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  • « Dans vingt-cinq ans, l’Église sera-t-elle encore un phare ou l’écho lointain d’une voix oubliée ? »

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    De Matteo Matzuzzi sur Il Foglio :

    Un monde où Dieu n’a plus d’importance

    Dans la solitude dramatique de l’Occident sécularisé, on s’est bercé de l’illusion de pouvoir s’en passer. Mais le caractère limité de la vie pose toujours la question du sens, à laquelle il est impossible d’échapper. Entretien avec le cardinal Robert Sarah

    1er août 2026

    Sur la couverture de son dernier ouvrage paru en France, sous le titre 2050, figure une question : « Dans vingt-cinq ans, l’Église sera-t-elle encore un phare ou l’écho lointain d’une voix oubliée ? ». La question que pose le cardinal Robert Sarah est dramatique ; elle devrait empêcher de dormir les évêques du monde entier, bien plus que les réunions et les discussions autour des tables synodales sur le trafic de drogue et la délinquance juvénile. Et pourtant, il semble que le sujet soit tabou : on continue comme si de rien n’était, on élabore des plans diocésains et on prépare des campagnes pour atteindre les plus éloignés. Avec des résultats, en général, maigres. « Ce qui figure en couverture est justement une question, pas une affirmation, ni un vœu », explique Sarah dans cet entretien accordé au Foglio : « Il est certain que l’Église, du moins en Occident, traverse une période de grandes difficultés, voire de confusion, tant sur le plan doctrinal que sur les plans moral et disciplinaire. L’imbrication entre culture et foi n’est jamais sans importance ; au contraire, elle conditionne souvent de manière déterminante la transmission de la foi. Je pense qu’il ne fait aucun doute qu’on ne peut plus confier à la culture la transmission de la foi ; celle-ci ne peut être transmise aux nouvelles générations que par des expériences et des témoignages significatifs, qui placent au centre la prière, le silence, une liturgie bien célébrée, une fidélité fondamentale à l’Évangile et, par conséquent, une humanité renouvelée, ainsi qu’une manière plus humaine de vivre les relations. Ce sont là les communautés auxquelles Benoît XVI faisait référence, et dont nous voyons déjà poindre l’aube. L’Église, au fil des siècles, a traversé bien des tempêtes, mais nous ne devons jamais oublier qu’elle est divine, et qu’elle ne disparaîtra donc jamais. Oui, l’Église sera toujours un phare, car elle est le Corps mystique du Christ, et le Christ est la Lumière. »

    Et pourtant, comme l’indique clairement l’ouvrage, le discours dominant s’est concentré exclusivement sur d’autres questions : du changement climatique à l’écologie, des migrations au dialogue culturel. Des thèmes sur lesquels il n’y a pas de critique a priori : le cardinal lui-même les qualifie d’importants. Le problème, comme le souligne l’ouvrage, survient lorsque ces questions relèguent au second plan la place centrale de Dieu. Mais pourquoi cela s’est-il produit ? Pourquoi entend-on de plus en plus souvent, dans les homélies, parler d’urgence climatique plutôt que des thèmes profonds de notre foi ? « D’une part, comme je le disais, la culture dominante a imprégné même les milieux ecclésiaux, et même les prédicateurs ne sont pas à l’abri de cette influence. D’autre part, il peut y avoir la tentation de vouloir à tout prix plaire, d’être acceptable aux yeux de l’auditoire, et donc de céder à ces sujets qui font recette parce qu’ils sont plus à la mode. Il en résulte une prédication banale, totalement hors de propos, qui ne répond pas aux désirs profonds de l’homme. L’homme, y compris l’homme contemporain, a absolument besoin de Dieu, d’entendre parler de l’Évangile, de la vie éternelle, de la spiritualité. Il n’est jamais licite de réduire l’Évangile à des thèmes sociaux et horizontaux, aussi pertinents soient-ils, car cela revient à trahir la volonté même du Christ, qui nous a envoyés prêcher le salut éternel, et non la rédemption sociale. »

