gertrude von le Fort.

    L'Amérique ne manquait pas d'écrivains similaires. Il serait exagéré d'inclure F. Scott Fitzgerald, mais Hemingway, qui se décrivait lui-même comme un « mauvais catholique », n'en est pas moins resté attaché à la foi avec une certaine précarité dès ses débuts en Europe – voir Hemingway's Faith de Mary Claire Kendall . On retrouvait une riche veine catholique chez J.F. Powers, James T. Farrell, Edwin O'Connor, Thomas Merton (un phénomène éditorial juste après la Seconde Guerre mondiale) et même Robert Lowell. Et, à leur suite, d'autres grands noms comme Flannery O'Connor et Walker Percy, ainsi que Wallace Stevens, converti sur son lit de mort.

    Hitchcock soulignait le fait curieux qu'un grand nombre de catholiques éminents avant le Concile étaient des convertis. Certains étaient attirés par la beauté de l'art, de la musique, de la littérature et de la liturgie catholiques. Ce qui est encore le cas aujourd'hui, bien sûr. « Mais pour les convertis du début du XXe siècle, une seule question comptait : était-ce vrai ? »

    Il a également soutenu qu'un « aspect peu remarqué de l'histoire intellectuelle moderne est que, bien que la religion libérale, qu'elle soit chrétienne ou juive, ait été créée dans le but de rendre l'ancienne foi crédible aux sceptiques modernes, elle y parvient rarement ». En réalité, cette libéralisation semblait davantage orientée vers les croyants « rétifs » à l'ancien credo et souvent « en voie de l'abandonner ».

    Il vaut la peine de revisiter l'essai d'Hitchcock (regroupé dans son livre « Années de crise » ), non seulement parce qu'il récupère des vérités importantes sur la prétendue période sombre d'avant Vatican II, mais aussi parce qu'il pointe du doigt des contre-vérités et des tentatives malavisées qui perdurent aujourd'hui. Un signe des dysfonctionnements de l'Église et de la culture en général est que cet essai a été initialement publié dans The American Scholar , la revue trimestrielle de la Phi Beta Kappa Society. Cette revue publierait-elle un essai similaire aujourd'hui ? Un professeur d'université catholique oserait-il l'écrire ?

    RIP, bon et fidèle serviteur, James Hitchcock.

  • L'amour de Tolkien pour la messe et son impact sur l'écriture du Seigneur des anneaux

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    De Joseph Pearce sur le NCR :

    Pour Tolkien, la messe était le plus grand drame de la vie

    Un nouveau livre explore comment la foi catholique de JRR Tolkien – et en particulier la messe – a façonné ses histoires et soutenu son âme.

    Couverture du livre « The High Hallow : Tolkien's Liturgical Imagination »
    Couverture du livre « The High Hallow : Tolkien's Liturgical Imagination » (photo : Emmaus Road Publishing)

    Cela fait 10 ans qu'un prêtre italien a demandé que la cause de la canonisation de JRR Tolkien soit lancée.

    En 2015, le père Daniele Ercoli de Turin a demandé à l'archevêque Bernard Longley de Birmingham d'entamer le processus de canonisation. Deux ans plus tard, une messe spéciale a été célébrée à l'église d'Oxford, à laquelle Tolkien assistait quotidiennement. L'année suivante, une « conférence de canonisation » s'est tenue à Oxford afin de raviver l'intérêt pour les appels à l'Église en faveur de la cause du grand écrivain.

    Depuis lors, peu de choses semblent avoir revigoré la cause. Aujourd'hui, un livre récemment publié attire l'attention sur la sainteté personnelle de Tolkien et sa pratique fervente de la foi.

    The High Hallow: Tolkien's Liturgical Imagination de Ben Reinhard se concentre sur l'amour de Tolkien pour la messe et son impact sur l'écriture du Seigneur des anneaux.

    « Le Seigneur des Anneaux est bien sûr une œuvre fondamentalement religieuse et catholique », insistait Tolkien. Le Dr Reinhard nous rappelle que le mot « fondamentalement » dérive du latin fundamentum , qui signifie « fondement » ou « fondamental ». Autrement dit, Tolkien affirme que sa foi catholique est le fondement même de son œuvre. Cela n'a rien de surprenant, car c'était le fondement même de sa vie.

