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Pourquoi il faut prier le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson

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De Denis Crouan sur le site "Pro liturgia" :

« La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson. » (Lc 10, 2).

Si l’on écoute attentivement cette parole de l’Évangile, on remarque que Jésus parle de moisson abondante mais pas du tout d’un grand nombre d’ouvriers. Toutefois, il précise que les ouvriers peuvent et doivent être demandés à Dieu sans pour autant nous assurer que l’actuel manque d’ouvriers sera suivi d’un excédent de travailleurs. Il ne nous garantit, pour ainsi dire, qu’un « service minimum » qui - comme tout ce qui peut être obtenu de Dieu - reste toujours lié à une grâce.

Il y a quelque temps, un évêque d’Allemagne du nord déclarait avec un désarmant sérieux épiscopal qu’il n’était plus nécessaire de prier pour les prêtres ; il ajoutait qu’il a été suffisamment démontré que cela ne servait à rien.

À l’évidence non seulement cet évêque ne fait pas confiance à la parole de Jésus, mais en plus il ne l’écoute plus... Si toutefois il l’a un jour écoutée. Selon le jugement de cet évêque qui se croyait dans le vent en reprenant un slogan éculé des années 1968 et de la « théologie de la libération », la prédication de l’Évangile était vouée à l’échec dès le départ, Jésus lui-même n’ayant trouvé que douze « ouvrier » pour aller travailler à sa suite.

Douze pour convaincre le monde entier ! Certes, du point de vue des normes modernes du marketing, c’est totalement irréaliste. Et pourtant... En d’autres termes, le nombre relativement réduit d’ « ouvriers » a été voulu par Jésus dès le commencement de sa mission terrestre ; de même qu’était voulue leur stricte dépendance de la grâce de Dieu et de la prière : « Priez le maître de la moisson… ».

L’Église n’a jamais été et n’est toujours pas (malgré une bureaucratie productive de documents) une organisation fonctionnant sur la base d’une « planification du personnel » et d’un « plan d’entreprise » ; Jésus n’a pas demandé à ses disciples de nommer un directeur des ressources humaines. L’Église est et restera donc toujours totalement entre les mains de Dieu ; et puisqu’elle est d’origine divine, elle ne pourra compter que sur elle-même... A cet égard, elle n’est tout simplement pas de ce monde et c’est tant mieux.

Certains peuvent soutenir qu’il n’y pas si longtemps, il y avait davantage de prêtres. C’est parfaitement exact. Cependant, il faut ajouter qu’il y avait aussi beaucoup plus de croyants. Si l’on met le nombre actuel de prêtres en rapport avec le nombre de catholiques qui pratiquent encore aujourd’hui, on constate alors qu’il n’y a, proportionnellement, pas moins de prêtres qu’il y a 50 ans. En d’autres termes, la pénurie de prêtres est un mythe. En vérité, ce ne sont pas les prêtres qui font défaut mais les croyants. Si le nombre de croyants devait augmenter, il n’y a aucun doute que le Seigneur susciterait plus de vocations sacerdotales. Quand nous déplorons le manque de prêtres, nous oublions généralement de voir que le sacerdoce ne germe pas sur un sol rendu stérile en raison du manque de foi, mais sur le sol fertile des communautés croyantes.

Combien de fois, il y a une cinquantaine d’années, n’a-t-on pas entendu de la bouche de certains prêtres alors avant-gardiste que la diminution du nombre de prêtres était une chance pour l’Église car elle obligera les fidèles « à se prendre en mains » et à s’engager pour dynamiser les paroisses qui, enfin décléricalisées, deviendront véritablement vivantes et attractives comme l’étaient les premières communautés chrétiennes. Qu’ils étaient naïfs ces prêtres qui tenaient de tels propos et ces laïcs qui rêvaient de s’engager dans cette Église de l’avenir radieux !

La soi-disant « Église du peuple » a presque complètement disparu - si toutefois elle a un jour existé -. Nos diocèses, avec leurs « secteurs interparoissiaux » et leurs « fêtes de la joie », avec leurs « dimanche autrement » et leurs « messes qui prennent leur temps », sont devenus des zones de mission et le seront de plus en plus dans un avenir proche.

En Europe, en terre de vieille chrétienté, l’Église devient une diaspora de catholiques : les paroisses ayant leurs propres prêtres achèvent de disparaître, surtout dans les zones rurales ; des croyants de moins en moins nombreux et de plus en plus dispersés et isolés sont pris en charge par quelques prêtres... quand ceux-ci ne s’épuisent pas dans des réunions de secteurs et des activités aussi stériles que chronophages. Le petit nombre de croyants trouve ainsi son équivalent naturel dans le plus petit nombre de prêtres et vice-versa.