    Ce que dit le cardinal Sarah, et ce n’est pas nouveau, est évident en Occident et – pour restreindre encore davantage le champ – en Europe. Lorsqu’on s’entretient avec un évêque ou un prêtre du Vieux Continent, des pays qui en constituent le cœur, on perçoit que le problème n’est plus l’athéisme, qui supposait tout de même un débat – plus ou moins approfondi – sur l’existence de Dieu. Non, la question est désormais tout autre : Dieu n’est pas une évidence. On ne se pose plus la question de sa présence dans la vie de chacun et dans la société. Selon le cardinal Sarah, qui a publié en 2024 Dieu existe-t-il ? (Cantagalli), « on peut constater qu’en Occident, d’un point de vue culturel, beaucoup vivent comme si Dieu n’existait pas. Dieu n’est plus au centre des préoccupations des gens, nous n’en avons pas besoin. Le thème de Dieu est devenu sans importance, même si le thème religieux, lui, ne l’est pas, car l’homme est naturellement religieux, et le sens religieux humain fait partie de la structure anthropologique de l’homme et revêt de toute façon une importance universelle. Probablement, en Occident, prévaut une idée déformée de Dieu, qui entre en conflit avec la liberté entendue comme autonomie radicale. L’illusion de la domination par la technoscience favorise cette position de l’homme vis-à-vis de la création et du Créateur. Mais c’est une illusion, car le caractère limité de la vie pose toujours le problème du sens, auquel il est impossible d’échapper. Il faut avoir le courage de proposer avec force le Christ comme seule source permettant de connaître véritablement l’homme, sa destinée, son sens profond. Et cela notamment à travers des expériences de foi communautaires, qui permettent aux personnes de se sentir appartenir à une réalité commune, surmontant ainsi la solitude dramatique de l’Occident sécularisé. La question reste, aujourd’hui comme toujours, anthropologique : qui est l’homme, quel est le sens de sa vie, quelles relations comblent véritablement son besoin profond d’amour ? Cet amour qui est Dieu lui-même.

    On oppose souvent à la torpeur de l’Europe sécularisée – même s’il existe des îlots de bonheur, comme la Norvège de Mgr Erik Varden, ou le nombre record de baptêmes en France – la vivacité de l’Église en Afrique. Mais n’y a-t-il pas un risque de mettre trop l’accent sur cette grande expression de la foi africaine sans tenir compte des dangers d’une foi « jeune », comme le soulignait déjà Benoît XVI il y a de nombreuses années ? Le pape Ratzinger parlait de l’Afrique comme d’un « immense poumon spirituel », mais il ajoutait que les poumons peuvent tomber malades. « Certes – répond le cardinal Robert Sarah, Guinéen –, l’Afrique est un poumon spirituel ; mieux encore, comme le disait le pape Paul VI : nova patria Christi, la nouvelle patrie du Christ, c’est l’Afrique. On peut le dire à la fois, bien sûr, sur le plan démographique, et parce que le christianisme est en expansion constante. Mais, comme toutes les réalités jeunes, elle est fragile, elle a besoin de soutien, et l’Europe, forte de sa longue expérience théologique, liturgique et monastique, dans ce qu’elle a de meilleur – sur le plan culturel, de la foi et à travers ses plusieurs siècles d’histoire –, peut encore offrir ce soutien. Parfois, les prêtres africains qui viennent étudier en Europe ne saisissent pas toute la grandeur et la force de la foi chrétienne bimillénaire, car l’Europe aussi est fragile, distraite, incapable de transmettre sa propre identité profonde. « Je pense qu’il peut y avoir une réciprocité entre l’Afrique et l’Europe : l’Afrique, avec son apport d’une foi jeune, fraîche, enthousiaste, ouverte au martyre, et l’Europe, avec sa force bimillénaire de sainteté et de doctrine. Un équilibre difficile, mais pas impossible. »

