(Source) Il s’appelle Timo Aytaç Güzelmansur. Il est né en 1977 à Antakya, l'Antioche de l’antiquité, où – selon les Actes des apôtres – les disciples de Jésus de Nazareth ont été appelés chrétiens pour la première fois.
Après s’être converti et avoir reçu le baptême il a étudié la théologie de 2000 à 2005 à Augsbourg, en Allemagne, puis à l’Université Pontificale Grégorienne, à Rome. Il a obtenu un doctorat de recherche à la Hochschule Sankt Georgen de Francfort, la faculté de théologie où Jorge Mario Bergoglio, quand il était encore un jeune jésuite, souhaitait compléter ses études.
Son “mentor” a été un autre jésuite, Christoph Tröll, grand expert de l’islam, très apprécié en raison de cette compétence par la conférence des évêques d’Allemagne et par Joseph Ratzinger lui-même qui fit appel à lui, en 2005, alors qu’il venait d’être élu pape, pour faire l’introduction de la session d’études annuelle destinée à ses anciens étudiants en théologie qui a lieu à Castel Gandolfo.
Dans cette interview, qui est reproduite ci-dessous, Timo Aytaç Güzelmansur ne nie pas la "dangerosité" d’une conversion dans un pays tel que la Turquie et à plus forte raison dans d’autres pays musulmans encore plus intolérants.
Mais il souligne que les conversions ne manquent pas, y compris celles qui ont lieu pour un motif très semblable au sien : la découverte que "Jésus nous a aimés au point de se donner pour nous sur la croix".
GÜZELMANSUR, UN MUSULMAN CONQUIS PAR JÉSUS
Interview accordée par Timo Aytaç Güzelmansur (Avvenire)
Q. – Comment vous êtes-vous converti au catholicisme ?
R. – J’ai commencé à me rapprocher de la foi chrétienne à l’âge de 18 ans, après avoir fait la connaissance, dans ma ville, Antakya, d’un chrétien qui est devenu un ami pour moi. Je viens d’une famille musulmane pas particulièrement religieuse et, en tout cas, j’ai reçu une instruction fondée sur des principes musulmans : mes parents appartiennent à la communauté alaouite.
Après avoir rencontré quelques chrétiens, j’ai commencé à lire la Bible et en particulier le Nouveau Testament. Et j’ai été immédiatement fasciné par la personne de Jésus. Cette fascination, qui me captive encore aujourd’hui, et la surprise (à cause de l’émerveillement) de savoir que Jésus m’aime au point d’avoir été crucifié et d’avoir donné sa vie pour moi, sont les raisons pour lesquelles je suis devenu chrétien.
Q. – De quelle manière les personnes de votre entourage ont-elles réagi à l’annonce de votre conversion au christianisme ?
R. – Il y a eu différentes sortes de réactions. Dans ma famille s’est manifestée une certaine inconscience de ce que signifiait le fait que l’un des enfants, âgé d’une vingtaine d’années, ait décidé de se faire baptiser. Probablement à cause d’un sentiment de honte, en raison de ma décision de ne pas beaucoup extérioriser les raisons de mon choix religieux, il s’est produit un certain éloignement entre mon père et moi, à tel point que j’ai dû, pendant un certain temps, quitter le domicile de mes parents et émigrer en Turquie orientale. Selon certains de mes amis, je n’étais plus le même. En fait, ils me traitaient comme un renégat et ont rompu tout contact avec moi.
Q. – Pourquoi, au moment de vous faire baptiser, avez-vous décidé de prendre le nom de Timothée
R. – À peu près deux ans après avoir commencé à m’intéresser au christianisme, j’ai pris la décision de me faire baptiser. Un prêtre des Petits Frères de Jésus m’a préparé au baptême. Le 6 janvier 1997 j’ai été baptisé, sous le nom de Timothée, dans ce qui était alors la cathédrale du vicariat apostolique d’Anatolie, dans la ville de Mersin. Mon baptême a été célébré dans l’après-midi, en présence d’un petit nombre de personnes.
