De George Weigel sur le NCR :
Le Vatican et la Russie
COMMENTAIRE : Le monde d'aujourd'hui a désespérément besoin d'un leadership moral sérieux. Ce pouvoir de témoignage moral est le seul véritable pouvoir dont dispose le Saint-Siège en politique internationale.
16 septembre 2026
L'archevêque Paul Gallagher, le « ministre des Affaires étrangères » du Saint-Siège (dont le titre officiel est Secrétaire pour les Relations avec les États et les Organisations internationales), s'est rendu à Moscou du 24 au 28 août, où il a rencontré de hauts responsables du régime de Poutine et de l'Église orthodoxe russe. Les réactions à cette visite ont été mitigées.
Un de mes amis ukraino-américains, présent en Ukraine à ce moment-là, a qualifié cette visite de « surréaliste » — peut-être parce que les Russes ont marqué la mission diplomatique de l'archevêque non pas par des gestes de paix, mais en intensifiant leurs frappes meurtrières de missiles et de drones contre des cibles civiles à Kiev et dans d'autres villes ukrainiennes.
Le chef de l'Église grecque-catholique ukrainienne, le grand-archevêque Sviatoslav Chevtchouk (que les Russes auraient assassiné si leur guerre éclair contre Kiev avait réussi en février 2022), a salué l'appel de Mgr Gallagher à des négociations pour mettre fin à l'agression russe. Il a toutefois comparé cette visite à « une descente aux Enfers, lorsqu'un sermon sur la résurrection des morts résonne depuis les profondeurs de l'Hadès ».
Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, s'est montré beaucoup plus optimiste. Dans ses déclarations après sa rencontre avec Mgr Gallagher, M. Lavrov, selon un article d'ACI Stampa, « a noté avec satisfaction que, malgré les profonds changements survenus dans le contexte géopolitique… les relations entre la Fédération de Russie et le Vatican continuent d'être marquées par la confiance, l'amitié et le pragmatisme ». M. Lavrov a également déclaré avoir remercié ses collègues du Saint-Siège « pour leur position équilibrée sur la situation en Ukraine et dans les zones environnantes ».
M. Lavrov est un menteur expérimenté et raffiné, qu'il ne faudrait pas croire s'il annonçait que le soleil se lèvera à l'est demain matin. Néanmoins, son choix de mots est instructif, ne serait-ce que pour démontrer ce qu'il pensait pouvoir se permettre en présence d'un très haut responsable du Vatican.
Un « contexte géopolitique » modifié ?
Voilà qui bat tous les records d'euphémisme pour décrire la brutale guerre d'agression de la Russie contre l'Ukraine et sa guerre hybride contre les alliés européens de l'Ukraine (enfin reconnue comme telle début septembre par la ministre allemande de l'Intérieur). Et que vient faire cette allusion au « pragmatisme » ? M. Lavrov suggérait-il que la diplomatie du Saint-Siège est dénuée de principes ou de fondements moraux ?
Quant à la « position équilibrée du Vatican sur la situation en Ukraine et dans les zones environnantes », il s'agissait d'une autre insulte tacite, suggérant que Mgr Gallagher, le cardinal Pietro Parolin (secrétaire d'État du Saint-Siège) et le pape Léon XIV ne comprennent pas qui a envahi qui en février 2022, et dans quel but.
La diplomatie du Vatican doit parfois endurer de telles prévarications éhontées pour atteindre des objectifs humanitaires, tels que la libération de prisonniers de guerre ou le retour des enfants ukrainiens kidnappés par la Russie. Cependant, cette tolérance a un prix si ces mensonges restent indéfiniment sans réponse.
Mgr Gallagher a également rencontré le métropolite Antoine de Volokolamsk, responsable des « relations extérieures » (c'est-à-dire à la fois de l'œcuménisme et des relations internationales) de l'Église orthodoxe russe. Dans une interview accordée à Vatican News après son séjour en Russie, Mgr Gallagher a déclaré qu'il existait « une relation très cordiale et fraternelle » entre « le métropolite Antoine et le Saint-Siège ». L'archevêque a reconnu qu'« une divergence de vues subsiste sur certaines questions », notamment sur la situation internationale, « mais en même temps, nous cherchons à nous encourager mutuellement à suivre la voie de l'Évangile », concluant que la rencontre avait été globalelement « très encourageante ».
Deux semaines et demie avant la mission de Mgr Gallagher à Moscou, j'ai publié une chronique dans le Wall Street Journal, consacrée au nouveau livre du patriarche Cyrille, chef de l'Église orthodoxe russe. Dans son ouvrage, Cyrille défend la guerre de Poutine en Ukraine en des termes que l'on ne peut qualifier que d'hérétiques et de blasphématoires — un avis qui n'est pas seulement le mien, mais aussi celui du patriarche œcuménique Bartholomée de Constantinople, premier parmi ses pairs au sein du leadership de l'Orthodoxie orientale. Dans cette chronique, je soulignais une évidence aveuglante : face à Cyrille, les responsables du Vatican n'ont pas affaire à un chef religieux, mais à un homme de paille du Kremlin qui a subordonné son Église au pouvoir de l'État russe et trahi l'Évangile au passage.
Il semble fort peu probable que le métropolite Antoine, qui doit son poste à Cyrille, soit d'un autre avis que le patriarche. Dès lors, comment une « relation très cordiale et fraternelle » est-elle possible dans de telles circonstances ? Une telle suggestion ne retarde-t-elle pas encore le jour où une véritable conversation théologique œcuménique avec l'Orthodoxie russe sera possible ?
Le monde d'aujourd'hui a désespérément besoin d'un leadership moral sérieux : un leadership qui transcende le « pragmatisme » et dit la vérité au pouvoir. Ce pouvoir de témoignage moral est la seule force réelle dont dispose le Saint-Siège sur la scène politique mondiale. La réflexion romaine sur la diplomatie du Vatican devrait commencer par ce fait, et nulle part ailleurs.
(Lien d'origine de l'article : https://www.ncregister.com/commentaries/weigel-vatican-russia )