    Et quand on parle de l’Afrique, on ne peut s’empêcher d’évoquer la persécution des chrétiens, même si ce sujet ne passionne guère ceux qui organisent les débats télévisés sous nos latitudes. Le pape François disait que les persécutés étaient « plus nombreux aujourd’hui qu’aux premiers siècles de l’Église ». Souvent, en revanche, on a tendance à dire qu’il n’y a pas de persécution, mais qu’il s’agit seulement d’affrontements pour le contrôle des ressources naturelles. Et, si l’on se tourne vers l’Orient, la situation n’est pas meilleure en Chine. « Le drame de la persécution n’est pas fortuit dans le christianisme, mais il fait partie intégrante de l’identité chrétienne elle-même. Le Christ lui-même a été persécuté et est mort sur la croix pour nous ; on pourrait donc dire que la dimension du martyre est essentielle au christianisme ; il n’y a pas de christianisme sans martyre. Si, dans certaines parties du monde, pendant un certain temps, on ne fait pas l’expérience de la persécution, le risque est que la foi devienne tiède, nonchalante, incapable d’un véritable témoignage. Cela étant dit, il est tout à fait évident que l’information est sélective : surtout lorsque la persécution a lieu dans des pays en développement, la valeur de ces vies n’est absolument pas prise en compte, et souvent, les médias occidentaux ignorent complètement le phénomène. Je pense que l’Europe a terriblement peur de reconnaître qu’une persécution antichrétienne, et souvent, plus généralement, antireligieuse, est en cours. Mais la persécution est plus cruelle en Europe. La foi est marginalisée, les valeurs morales et chrétiennes sont combattues. L’Occident a tué Dieu, ou plutôt, il l’a méprisé, voire combattu ouvertement. L’admettre signifierait adopter des positions cohérentes, ce que l’Europe n’a probablement pas la force de faire. Pourtant, les chrétiens doivent être protégés, surtout là où ils sont minoritaires, comme toutes les minorités. La question de la Chine est très complexe, et il faut espérer que cet accord secret vise uniquement à favoriser l’évangélisation, et non à faire des compromis avec un gouvernement qui est, de fait, intrinsèquement antireligieux. »

    L’accord avec la Chine est l’un des points marquants du pontificat de François qui, quelle que soit la manière dont on le considère et l’évalue, a été source de divisions, y compris dans le débat « laïc ». Lors des congrégations générales qui ont précédé le conclave, la recherche de l’unité était évidente. Comment peut-on aider, dans cette œuvre, un pape comme Léon qui a fait de l’unité sa devise et son style de gouvernement ? « La première façon d’aider le pape est de le soutenir quotidiennement par nos prières, afin qu’il se laisse véritablement éclairer par le Saint-Esprit, sans suivre ses propres pensées ni se laisser influencer par un groupe de personnes, mais en écoutant ce que Dieu dit à son Église. Certes, le pape Léon, au cours de cette première année de pontificat, a fait preuve d’un grand équilibre, d’une grande capacité d’écoute et d’une volonté concrète d’apaiser même les tensions qui s’étaient créées. Sa prudence, son calme et sa sympathie humaine nous confortent dans l’idée qu’il est réellement possible d’avancer dans cette direction. Nous pouvons en outre l’aider dans son discernement, en lui présentant les différentes situations de l’Église et du monde, en proposant des pistes de solution possibles, mais surtout en lui fournissant le plus d’éléments possible afin qu’il puisse procéder à une évaluation attentive et prendre les décisions qui s’imposent. Je suis convaincu que le Saint-Père Léon sait très bien quel est le but à atteindre et qu’il cherche, notamment avec l’aide des cardinaux, les voies les plus praticables pour y parvenir. « Nous rendons grâce au Seigneur pour le don que représente le pape Léon ».