Ce nom, c’est moi qui l’ai choisi, personnellement, parce que Timothée était un disciple de saint Paul. Timothée était originaire d’Iconium, qui est aujourd’hui la ville turque de Konya. Lorsqu’il a commencé, avec Paul, à évangéliser l’Anatolie, il était jeune comme moi quand j’ai demandé le baptême. Dans une lettre, Paul a écrit à Timothée : “Que personne ne méprise ton jeune âge. Au contraire, montre-toi un exemple pour les croyants, par la parole, la conduite, la charité, la foi, la pureté” (1 Tm 4, 12).
Q. – Quel est l'aspect du christianisme qui vous a le plus frappé ?
R. – Je me suis converti au christianisme à cause du Christ ! Comme je l’ai déjà dit, ce qui me fascine encore actuellement, c’est l’amour de Jésus pour les hommes. Il nous a aimés au point de se donner pour nous sur la croix. Si Jésus donne sa vie pour moi, comment puis-je répondre ? Pour moi cela constitue la question fondamentale. Et il m’a paru logique de répondre à cet amour en suivant le Christ et en recevant le baptême.
Q. – Y a-t-il des aspects de l'islam que vous considérez comme positifs ?
R. – L’islam n’est pas une religion homogène. On y rencontre de nombreux courants religieux ainsi que différentes empreintes culturelles et les uns comme les autres sont présentés comme musulmans.
Par exemple je trouve formidable le fait que l’islam ne fasse pas de différences entre les races ou de discriminations reposant sur la couleur de la peau : tous les hommes sont traités comme des frères. En particulier chez les alaouites, la communauté musulmane à laquelle appartiennent mes parents, l’amour du croyant envers Dieu et envers les hommes est mis en évidence.
Toutefois il y a différents aspects de l’islam que je ne peux pas accepter, comme, par exemple, le rapport entre homme et femme, le rapport avec la force qui n’est pas clair, le concept souvent cité de “guerre sainte”.
Q. – Une coexistence pacifique entre les chrétiens et les musulmans est-elle possible ?
R. – Oui, je pense que c’est possible, même si j’ai l’impression que, aussi bien en Europe qu’en Turquie, chaque communauté ne connaît pas grand-chose de l’autre. Bien souvent nous vivons les uns près des autres mais pas l’un avec l’autre. Il faut que nous montrions davantage d’intérêt pour la vie des autres en nous communiquant nos expériences religieuses. Dans la mesure où nous sommes des personnes à la recherche de la volonté de Dieu, il y a beaucoup de défis globaux que nous ne pouvons relever qu’ensemble.
Il me semble que le poids de l’Histoire continue à peser sur nous et sur nos possibilités de nous connaître mutuellement. En tout cas le moment est venu - comme l’a dit le concile Vatican II dans le document "Nostra ætate" à propos des religions – de laisser le passé de côté pour chercher à nous comprendre sincèrement et réciproquement et à soutenir ensemble la promotion et la défense des droits sociaux, qui sont des biens moraux ; parmi ces droits, la paix et la liberté pour les hommes ne sont pas les derniers. Il faut que nous ayons le courage de nous rapprocher les uns des autres.
Q. – Depuis votre observatoire allemand, constatez-vous une augmentation des conversions de l'islam au christianisme ?
R. – En Allemagne environ deux cents personnes originellement musulmanes sont baptisées chaque année dans l’Église catholique. On ne sait pas quel est le nombre de nouveaux chrétiens de confession protestante qui proviennent de l'islam parce qu’il n’existe pas de statistiques sur ce point.
Les gens qui abandonnent l'islam ont des motivations différentes au moment où ils décident d’accomplir cette démarche, qui est dangereuse. Certains d’entre eux disent : Mahomet a été un homme politique et religieux trop violent et cette violence s’est également transmise dans le Coran. D’autres, pour leur part, perçoivent les communautés arabes où l'islam est majoritaire comme très arriérées. D’autres encore ont abandonné l’islam parce qu’ils sont venus vivre en Occident et qu’ils veulent s’y intégrer complètement : selon eux, une démarche fondamentale consiste à accepter la croyance de la majorité, autrement dit le christianisme.
