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Afrique - Page 2

  • L'ONU, l'esclavage et l'amnésie sélective de l'histoire

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    D'Hélène de Lauzun sur The European Conservative :

    L'ONU, l'esclavage et l'amnésie sélective de l'histoire

    Pères de la Rédemption, tirés de Corsaires barbaresques  (New York : Putnam, 1902) Kelley, JD Jerrold (James Douglas Jerrold) (1847-1922), Auteur. Lane-Poole, Stanley (1854-1931), Auteur.

    La mémoire sélective ne rassemble pas les peuples, mais alimente les ressentiments mêmes qu'elle prétend apaiser.

    Le 25 mars, l'Assemblée générale des Nations Unies a adopté une résolution qualifiant la traite transatlantique des esclaves et l'esclavage des Africains de « crime le plus grave contre l'humanité ». Le texte a été adopté par 123 voix contre 3, avec 52 abstentions, dont la France, le Portugal, l'Espagne, le Royaume-Uni et la plupart des pays européens. Les États-Unis, Israël et l'Argentine ont voté contre.

    La portée symbolique de cette résolution est considérable. Nul ne saurait contester que la traite transatlantique des esclaves constitue l'une des plus grandes tragédies de l'histoire de l'humanité. Pendant plusieurs siècles, des millions d'Africains ont été déportés vers les Amériques dans des conditions épouvantables, réduits à l'état de marchandises et intégrés à un système économique fondé sur leur déshumanisation. La mémoire de ce crime mérite d'être reconnue et transmise.

    Mais c’est précisément parce que l’histoire de l’esclavage est trop grave pour être instrumentalisée qu’il nous faut questionner les présupposés idéologiques qui sous-tendent cette résolution. Car le caractère controversé du texte ne réside pas dans sa condamnation de la traite transatlantique, mais dans ce qu’il omet.

    En qualifiant la traite transatlantique des esclaves de « plus grave » des crimes contre l'humanité, l'ONU semble établir une hiérarchie morale entre les atrocités historiques, comme si certaines souffrances pouvaient être considérées comme supérieures à d'autres et comme si l'on pouvait mesurer objectivement l'horreur et déclarer qu'un crime surpasse tous les autres. Cette formulation explique en partie les nombreuses abstentions européennes, pour qui, pendant de longues années, l'Holocauste a été érigé en symbole ultime de la barbarie humaine. Indépendamment de la comparaison avec la Seconde Guerre mondiale, dont les motivations peuvent être suspectes, plusieurs États ont fait valoir qu'il n'appartenait pas à l'ONU d'établir une hiérarchie entre les crimes contre l'humanité. Devrions-nous placer Auschwitz et Kolyma, le génocide arménien et le génocide des Tutsis au Rwanda sur une échelle graduée, comme s'il s'agissait de classer les concurrents dans un concours macabre ?

    Mais la principale difficulté réside ailleurs. Cette résolution ignore complètement l'existence d'autres systèmes esclavagistes qui ont pourtant façonné l'histoire de l'Afrique et du monde pendant plus d'un millénaire.

    La traite négrière arabo-musulmane constitue, à cet égard, un angle mort particulièrement révélateur. Bien avant l'arrivée des Européens sur les côtes africaines, des réseaux de traite approvisionnaient déjà le Moyen-Orient, l'Afrique du Nord et certaines régions d'Asie. Les historiens estiment généralement que plusieurs millions d'Africains ont été déportés dans le cadre de ce commerce, qui a perduré du VIIe siècle jusqu'au XXe siècle dans certaines régions. Selon les estimations citées dans de nombreux ouvrages historiques, entre 10 et 17 millions d'esclaves auraient été concernés durant cette longue période.

    Ce commerce présentait également plusieurs particularités souvent négligées. Les femmes étaient majoritairement destinées aux harems ou aux travaux domestiques. Les hommes étaient fréquemment castrés avant d'être vendus, ce qui explique en partie l'absence de descendance significative dans les pays concernés et le manque de métissage – contrairement à ce qui s'est passé en Amérique, où le métissage, bien que souvent violent, a néanmoins eu lieu et a donné naissance aux sociétés diverses que nous connaissons aujourd'hui. Le déclin démographique des populations déportées était souvent bien plus marqué dans le monde arabo-musulman.

    À cette réalité s'ajoute une autre dimension longtemps négligée : la participation active de nombreuses puissances et royaumes africains à la capture et à la vente d'esclaves. L'histoire de la traite négrière ne saurait se réduire à une simple dichotomie entre Européens prédateurs et Africains victimes. De nombreux acteurs africains ont été impliqués dans ces systèmes, que ce soit dans le cadre de la traite transatlantique ou des traites orientales.