    Parler d’unité lorsqu’on aborde la question liturgique semble compliqué. C’est un sujet qui divise, il y a deux camps opposés. D’un côté, ceux qui revendiquent l’usage du vetus ordo comme s’il s’agissait d’une conquête ; de l’autre, une réalité idéologique qui considère presque ces catholiques comme une « secte » à éradiquer. Le Pape a déclaré vouloir bien comprendre la situation, échanger et dialoguer avec tous. Selon le cardinal Robert Sarah, « c’est un drame, voire un véritable péché, qu’il y ait une sorte de guerre sur un sujet aussi essentiel que la liturgie. La liturgie est la source de la communion de l’Église et il est inconcevable que, sur des questions liturgiques – voire, dirais-je, rituelles –, il y ait une telle confrontation et des oppositions aussi féroces. Personne n’a d’autorité sur les rites, qui sont issus de l’histoire séculaire de l’Église. Les rites ne peuvent être arbitrairement abolis, et personne ne peut affirmer qu’un rite n’existe plus, du jour au lendemain. Je pense qu’il faut prendre cette question très au sérieux, en revenant à la position équilibrée, pastorale et théologiquement fondée de Benoît XVI, qui a permis aux deux formes du rite latin de coexister, de s’enrichir mutuellement, d’être connues du peuple saint de Dieu qui, au fil des décennies, pourra choisir la forme qui correspond le mieux à son besoin de foi, de silence et de spiritualité.  Certains excès de ceux qui sont attachés à la forme extraordinaire sont, en partie, justifiés par les abus dramatiques et généralisés de la liturgie de la forme ordinaire, qui, à ce jour, n’est souvent pas célébrée comme le Concile l’aurait souhaité et comme le suggère la réforme liturgique elle-même. La liturgie n’est pas la propriété du célébrant, quel qu’il soit, prêtre, évêque ou cardinal. La liturgie appartient à Dieu ; on y entre et personne n’en est le maître. » Peut-être, cependant, le problème est-il encore plus profond. Regardons la qualité des homélies, souvent mal préparées et rarement capables de laisser une trace dans le cœur et l’esprit des fidèles. Sans parler des célébrations, où les références au transcendant sont souvent réduites à de simples parenthèses. Que faire ? « J’y ai déjà répondu en partie. La clé, c’est la formation liturgique, la formation, et encore la formation. Tant des évêques que des prêtres et des laïcs. Le retour au sens du sacré, dans une société sécularisée qui a chassé Dieu, ne peut se faire qu’à travers l’annonce de la vérité, une catéchèse convaincue et constante, et des expériences concrètes de silence et de spiritualité au sein de la célébration liturgique. Le respect dû à Dieu et l’humilité de sa propre personne sont des éléments fondamentaux pour retrouver le sens du sacré et la fidélité à la célébration telle que l’Église la veut. D’ailleurs, personne ne se permettrait d’entrer dans la chapelle Sixtine pour corriger le Jugement dernier de Michel-Ange.  « Voilà, le missel est bien plus important, bien plus ancien et bien plus contraignant que le Jugement dernier de Michel-Ange ; par conséquent, personne ne peut corriger, supprimer, ajouter ou modifier quoi que ce soit au rite tel que l’Église le présente aux fidèles. Et les fidèles ont le droit sacro-saint de participer à des messes célébrées selon les prescriptions de l’Église, et non selon l’arbitraire ou le caprice d’un prêtre en particulier. »

    Matteo Matzuzzi : Originaire du Frioul, il est né en 1986. Diplômé en politique internationale et diplomatie à Padoue avec un mémoire sur les Turcs et les Américains, il a été arbitre de football. Au Foglio depuis 2011, il s’occupe de l’Église, des papes, des religions et des livres. Son auteur préféré : Joseph Roth (mais tout ce qui concerne la « finis Austriae » lui convient). Il est rédacteur en chef depuis 2020.

  • Un ouvrage imparfait mais important sur la diplomatie papale du pontificat de Jean-Paul II

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    De Filip Mazurczak  sur le CWR :

    Un ouvrage imparfait mais important sur la diplomatie papale du pontificat de Jean-Paul II

    L'ouvrage « La Croix et le Drapeau » , du père John Tanyi Nquah Lebui, offre de nombreuses perspectives, notamment sur l'héritage africain méconnu du pape polonais.

    Le pape Jean-Paul II lors de son premier voyage papal en Pologne en juin 1979. (Image : Wikipédia)

    On peut affirmer que depuis saint Pie V, qui créa la Sainte Ligue et vainquit les Turcs ottomans lors de la bataille de Lépante en 1571, aucun pape n'a exercé une influence aussi profonde sur la politique mondiale que saint Jean-Paul II. Outre sa contribution majeure à la chute pacifique du régime communiste en Europe centrale et orientale, le pontife fut un fervent opposant à la guerre, à la pauvreté, à l'avortement et à toutes sortes d'injustices, et un défenseur de la dignité humaine. Même si les dirigeants du monde ne partageaient pas toujours son avis, ils l'écoutaient toujours.

    Dans son nouvel ouvrage, le père John Tanyi Nquah Lebui examine l'héritage diplomatique de Jean-Paul II. Bien qu'il s'agisse d'un ouvrage précieux sur les relations internationales, il présente quelques défauts assez surprenants.

    diplomatie papale

    Le père John Tanyi Nquah Lebui est un prêtre camerounais et spécialiste des relations internationales, actuellement en poste dans l'archidiocèse de Boston, dans le Massachusetts. Son ouvrage, intitulé « La Croix et le Drapeau : la diplomatie papale et le combat de Jean-Paul II contre la tyrannie du possible » , a été publié par St. Augustine's Press.