    Lorsque l'ami de Tolkien, le père Robert Murray, prêtre jésuite, remarqua des similitudes entre Galadriel et la Sainte Vierge Marie, Tolkien fut prompt à lui donner raison. « Je comprends parfaitement ce que vous voulez dire… par votre référence à Notre-Dame, sur laquelle se fonde toute ma perception personnelle de la beauté, tant dans sa majesté que dans sa simplicité. »

    Dans une lettre à son fils, il l'exhortait à toujours demeurer fervent dans la pratique de la foi, à fréquenter les sacrements, notamment la confession, et à prier avec ferveur et fréquence. « Prie debout, en voiture, dans les moments d'ennui. » Quant à la vie de prière de Tolkien, il la décrit avec vivacité dans la même lettre :

    Si vous ne le faites pas déjà, prenez l'habitude de réciter les louanges. Je les utilise beaucoup (en latin) : le Gloria Patri, le Gloria in Excelsis, le Laudate Dominum ; le Laudate Pueri Dominum (que j'affectionne particulièrement), un psaume du dimanche ; et le Magnificat ; ainsi que les Litanies de Lorette (avec la prière « Sub tuum praesidium »). Si vous les connaissez par cœur, vous n'aurez jamais besoin de paroles de joie. C'est aussi une bonne et admirable chose de connaître par cœur le canon de la messe, car vous pourrez le réciter dans votre cœur si jamais une circonstance difficile vous empêche d'entendre la messe.

    Cette expression sincère de la vie de prière joyeuse de Tolkien trouve une expression fondamentale dans son œuvre. « La vie et l'imagination de Tolkien étaient profondément ancrées dans la liturgie », écrit le Dr Reinhard. « Ses joies et ses peines, son art et son imagination – en fait, toute activité humaine – pouvaient être ancrés et interprétés par la prière de l'Église. »

    Lors d’une tournée en Italie avec sa fille, Tolkien eut le sentiment irrésistible d’être arrivé au « cœur de la chrétienté » : « J’ai ressenti une curieuse lueur de vie endormie et de charité — en particulier dans les chapelles du Saint-Sacrement. »

    L'illustration la plus touchante et la plus touchante de l'amour de Tolkien pour la liturgie et pour les enfants nous est peut-être donnée par un ami qui avait assisté à la messe avec lui. Sur le banc devant eux se trouvaient deux ou trois enfants qui peinaient à suivre la messe dans leur missel illustré. Remarquant leur difficulté, Tolkien se pencha en avant pour les guider.

    Lorsque son ami quitta l'église après la messe, il remarqua que Tolkien n'était pas avec lui. De retour à l'église, il le trouva agenouillé devant l'autel de la Vierge avec les jeunes enfants et leur mère, discutant joyeusement et, je crois, racontant des histoires sur Notre-Dame. Alors que la famille quittait l'église, l'ami de Tolkien entendit l'un des enfants demander : « Maman, on peut toujours aller à l'église avec ce gentil monsieur ? »

    Quant à l’amour de Tolkien pour la messe, il est illustré dans les mots qu’il a écrits à son fils, illustrant comment l’Eucharistie était au centre même de sa vie :

    Français De l'obscurité de ma vie, si frustrée, je mets devant vous la seule grande chose à aimer sur terre : le Saint Sacrement. … Vous y trouverez la romance, la gloire, l'honneur, la fidélité et le vrai chemin de tous vos amours sur terre, et plus que cela : la mort : par le paradoxe divin, celle qui met fin à la vie et exige l'abandon de tout, et pourtant par le goût (ou l'avant-goût) de laquelle seule ce que vous recherchez dans vos relations terrestres (amour, fidélité, joie) peut être maintenu, ou prendre ce teint de réalité, d'endurance éternelle, que le cœur de chaque homme désire.

    Avec ces paroles de foi brûlante et l’amour de Notre Seigneur résonnant dans nos cœurs, comme elles ont évidemment toujours résonné dans le cœur de Tolkien, nous pouvons en effet espérer et prier pour que la cause de sa canonisation soit ravivée.