    Rappeler ces faits ne revient évidemment pas à minimiser la responsabilité européenne. Il s'agit simplement de rétablir la complexité historique. Pourtant, depuis plusieurs décennies, toute tentative d'élargir la perspective pour englober toutes les formes de la traite négrière se heurte régulièrement à la suspicion. Des historiens, comme le chercheur français Olivier Pétré-Grenouilleau, ont payé un lourd tribut à leur carrière universitaire pour avoir mis en lumière ces faits historiques. Ceux qui évoquent la traite arabo-musulmane ou les responsabilités africaines sont fréquemment accusés de vouloir relativiser les crimes occidentaux, voire d'être animés par des motivations idéologiques cachées, semblables à celles de l'extrême droite.

    Cette réaction est devenue quasi automatique, comme si la simple mention d'une réalité historique indiscutable constituait en soi une prise de position politique suspecte. Dans les médias et chez les politiciens, certains récits sont jugés légitimes tandis que d'autres sont condamnés à l'invisibilité. La terrible histoire d'Henry Nowak, dans un tout autre contexte, vient d'en apporter une nouvelle illustration. La question n'est pas si éloignée : George Floyd a été érigé en icône parce qu'il était un descendant des esclaves de la traite transatlantique ; sa mort sous les balles d'un policier blanc a ainsi fait de lui un martyr. Le jeune Nowak, en revanche, appartient à la race des exploiteurs. Il aurait pu mourir en murmurant « Je ne peux pas respirer » sans que personne ne s'en émeuve.

    Cette situation alimente un malaise intellectuel croissant. L'histoire sérieuse ne devrait jamais fonctionner selon une logique de mémoires concurrentes.

    En mai, un débat houleux a eu lieu sur X entre Bally Bagayoko et Marion Maréchal au sujet de l'existence de la traite négrière. Marion Maréchal a rappelé qu'en 2021, des experts de l'ONU s'étaient alarmés de la persistance de formes d'esclavage héréditaire au Mali. Les rapporteurs de l'ONU avaient alors dénoncé les attaques répétées contre les personnes considérées comme « esclaves par descendance » et déploré l'inaction des autorités maliennes. Le nouveau maire de Saint-Denis s'est ainsi vu rappeler que ses origines maliennes de noble lignée, qu'il avait fièrement mises en avant dans les médias, ne constituaient pas un certificat d'innocence civilisationnelle. 

    Pourtant, ce simple rappel historique et contemporain suffit souvent à déclencher des accusations de révisionnisme ou de diversion. Or, les faits demeurent incontestables. L'esclavage n'a jamais été un phénomène exclusivement occidental. Il a existé sur tous les continents et sous des formes très diverses. Certaines de ces formes persistent encore aujourd'hui dans plusieurs régions du monde. 

    Au contraire, l'abolitionnisme, il s'avère, n'est pas universel. C'est précisément cette observation qui est au cœur du dernier essai de Ferghane Azihari, « L'Islam contre la modernité » . L'auteur y avance une thèse qui a suscité une vive controverse dans la presse française : l'abolition de l'esclavage constitue l'un des grands accomplissements moraux de la civilisation occidentale moderne . Azihari souligne que les mouvements abolitionnistes sont nés en Europe et en Amérique du Nord, souvent en contradiction avec des intérêts économiques considérables. Il met également en lumière le fait que de nombreux pays musulmans n'ont aboli l'esclavage que très tardivement, parfois sous la pression diplomatique occidentale. L'Arabie saoudite ne l'a aboli officiellement qu'en 1962, la Mauritanie en 1981. De plus, il observe qu'aucun mouvement de repentance d'envergure, comparable à ceux qui se sont développés en Occident, n'a véritablement émergé dans le monde musulman sur cette question. Azihari soulève une question fondamentale : pourquoi certaines civilisations ont-elles développé les ressources intellectuelles nécessaires pour remettre en cause l'esclavage alors que cette institution était considérée comme normale depuis l'Antiquité ?

    La résolution de l'ONU semble malheureusement s'inscrire dans une tendance inverse, une interprétation qui tend à faire de l'Occident le principal, voire l'unique, coupable de l'histoire de l'esclavage – alors que c'est précisément ce même Occident qui a libéré l'humanité du joug de l'exploitation de l'homme par l'homme. C'est précisément ce que Philippe de Villiers a dénoncé dans les colonnes du Journal du Dimanche . À ses yeux, cette résolution relève d'une vision idéologique du passé où l'Occident devient le bouc émissaire de toutes les fautes historiques , tandis que d'autres responsabilités sont systématiquement passées sous silence.