    Pour ceux qui ne reconnaissaient pas l'Église catholique comme la véritable Église, il semblait, au XIXe siècle, que celle-ci allait s'effondrer comme la Société des Nations, Lehman Brothers, l'Union soviétique, l'Empire britannique ou toute autre construction humaine. Lorsque Napoléon envahit Rome, il emprisonne le pape Pie VII, puis l'exile en France. Parallèlement, lors de l'unification de l'Italie, les États pontificaux se dissolvent, avant que le Vatican ne réapparaisse en 1929, devenant ainsi le plus petit État du monde, huit fois plus petit que Central Park.

    Ces bouleversements historiques, écrit Tanyi, furent cependant une  felix culpa , ou « heureuse faute ». Ayant perdu tout son pouvoir temporel, le Saint-Siège put renaître en tant que superpuissance morale. Tanyi se réfère ainsi aux grands politologues, tels que Fukuyama, Kissinger et Nye, et recourt aux catégories classiques de la science politique pour analyser le Vatican et saint Jean-Paul II en tant qu'acteurs politiques. Il soutient que le Vatican a eu recours à diverses formes de diplomatie durant le pontificat de Jean-Paul II, notamment l'action humanitaire, la communication médiatique (en particulier grâce au regretté porte-parole du Vatican, Joaquín Navarro-Valls), et la diplomatie traditionnelle.

    Le Saint-Siège et la Palestine sont les deux seuls observateurs permanents auprès des Nations Unies. Cependant, comme le démontre Tanyi, grâce à l'autorité morale de Jean-Paul II, le Vatican exerçait une influence considérable à l'ONU. Lors de la Conférence internationale sur la population et le développement de 1994 au Caire, l'administration Clinton a activement œuvré pour la légalisation et la promotion de l'avortement comme solution au problème de la surpopulation.

    Pourtant, Clinton a échoué, et c'est à cause du Saint-Siège, qui a trouvé des alliés étranges dans divers États à majorité musulmane, notamment au Pakistan et auprès de sa Première ministre de l'époque, Benazir Bhutto, assassinée par un kamikaze en 2007 (et que le pape Léon XIV loue comme une femme « courageuse et généreuse » dans son encyclique Magnifica humanitas ), pour empêcher la promotion de l'avortement.

    Tanyi réfute de manière convaincante la vision marxiste de l'histoire comme étant uniquement déterminée par l'économie, la vision réaliste qui dépeint les relations internationales comme influencées par une lutte de pouvoir, et la vision libérale qui se concentre sur les incitations économiques, démontrant ainsi que les dirigeants peuvent avoir un impact sur l'histoire. Par exemple, Jean-Paul II, Polonais ayant lui-même subi l'oppression du communisme, a, sans surprise, rejeté la politesse mesurée dont certains de ses prédécesseurs italiens faisaient preuve envers les régimes communistes.

    Parallèlement, son enfance à Wadowice, où un cinquième de la population était juive avant l'Holocauste, lui a inculqué un amour pour le peuple juif qui a conduit le Vatican à établir des relations diplomatiques avec l'État d'Israël en 1993.

    Un pape « africain »

    « Les Irlandais sont les Noirs de l'Europe », déclare un personnage du film d'Alan Parker,  The Commitments (1991) , qui raconte l'histoire d'un groupe de jeunes Dublinois formant un groupe de soul. À l'instar des Irlandais, les Polonais ont subi l'oppression étrangère (notamment l'esclavage, parmi les nombreuses injustices commises à leur encontre pendant la Seconde Guerre mondiale), et l'on peut donc affirmer qu'ils sont eux aussi les « Noirs de l'Europe ».

    Dans ce contexte, l'origine polonaise de Jean-Paul II n'est pas fortuite. Selon Tanyi, les Polonais, à l'instar des Africains, ayant subi les pires atrocités du colonialisme, le pontife était particulièrement sensible aux nombreux maux du continent. Tandis que l'Italie, pays d'origine de la plupart des papes, avait commis d'horribles crimes contre l'humanité en Libye et en Éthiopie, la Pologne était elle-même sous le joug étranger lors du partage de l'Afrique.