Jaillit alors, chez certains, l’idée lumineuse d’abolir le célibat sacerdotal afin de susciter davantage de vocations et ainsi avoir plus de prêtres au service de croyants de moins en moins nombreux. Lumineuse, cette idée ? Non : totalement absurde. Du moins aussi absurde que l’idée de consacrer des hommes mariés - les « viri probati » - telle qu’elle avait été envisagée lors du synode sur l’Amazonie (dont, soit dit en passant, il ne reste déjà plus de traces). L’idée des « viri probati » n’est intéressante qu’aux yeux de ceux qui n’ont toujours pas compris que l’urgence est de ré-évangéliser des pays entiers et non de créer un nouveau type de service.

En 2011, le pape Benoît XVI avait clairement montré la voie à suivre en disant expressément, dans son discours prononcé à Fribourg-en-Brisgau (D), que l’Église devait être constamment être tenue éloignée de la « mondanisation » : elle devait être et se montrer comme le lieu du sacré par excellence et s’éloigner de tout ce qui, de près ou de loin, semble avoir des attaches avec le profane. Se tenir éloigné de la « mondanisation » : n’est-ce pas là que se trouve la solution qui permettrait d’augmenter le nombre de croyants et, par ricochet, le nombre de prêtres ?

Une église sécularisée, que ce soit par le genre de liturgies qu’elle propose et par la tenue relâchée de ses ministres, n’est bonne à rien ; et certainement pas à la proclamation de la foi. Dans une Église sécularisée, où tout est édulcoré et banalisé, la foi finit toujours par apparaître superflue. C’est exactement ce vit en Europe où chaque paroisse présente des structures dont le nombre augmente au fur et à mesure que diminue la spiritualité et où des liturgies aléatoires sont célébrées dans des sanctuaires transformés réceptacles de l’inculture et du mauvais goût. Dans un tel contexte, l’ordination de « viri probati » conduirait à une sécularisation du sacerdoce qui ne ferait qu’accélérer la régression de la foi à laquelle nous assistons.

Interrogeons-nous sur la différence qu’il y aurait entre un « vir probatus » et un prêtre ? On pourrait imaginer qu’un « vir probatus » est une sorte de « super-diacre » permanent. Or, si l’on prend au sérieux le diaconat permanent tel qu’il a été redécouvert par le concile Vatican II, on comprend immédiatement que les « viri probati » ne peuvent pas être assimilés à des « super-diacres ». Le diacre permanent relève d’une vocation spécifique qui ne se confond pas avec celle du sacerdoce. Le diaconat permanent n’est ni une « étape d’attente » en vue du sacerdoce, ni un « lot de consolation » pour celui qui aurait bien aimé être prêtre mais a finalement préféré fonder une famille. De plus, si des diacres permanents finissaient par être ordonnés prêtres, le service diaconal disparaîtrait de l’Eglise et serait vu comme une « parenthèse ».

On s’est parfois employé à présenter les « viri probati » ni comme des clercs ni comme des diacres permanents, mais comme des laïcs jugés « convenables », c’est-à-dire des hommes ayant « fait leurs preuves » dans le mariage comme dans la vie communautaire. Très bien... sauf que le mariage est quelque chose de complètement différent du sacerdoce et qu’un bon mari ne devient pas nécessairement un bon prêtre ni un bon prêtre un bon époux.

Bien sûr, tout fidèle compétent peut servir l’Église en tant que conférencier ou conseiller paroissial ; mais cela ne signifie pas qu’il soit qualifié pour embrasser la prêtrise. Au contraire ! Le danger de favoriser un « ministère fonctionnel » dont la conséquence ne serait qu’une sécularisation encore plus poussée de la prêtrise et donc de toute l’Église demeure d’actualité.

Enfin, l'assouplissement du célibat par les « viri probati » signifierait une plus grande sécularisation de l’Église. Le problème d’un clergé non célibataire s’est posé au début du Moyen Âge et a conduit à un déclin sans précédent de l’Église. L’abstinence conjugale était imposée au clergé marié selon la pratique chrétienne primitive, mais en réalité c’était le contraire qui est arrivé : l’adultère et « mariages pacifiques » - c’est-à-dire le concubinage - avaient fini par devenir endémiques et bon nombre de prêtres négligeaient totalement l’abstinence. L’Église a donc dû composer avec un clergé dont les comportements étaient tellement problématiques que seule la réforme grégorienne des Xe et XIe siècles, avec l’obligation du célibat sacerdotal, a pu la sortir de la situation dans laquelle elle s’enfonçait. Avec des prêtres acceptant librement de vivre le célibat que Jésus lui-même avait vécu, l’Église a de nouveau prospéré : le programme de « démondanisation » fut donc déjà un succès complet à l’époque.