    L'histoire de l'humanité est tragique. Chaque civilisation a son côté sombre. Aucune n'a le monopole de la barbarie, pas plus que celui de la vertu. Mais toutes n'ont pas contribué de la même manière au progrès moral de l'humanité, et l'Occident n'a rien à gagner à se mépriser pour le bien qu'il a accompli. En proclamant que la traite transatlantique des esclaves constitue « le crime le plus grave contre l'humanité », l'ONU pensait sans doute rendre justice à une mémoire longtemps négligée. Mais en ignorant d'autres formes de traite négrière et en suggérant une hiérarchie entre les atrocités, elle obtient l'effet inverse de celui recherché : la réconciliation par le souvenir. Or, une mémoire sélective ne réconcilie pas les peuples ; au contraire, elle alimente les ressentiments qu'elle prétend apaiser.

  • S'allier avec Al-Qaïda : le pari audacieux des chrétiens du Mali

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    De Sandro Magister sur Settimo Cielo (en français sur diakonos.be) :

    S'allier avec Al-Qaïda : le pari audacieux des chrétiens du Mali

    Le pape Léon XIV s’apprête à entamer aujourd’hui son deuxième grand voyage international de l'année, direction l’Espagne. Mais entretemps, d'importantes nouvelles viennent de tomber concernant le continent africain, la destination de son précédent voyage.

    Lundi 1er juin, le pape a reçu en audience le nonce au Mali, l'archevêque ivoirien Mambé Jean-Sylvain Emien, sans doute pour obtenir de sa part plus d'informations sur les événements en cours dans ce pays du Sahel.

    Le pape Léon avait attiré l'attention sur le Mali après le Regina Coeli du dimanche 10 mai. Il s'était dit préoccupé par « l'augmentation des violences dans la région du Sahel, en particulier au Tchad et au Mali, frappés par de récents attentats terroristes ».

    En effet, quelques jours plus tôt, on dénombrait pas moins de 40 victimes au Tchad et, au Mali, 70 personnes abattues par les combattants djihadistes du Jnim, un acronyme de Jama'at Nusrat al-Islam wal-Muslimin, c'est-à-dire le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans, affilié à Al-Qaïda.

    Mais, que ce soit au Mali comme dans l’ensemble du Sahel, on n’assiste pa seulement à une simple augmentation des raids terroristes islamistes. L'État islamique, Daesh, tout comme Al-Qaïda avec ses groupes armés, est en train de renforcer, sur des territoires de plus en plus vastes, une domination assez proche de celle qu'il exerçait en Syrie et en Irak à l'époque du Califat.

    En février dernier, Daesh a même occupé pendant plusieurs heures l'aéroport international de Niamey, la capitale du Niger. Une véritable humiliation pour les militaires au pouvoir et leurs alliés, les mercenaires russes d'Africa Corps. Ces derniers, héritiers du Groupe Wagner, ont remplacé les troupes internationales et françaises – qui se sont définitivement retirées en 2022 – pour défendre les gouvernements locaux contre les attaques islamistes.

    Les seules défaites récemment essuyées par Daesh et ses alliés ont été contre les troupes d'élite envoyées par les États-Unis au Nigeria et dans la région du lac Tchad. C'est là qu'à la mi-mai, le numéro 2 de l'État islamique, Abou Bilal al-Maïnouki, a été repéré et abattu. Il était le cerveau de l'expansion de l’État Islamique du Nigeria vers les autres États du Sahel, en particulier le Mali, le Niger et le Burkina Faso.

    Au Mali, dont la population est presque entièrement musulmane et où les chrétiens représentent un peu plus de 2 %, la domination islamiste s'étend désormais à une grande partie du pays. Depuis des mois, la capitale elle-même, Bamako, est encerclée et paralysée par le blocage presque total des approvisionnements en carburant.

    L'offensive est menée principalement par deux formations armées : les djihadistes du JNIM et les séparatistes touaregs (sur la photo de Getty Images) du Mouvement national de libération de l'Azawad, le MNLA. Ces derniers combattent depuis des années pour l'indépendance de leurs terres dans le nord du Mali, avec pour épicentre le carrefour caravanier historique de Tombouctou, en amont du fleuve Niger.