    L’héritage africain de saint Jean-Paul II est souvent négligé, malheureusement parce que l’Occident fait preuve d’une ignorance délibérée à l’égard de ce continent. Pourtant, comme le souligne Tanyi, Jean-Paul II a effectué onze pèlerinages en Afrique (à titre de comparaison, il s’est rendu neuf fois dans son pays natal, la Pologne, huit fois en France et sept fois aux États-Unis), visitant trente-neuf de ses cinquante-quatre nations. Tanyi cite le biographe du pape, George Weigel, qui affirme qu’aucun dirigeant mondial de la fin du XXe siècle ne s’est autant soucié de ce « continent oublié ».

    L’amour du pape polonais pour l’Afrique et ses peuples était réciproque. Tanyi nous apprend que de nombreux Kenyans, par exemple, donnent son nom à leurs enfants, voire à leurs animaux de compagnie, à leurs animaux d’élevage et même à des hôtels. Tanyi énumère les contributions concrètes de Jean-Paul II à l’Afrique : de ses appels pressants aux nations occidentales et aux institutions financières internationales pour l’annulation de la dette africaine, à son exigence de la libération des prisonniers politiques détenus par des dictateurs africains comme condition nécessaire aux visites papales, en passant par la création de la Fondation humanitaire Jean-Paul II pour le Sahel.

    Lorsque les évêques catholiques de la Côte d'Ivoire, pays appauvri, décidèrent de construire la plus grande basilique du monde dans la capitale, Yamoussoukro, Jean-Paul II n'accepta sa construction qu'à la condition qu'un hôpital destiné aux plus démunis soit construit sur son terrain (cet hôpital a été construit depuis, et son saint patron est le grand médecin altruiste saint Joseph Moscati).

    défauts « idiosyncrasiques »

    L'adjectif de prédilection de John Tanyi semble être « idiosyncrasique », et il apparaît souvent à plusieurs reprises sur une même page. Il explique que, bien que ce mot puisse avoir des connotations négatives, il l'utilise au contraire de manière positive pour évoquer la personnalité et le parcours uniques de Jean-Paul II et leur influence sur sa diplomatie.

    Message reçu. Cependant,  « La Croix et le Drapeau »  souffre de défauts pour le moins originaux. Nombre d'idées sont répétées à l'envi, et l'ouvrage regorge de fautes d'orthographe et de ponctuation. La lecture peut ainsi s'avérer frustrante.

    Plus problématique encore est la bibliographie de Tanyi. Il cite à plusieurs reprises certains auteurs, dont certains sont des « catholiques dissidents » notoires, très critiques envers Jean-Paul II et l'Église, notamment Peter Hebblethwaite, David Willey, et même David Yallop, auteur d'un best-seller anti-catholique de mauvais goût promouvant la thèse, depuis longtemps démentie, selon laquelle le Vatican aurait assassiné le pape bienheureux Jean-Paul Ier.

    De plus, certaines œuvres citées dans *The Flag and the Cross*  (Tanyi utilise le style de citation APA) sont curieusement absentes de la bibliographie. On relève également plusieurs erreurs grossières : par exemple, Tanyi se trompe de six ans lorsqu’il mentionne la béatification de Jean-Paul II, alors que la messe papale de 1983 à Managua s’est déroulée devant une image des Sandinistes, et non de Che Guevara (apparemment, Tanyi a confondu cette messe papale mouvementée avec celle de La Havane quinze ans plus tard).

    Certaines opinions de Tanyi sont étranges. Par exemple, lorsqu'il évoque les dirigeants africains post-indépendance, il cite Ahmed Sékou Touré de Guinée parmi ceux « acclamés comme des héros et des sauveurs par leurs peuples » et des « penseurs », et non parmi les dictateurs mentionnés à la page suivante, tels qu'Idi Amin d'Ouganda, Mouammar Kadhafi de Libye et Hosni Moubarak d'Égypte. Sékou Touré fut l'un des pires tyrans d'Afrique ; le cardinal Robert Sarah, sans doute son critique le plus connu, fut par la suite inscrit sur la liste des personnes à abattre du dictateur.

    Certaines affirmations de Tanyi concernant la Pologne natale de Jean-Paul II sont problématiques. Il écrit, par exemple, que « certains prétendent même que la démocratie et la diversité ne font pas naturellement partie de la culture et de la mentalité polonaises traditionnelles », sans remettre en question ces affirmations. Tenir de tels propos sur n'importe quelle culture serait offensant, et la Pologne d'avant le partage possédait l'un des plus anciens parlements du monde et était le pays le plus tolérant d'Europe sur le plan religieux.