Bien sûr, depuis le Moyen Âge, la situation a changé ; mais celui qui veut introduire aujourd’hui des « viri probati » ou qui veut abolir le célibat sacerdotal aura à gérer la situation de couples divorcés demain. Et quiconque soulève des objections au célibat sacerdotal en le mettant en parallèle avec la crise des abus sexuels a tout avantage à se référer à des études sérieuses et à des statistiques claires : l’écrasante majorité des agresseurs sexuels dans nos sociétés est à chercher du côté des hommes mariés, des pères de familles, et non prêtres célibataires.

En clair, le renouveau de l’Église en Europe ne peut se faire ni par l’abolition du célibat sacerdotal, ni par la reconnaissance de « viri probati », ni par la multiplication d’expériences liturgiques supposées plaire aux fidèles et leur donner l’envie de rester dans l’Église. Le renouveau a besoin d’une « démondanisation » radicale tant de l’Église (1) que du clergé ; une « démondanisation » venant s’appuyer sur une sérieuse évangélisation. À la suite de quoi nous pouvons être sûrs que le Seigneur enverra à nouveau plus d’ouvriers dans sa vigne... à notre demande.

(1) Extraits du discours de Benoît XVI à Fribourg-en-Brisgau : « (...) L’Église doit toujours de nouveau vérifier sa fidélité à cette mission. Les trois évangiles synoptiques mettent en lumière différents aspects du mandat de cette mission : la mission se base d’abord sur l’expérience personnelle : « Vous êtes témoins » (Lc 24, 48) ; elle s’exprime en relation : « De toutes les nations faites des disciples » (Mt 28, 19) ; elle transmet un message universel : « Proclamez l’Évangile à toute la création » (Mc 16, 15). Cependant, à cause des prétentions et des conditionnements du monde, ce témoignage est toujours obscurci, les relations sont aliénées et le message est relativisé. Si ensuite l’Église, comme le dit le Pape Paul VI, « cherche à se rendre conforme à l’idéal que le Christ lui propose, du même coup se dégage tout ce qui la différencie profondément du milieu humain dans lequel elle vit et qu’elle aborde ». Pour réaliser sa mission, elle devra prendre continuellement distance de son milieu, se « dé-mondaniser » pour ainsi dire.
(...) Nous n’avons rien à donner à Dieu, nous ne pouvons que lui présenter nos péchés. Il les accepte et se les fait Sien, et Il nous donne lui-même et Sa gloire en échange. C’est là un échange vraiment inégal qui se déploie dans la vie et les souffrances du Christ. Il devient pécheur, se charge du péché ; Il prend ce qui est nôtre et nous donne ce qui est le Sien. Mais continuant à réfléchir et à vivre dans la foi, il devient évident que nous ne Lui donnons pas uniquement le péché, mais qu’Il nous autorise, qu’Il nous donne une force intérieure pour Lui pour donner également du positif : notre amour Lui donne, de manière positive, l’humanité. Il est clair, naturellement, que ce n’est que grâce à la bonté de Dieu, que l’homme, le mendiant, reçoit la richesse divine, que Dieu peut donner quelque chose, que Dieu nous rend acceptable le cadeau en nous rendant capables d’être pour Lui des offrants.

L’Église se doit elle-même totalement à cet échange inégal. (...) Elle est là où vraiment elle est elle-même, toujours en mouvement, se mettant continuellement au service de la mission, qu’elle a reçue du Seigneur. C’est pourquoi elle doit toujours s’ouvrir aux préoccupations du monde -auquel elle appartient-, se consacrer sans réserve à elles, pour continuer et rendre présent l’échange sacré qui a commencé avec l’Incarnation. Cependant, dans le développement historique de l’Église se manifeste aussi une tendance contraire : c’est celle d’une Église qui est satisfaite d’elle-même, qui s’installe dans ce monde, qui est autosuffisante et s’adapte aux critères du monde. Elle donne assez souvent à l’organisation et à l’institutionnalisation, une importance plus grande qu’à son appel à l’ouverture vers Dieu, qu’à l’espérance du monde pour l’autre. Pour correspondre à sa véritable tâche, l’Église doit toujours de nouveau faire l’effort de se détacher de sa « mondanité » pour s’ouvrir à Dieu. C’est ainsi qu’elle suit les paroles de Jésus : « Ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde » (Jn 17, 16), et c’est ainsi qu’Il se donne au monde. (...) »

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