    En 2021, une junte militaire dirigée par le général Assimi Goïta s’est emparée du pouvoir au Mali. Mais depuis novembre, alors que la capitale Bamako est assiégée, cette junte essuie défaite après défaite, dont la mort du ministre de la Défense, le lieutenant-général Sadio Camara. Récemment, l'avance des rebelles a été si foudroyante qu'elle a contraint les mercenaires russes à battre en retraite et à négocier avec l’ennemi une escorte pour quitter la ligne de front.

    Et ce n’est pas tout. La grande nouveauté de ces dernières semaines réside dans le fait que les opposants politiques à la junte putschiste, qui rassemblent des représentants marxistes, chrétiens et soufis sous le sigle CFR, Coalition des forces pour la République, ont convenu d'une chose : pour évincer les militaires arrivés au pouvoir avec le soutien de Moscou, il est nécessaire de former une alliance incluant les islamistes du JNIM et les Touaregs du MNLA.

    Dans un entretien accordé le 2 mai à France 24, le porte-parole de ces opposants politiques, Étienne Fakaba Sissoko, a déclaré que des négociations étaient en cours avec les islamistes et les Touaregs sur l'acceptation de la charia, la loi islamique déjà en vigueur dans de vastes régions du pays. Il a précisé : « et moi, qui suis chrétien catholique, on ne peut certes pas m'accuser de vouloir la charia », mais il s'agit précisément de « devoir faire face à la réalité ». Selon lui, « avec le JNIM, l'objectif est de reproduire le modèle déjà en place dans de nombreuses régions. À Gao, Tombouctou et Kidal, les cadis, c'est-à-dire les juges islamiques, jouent un rôle important dans toutes les affaires judiciaires, dans toutes les matières civiles. Au lieu de laisser tout cela se dérouler dans un état de chaos général, nous devons l'inscrire dans une Constitution qui nous permettra de résoudre, une fois pour toutes, les questions relatives aux revendications territoriales et au rôle des personnalités religieuses dans le système de gouvernement national ». Sissoko a ajouté que cette même logique de compromis devra s'appliquer aux Touaregs, afin de leur accorder l'autonomie tant attendue dans le nord du pays par le biais d'une révision constitutionnelle.

    Ce qui semblait impensable jusqu'à hier est donc en train de prendre forme au Mali : une alliance de l'opposition politique avec un spectre de guérilleros islamistes allant jusqu'à Al-Qaïda. Sissoko a toutefois prévenu que « tout doit se faire dans un cadre où l'esprit de la République est sauvegardé, où la démocratie renaît, et où l'intégrité territoriale est préservée. Ce sont des lignes rouges pour nous ».

    En rapportant la nouvelle de cette alliance naissante le 4 mai, l'agence vaticane « Fides » a titré : « Un possible "scénario syrien" pour le Mali ? ».

    Il existe effectivement une similitude entre ce scénario et les événements survenus en Syrie à la fin de l'année 2024, à lors de la chute du régime prorusse d'Assad sous les coups d'Ahmed al-Charaa. Ce dernier, ancien chef d'une formation djihadiste affiliée à Al-Qaïda, s'est transformé en défenseur d'un gouvernement ouvert aux différentes composantes de la société syrienne.

    Certes, parmi les chrétiens de Syrie, les sceptiques ont des raisons d’être inquiets, surtout après le terrible attentat commis il y a un an contre l'église Saint-Élie à Damas par des kamikazes musulmans, qui a fait 30 morts et 60 blessés. On reproche à Charaa son manque de contrôle sur les franges islamistes extrémistes.

    Cependant, il faut aussi prendre en compte la rencontre historique du dimanche 26 octobre 2025 entre Charaa et le patriarche d'Antioche Jean X, dans la cathédrale mariamite de Damas. Lors de cet entretien, le président syrien s'est inspiré d'un verset du Coran pour exprimer sa volonté de réconciliation : « Tu trouveras que les plus proches des croyants [musulmans] par l'amitié sont ceux qui disent : "Nous sommes chrétiens". Damas est le premier lieu de coexistence de l'humanité. Sa promesse est un pacte et un devoir, avec tout mon amour ».

    De son côté, au cours de cette même rencontre, le patriarche Jean X a rappelé l'Ashtiname de Mahomet. Il s'agit de la lettre adressée en 623, l'année suivant sa fuite de La Mecque à Médine, aux moines du monastère Sainte-Catherine du Sinaï, dans laquelle le Prophète promettait de s'engager à défendre la liberté de culte des chrétiens et leurs biens.
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    Sandro Magister est le vaticaniste émérite de l'hebdomadaire L'Espresso.
    Tous les articles de son blog Settimo Cielo sont disponibles sur diakonos.be en langue française.
    Ainsi que l'index complet de tous les articles français de www.chiesa, son blog précédent.