    Par ailleurs, le fait qu'il qualifie à plusieurs reprises la Pologne occupée par l'Allemagne – un pays soumis à une occupation extrêmement dure et sans gouvernement collaborateur – de « Pologne nazie » est regrettable. Et bien que l'antisémitisme ait connu une forte recrudescence en Pologne et en Europe durant l'entre-deux-guerres, la citation par Tanyi des propos du Premier ministre israélien Menahem Begin, selon lesquels les Polonais seraient imprégnés d'antisémitisme dès leur plus jeune âge, est injuste (sans compter qu'il attribue cette citation à tort, car elle provient non pas de Begin, mais d'un autre Premier ministre israélien, Yitzhak Shamir).

    Néanmoins, * La Croix et le Drapeau* est un premier ouvrage universitaire prometteur. Le chapitre consacré à Jean-Paul II et à l'Afrique constitue un apport essentiel à la littérature sur le pontificat de Wojtyła. J'espère qu'il poursuivra ses écrits sur la diplomatie de l'Église, l'Afrique et l'influence politique de la papauté.

    La Croix et le Drapeau : La diplomatie papale et le combat de Jean-Paul II contre la tyrannie du possible,
    par John Tanyi Nquah Lebui.
    Préface de Mary Ann Glendon.
    Postface de George Weigel.
    St. Augustine's Press, 2024.
    Broché, 330 pages.

    Filip Mazurczak est historien, traducteur et journaliste. Ses articles ont été publiés dans First Things, la St. Austin Review, l'European Conservative, le National Catholic Register et de nombreuses autres revues. Il enseigne à l'université jésuite Ignatianum de Cracovie.
  • Léon XIV : vers une restructuration nécessaire

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    D'Andrea Gagliarducci sur Monday Vatican :

    Léon XIV : vers une restructuration nécessaire

    3 août 2026

    Léon XIV est de retour au Vatican après un mois de vacances à Castel Gandolfo, et une série de décisions importantes l’attendent. Il ne s’agit pas toutes de questions urgentes, mais ses choix dans chacune d’entre elles nous en diront long sur la manière dont le pape entend façonner son pontificat.

    Ces décisions seront soumises à l’examen minutieux de nombreuses personnes, à commencer par celles qui, au Vatican, ont défendu les décisions du pape François et refusent de faire marche arrière.

    Le risque est que le pape se retrouve, dans un avenir proche, pris entre deux feux au sujet des nominations et de l’organisation de la Curie romaine. Vous entendrez peut-être même des rumeurs – dont certaines émaneront de personnes haut placées – faisant état d’un abandon ou d’une trahison du projet de réforme de la Curie du pape François, tel qu’il l’a exprimé dans sa constitution apostolique de 2022, *Praedicate Evangelium*.

    Alors, quelles sont ces décisions ?

    Tout d’abord, plusieurs chefs de dicastères ont déjà atteint l’âge de la retraite et devront être remplacés.

    Il s’agit du préfet du Dicastère pour les Causes des Saints, le cardinal Marcello Semeraro ; du préfet du Dicastère pour le Culte divin, le cardinal Arthur Roche ; du préfet du Dicastère pour la Promotion de l’unité des chrétiens, le cardinal Kurt Koch ; et du préfet du Dicastère pour les Laïcs, la Famille et la Vie, le cardinal Kevin Farrell.

    En novembre, le cardinal Lazzaro You, préfet du Dicastère pour le clergé, fêtera également ses 75 ans.

    Jusqu’à présent, Léon XIV a agi de manière cohérente dans tous les dicastères où il a été appelé à procéder à des renouvellements générationnels. La seule exception est le Dicastère de la Communication, où il a choisi Montse Alvarado, ancienne directrice des opérations d’EWTN, qui, à partir de novembre, sera chargée de superviser la machine complexe de la communication du Vatican.

    Pour le reste, il n’y a eu ni surprise majeure, ni même de décision bouleversante. Léon XIV a adopté une attitude plutôt discrète, ce qui s’avère efficace pour toutes les questions importantes.

    Des rumeurs laissent entrevoir un autre changement possible, cette fois au poste de secrétaire d’État.