Mais surtout il y a des musulmans à la religiosité profonde qui sont à la recherche de Dieu et qui, pour cette raison, trouvent dans le christianisme un Dieu qui les aime et qui leur offre la paix et un accueil. Grâce à leur rencontre avec le Christ ils découvrent une image de Dieu que, bien évidemment, ils ne peuvent pas trouver à travers l’islam.
Q. – En Italie la situation actuelle du christianisme en Turquie est connue surtout à cause de deux faits graves, l’assassinat du prêtre Andrea Santoro et celui de l’évêque Luigi Padovese. Comment vivent les chrétiens dans votre pays d'origine, la Turquie ?
R. – C’est vrai, il y a malheureusement eu en Turquie, dans le passé récent, des vagues de violence contre les chrétiens qui n’ont pas été combattues. Je n’ai pas connu personnellement le père Santoro, mais j’ai fréquenté entre 1998 et 1999 l’église Sainte-Marie de Trabzon où il a été assassiné de manière barbare en 2006. D’autre part j’ai été le référent personnel de l’évêque Luigi Padovese dans la ville d’Iskenderun. Son assassinat par son chauffeur me laisse encore aujourd’hui stupéfait. À cette série de meurtres il faut ajouter ceux de trois chrétiens protestants et celui du journaliste arménien Hrant Zaehlen.
Depuis que ces événements se sont produits, les chrétiens qui vivent en Turquie se sentent de plus en plus mal à l’aise. L’humeur sociale du pays offre une grande variété de situations : cela va des comportements de voisinage amical jusqu’à des infractions hostiles. En fonction de l’endroit où l’on habite en Turquie, on peut vivre toutes ces situations. Dans la ville de Malatya, où trois chrétiens protestants ont été assassinés en 2007, encore aujourd’hui aucun Turc ne reconnaît qu’il est chrétien. Alors qu’à Antakya, au contraire, les représentants de l’État eux-mêmes se réjouissent des bons rapports qui existent entre les musulmans, les chrétiens et les juifs.
Q. – Existe-t-il, dans l'islam d’aujourd’hui, une attention plus grande que par le passé à la démocratie, aux droits de l’homme et à la liberté religieuse ?
R. – Lorsque les soulèvements désignés sous le nom de révolutions arabes ont éclaté, personne ne pouvait prévoir quelles dynamiques elles allaient déchaîner. Beaucoup de gens, en Égypte, en Tunisie, à Bahreïn et ailleurs, sont descendus dans la rue parce qu’ils étaient conscients qu’ils ne pouvaient plus se laisser exploiter par le pouvoir de l’État. Des hommes, des femmes, des jeunes, se sont soulevés pour défendre leurs droits et pour obtenir davantage de liberté.
Dans ce contexte aussi, les différentes traditions culturelles ont conditionné la vie politique et sociale de chaque pays. Je ne pense pas que la démocratie se situe aux antipodes par rapport à l’islam. Même si, en ce moment, il n’y a pas de bonnes nouvelles en provenance de la Turquie, nous devons nous rappeler que, dans ce pays, il y a une démocratie qui fonctionne, avec une population majoritairement musulmane. Je ne crois pas que la majorité de la population turque acceptera la charia comme système d’état. Ce qui est nécessaire, c’est davantage de formation et d’éducation. Nous avons besoin de voix musulmanes courageuses qui s’opposent au fondamentalisme afin de créer une liberté individuelle qui s’inspire des canons musulmans.
(Interview réalisée par Lorenzo Fazzini. Avec la collaboration d’Antonio Ripamonti)
source : http://chiesa.espresso.repubblica.it/articolo/1350595?fr=y où sont évoqués sept autres récits de conversions.