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Le pape et la Chine : "Pékin instrumentalise à son profit un dialogue à sens unique"

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Une tribune de  sur le site du Figaro Vox :

Visite du pape en Mongolie: «Avec le Vatican, la Chine instrumentalise à son profit un dialogue à sens unique»

Docteur en histoire et professeur au lycée militaire de Saint-Cyr, auteur de nombreux ouvrages remarqués, Frédéric Le Moal a notamment publié Les divisions du pape. Le Vatican face aux dictatures, 1917-1989, Perrin, 2016.


À l'occasion de son voyage apostolique en Mongolie, le pape François a adressé plusieurs messages aux dirigeants de la Chine, d'abord en les saluant alors que son avion survolait le territoire de la RPC, puis en appelant les fidèles chinois à «être de bons chrétiens et de bons citoyens». Ces signaux, positifs du point de vue de Pékin, s'inscrivent dans la politique de la main tendue menée par le pape argentin en direction d'un État qui, depuis sa fondation en 1949, non seulement n'a cessé de persécuter l'Église mais a mis en place une politique religieuse visant à réaliser le rêve de tous les totalitarismes: la création d'une Église catholique nationale, sous le contrôle de l'État, et coupée de Rome. En effet, et dans ce but précis, Mao créa dès 1951 un Bureau pour les affaires religieuses dont dépend, depuis 1957, l'Association patriotique des catholiques chinois (APCC), organisme chargé du contrôle de l'Église. L'une de ses tâches consiste en la désignation pure et simple d'évêques dits patriotiques par le gouvernement communiste, autrement dit schismatiques car séparés du Siège apostolique. Si l'on ajoute à ces dizaines d'évêques estampillés communistes les persécutions contre les biens et les personnes, on comprend l'intensité du problème auquel se heurte la papauté. La situation est encore plus compliquée par le fait que le Saint-Siège n'a jamais reconnu la RPC et maintient sa représentation diplomatique avec Taïwan.

La situation de l’Église en Chine ressemble à s'y méprendre à celle que connut la papauté dans ses relations avec le bloc soviétique.

Frédéric Le Moal

Cela étant, le pape François a opté pour une politique de dialogue qui s'est concrétisée par la signature d'un accord secret en 2018. Par ce texte, plus un modus vivendi qu'un concordat en bonne et due forme, Rome régularise les évêques schismatiques, admet un processus «démocratique» pour l'élection des évêques, et opte pour une collaboration avec les autorités dans le choix des futurs titulaires de diocèse. À y regarder de près, cette situation ressemble à s'y méprendre à celle que connut la papauté au moment de la Guerre froide, dans ses relations avec le bloc soviétique. On l'a oublié, mais les régimes de l'Est menaient, à différentes échelles, de violentes politiques antireligieuses, persécutant les fidèles, arrêtant prêtres et même évêques, parfois remplacés par des affidés du régime.

Pourtant, après la phase intransigeante dans le combat anticommuniste du règne de Pie XII, la papauté opéra un changement diplomatique majeur en s'engageant dans une politique de dialogue avec les États communistes, dite Ostpolitik. Cette nouvelle approche, en phase avec la période de Détente que connut alors le conflit Est-Ouest ainsi qu'au vent progressiste soufflant sur l'Église conciliaire, correspondait à la personnalité des deux pontifes qui la mirent en place, Jean XXIII (1958-1953) et surtout Paul VI (1963-1978). Souvent critiquée par l'aile la plus à droite du catholicisme, elle s'appuyait sur ce principe de réalisme qui imprègne la diplomatie du Vatican et la rend souvent incompréhensible. L'Église s'est en effet toujours accommodée des régimes en place du moment où lui sont laissés l'espace et la liberté nécessaires à la réalisation de sa mission sur terre. Et elle a appris, depuis l'époque napoléonienne, à composer avec un État qui lui est hostile. Le cardinal Consalvi, secrétaire d'État de Pie VII, disait précisément: «Le problème que nous devons résoudre n'est pas d'éviter toute sorte de mal mais de trouver le moyen de souffrir le moins possible.»

Le Vatican était confronté à un terrible dilemme: soit la confrontation directe avec le système totalitaire et les catacombes pour les fidèles, soit le dialogue avec le bourreau afin de le convaincre de ne pas frapper.

Frédéric Le Moal

Notons bien que Paul VI n'était pas plus procommuniste que Pie XII n'avait été pronazi. Mais, il se trouvait, comme son prédécesseur de la Seconde Guerre mondiale dont il fut le proche collaborateur, confronté à un terrible dilemme: soit la confrontation directe avec le système totalitaire et les catacombes pour les fidèles, soit le dialogue avec le bourreau afin de le convaincre de ne pas frapper. Paul VI opta sans réserve pour une négociation qui déboucha sur des accords avec trois États communistes: la Hongrie, la Yougoslavie et la Pologne, centrés sur la question fondamentale de la nomination des évêques. Fondamentale car les régimes marxistes savaient que frapper le berger revenait à désorganiser le troupeau et qu'un diocèse sans évêque périclite à coup sûr.

Le pape ne s'arrêta pas, puisqu'il reçut au Vatican plusieurs dirigeants communistes pourtant persécuteurs de l'Église. Il ne tint pas compte des critiques venues des épiscopats des pays de l'Est, vent debout devant ces accords dans lesquels ils voyaient davantage une compromission qu'un compromis, négociés par des fonctionnaires curiaux ignorant les réalités locales. C'est d'ailleurs une posture identique qu'a adoptée le cardinal Zen, ancien archevêque de Hong Kong, pourfendeur implacable de l'accord de 2018 avec Pékin dans lequel il voit l'œuvre du cardinal secrétaire d'État, Mgr Parolin, et le fruit de la «naïveté» du pape François. Pour eux, il est vain de discuter avec des tortionnaires.

L'histoire du XXe siècle nous enseigne que ce type d'État n'a cure des accords signés, ne peut tolérer l'existence d'une structure autonome comme l'Église catholique.

Frédéric Le Moal

Alors certes, l'histoire semble se répéter. Sans nul doute, la démarche de Paul VI était justifiée afin de préserver au mieux les fidèles, de garder le contact avec eux et de trouver un modus non moriendi (une manière de ne pas mourir). Le problème se situait, comme de nos jours dans le dossier chinois, sur les faibles résultats obtenus à la suite de ces discussions, lesquelles ne mirent jamais fin à l'oppression antireligieuse, et encore moins à l'instrumentalisation politique que Moscou et ses satellites en faisaient, pour mieux capter à leur profit le prestige du Vatican. Il fallut le souffle de Jean-Paul II, armant son propre dialogue avec les communistes d'une offensive religieuse d'envergure, pour fragiliser de l'intérieur ces régimes oppressifs. Et il faut bien se rendre à l'évidence, les informations arrivant de Chine indiquent qu'autant les persécutions que le processus de sinisation et de communisation des structures ecclésiastiques se poursuivent sans connaître de ralentissement. En vérité, face à un pouvoir aussi brutal et déterminé que le régime chinois, la voie est étroite pour l'Église. L'histoire du XXe siècle nous enseigne que ce type d'État n'a cure des accords signés, ne peut tolérer l'existence d'une structure autonome comme l'Église catholique et instrumentalise à son profit un dialogue à sens unique. Pour autant, comme le disait avec justesse le cardinal Pacelli, futur Pie XII: «Le martyr ne se décrète pas depuis Rome.»

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