    Il convient de mentionner à cet égard que l’actuel secrétaire d’État, le cardinal Pietro Parolin, jouit jusqu’à présent de la confiance absolue du pape et qu’il lui reste un peu plus de deux ans avant d’atteindre l’âge de 75 ans. Le pape pourrait toutefois souhaiter confier la direction de la Secrétairerie d’État à une personne de son choix.

    Les spéculations vont déjà bon train quant à l’identité du nouveau secrétaire d’État, mais on parle peu de ce que le cardinal Parolin pourrait faire. À 73 ans, toute nouvelle affectation serait incomplète, même avec une prolongation jusqu’à ses 77 ans, car il n’y aurait pas le temps de mener des réformes et d’agir.

    Il est toutefois possible que le cardinal Parolin remplace le cardinal Fernando Filoni, aujourd’hui octogénaire, au poste de Grand Maître de l’Ordre équestre du Saint-Sépulcre. Cette fonction, dotée d’une dimension internationale et diplomatique, constituerait une transition idéale vers la retraite.

    De plus, cela éviterait de nommer le cardinal Parolin à un poste où il ne pourrait pas mener à bien son mandat de cinq ans.

    En effet, le Saint-Siège préfère toujours que les prélats capables d’aller jusqu’au bout de leur premier mandat de cinq ans soient nommés à des postes de haut niveau, afin qu’ils puissent travailler en toute sérénité.

    Certains affirment que le cardinal Parolin pourrait être remplacé par l’archevêque Paul Richard Gallagher, l’actuel secrétaire du Vatican chargé des relations avec les États. Mais cela semble peu probable, étant donné que Mgr Gallagher a déjà 73 ans et ne resterait donc en fonction que deux ans avant de prendre sa retraite.

    C’est le moment des spéculations.

    On parle de plus en plus de Mgr Erik Varden comme nouveau préfet du Dicastère pour la promotion de l’unité des chrétiens. On évoque également le transfert du cardinal Mauro Gambetti de son poste d’archiprêtre de Saint-Pierre à celui d’évêque de Chieti. Il est également question de la nomination de Mgr Guido Marini au poste d’archiprêtre de la basilique Saint-Pierre.

    Mais il est assez difficile de faire la part des choses entre vœux pieux et informations avérées, car en réalité, on sait encore peu de choses sur la manière de gouverner de Léon XIV.

    C’est d’ailleurs pour cette raison que ces prochaines nominations – et elles auront bien lieu, certaines plus tôt, d’autres plus tard – sont si intéressantes.

    Jusqu’à présent, Léon a privilégié la continuité dans ses nominations, à la seule exception du Dicastère pour la communication.

    On peut citer l’exemple de l’archevêque Filippo Iannone, le successeur de Léon XIV au sein du Dicastère pour les évêques. Pour le Dicastère pour le développement humain intégral, Léon XIV a choisi une femme, sœur Alessandra Smerilli, qui en était déjà la secrétaire, et a promu le cardinal Fabio Baggio, sous-secrétaire, au poste de pro-préfet.

    Par cette décision, Léon XIV a maintenu le « quota féminin » du dicastère, mais a également mis fin à la répartition asymétrique des postes et des honneurs, car il était objectivement étrange que le sous-secrétaire d’un dicastère soit également cardinal.

    Reste à voir si le pape poursuivra cette tendance, en laissant les décisions à la vieille garde.

    Il convient de mentionner que le pape Léon XIV faisait lui-même partie de cette vieille garde – bien qu’il y soit entré tardivement –, ayant occupé pendant deux ans le poste de préfet du Dicastère pour les évêques.

    La confiance est générale quant à la capacité du pape à mener à bien les tâches liées à sa nouvelle fonction, mais il reste à voir si cette confiance sera justifiée par les faits.

    En attendant, le risque pour Léon est que toute nomination perçue comme perturbatrice sape l’autorité des cardinaux et des évêques, les conduisant à s’en prendre au pontificat et à susciter une opinion publique défavorable.

    Ce n’est pas que le pape se soucie de l’opinion publique, mais une partie de son mandat – tel qu’il le conçoit, sa mission – consiste à « faire baisser la tension » au sein de l’Église, à Rome et dans le monde entier. L’impact que ses décisions auront – sur les membres de la Curie à Rome et sur les fidèles – ne doit pas être sous-estimé.