DAENS, le retour.

A partir de ce mercredi 11 mars, une trentaine de salles de cinéma mettent à l’affiche le film de Stijn Coninx consacré à l’abbé Adolf Daens (1839-1907) et à son action, à Alost, en faveur des travailleurs des filatures, exploités et réduits à la misère.
Le film est superbe et ses qualités plastiques méritent incontestablement le détour. C'est à juste titre qu'il a été retenu à Hollywood parmi les cinq meilleurs films étrangers… en 1993 !
Une première question se pose : pourquoi ce film revient-il sur nos écrans trente-quatre ans après sa sortie ? Stijn Coninx déclare dans La Libre Belgique (11 mars 2026) que « le film peut ouvrir une discussion actuelle sur les conditions de travail ». Il ajoute : « Qui va donner à manger à tous ces enfants ? c’est une phrase qui résonne encore dans beaucoup de pays et même dans certaines familles en Belgique. » Certes, dans beaucoup de pays existent encore des travaux pénibles, malsains, mal rémunérés mais, en Belgique, nous n’en sommes plus aux conditions de vie du XIXe siècle. Tous les économistes estiment que notre pouvoir d’achat a doublé depuis 1990[1] et que le risque de pauvreté a diminué[2]. De plus, toute une série d’organismes publics et privés sont là pour subvenir aux besoins essentiels des plus défavorisés. Pour mourir de faim, chez nous, il faut le vouloir mais Stijn Coninx persiste et évoque la « misère » réelle d’aujourd’hui c’est-à-dire le « burn out ». Pour traiter de ce mal réel et répandu, il faudrait un autre film, dans un autre cadre.[3] La misère à laquelle se confronte Daens est celle d’autres pays où le film a peu de chances d’être projeté. Alors, pourquoi ce retour chez nous ? La veille de la manifestation nationale du 12 mars pour bien persuader les manifestants que rien n’a changé ? Tocqueville a bien montré que plus une société est égalitaire et plus la moindre inégalité devient insupportable.[4] A chaque manifestation nationale, on entend cette plainte : pourrai-je emmener mes enfants en vacances ? On manifeste aujourd’hui, non pour survivre mais pour gagner plus et travailler moins. Alors, pourquoi ressortir ce film maintenant ? On peut tenter une autre explication vu qu’à l’approche de Pâques, il est de coutume, notamment sur certaines chaînes de télévision, de donner des leçons à l’Eglise. Daens servirait-il à décrire l’Eglise dont tout un chacun rêve ou devrait rêver ? Voyons cela de plus près.
Le film, en lui-même, est très interpellant. Il montre de manière saisissante I'extrême et scandaleux dénuement de la classe ouvrière à Alost au XIXe siècle, l'indifférence cynique et calculatrice de la bourgeoisie francophone et d'un Parti catholique borné, gangréné par le libéralisme, conservateur à I'excès. Le film est même susceptible de bouleverser davantage encore le spectateur si celui-ci pense que les ouvriers d'hier sont devenus les affamés du Tiers monde et que les nantis aveugles qui discourent dans les salons ou se donnent bonne conscience par des soupes populaires, sont notre propre image ! Ainsi, les analyses et les demandes pressantes de Léon XIII dans Rerum novarum, réactualisées par Jean-Paul II dans Centesimus annus, par Benoît XVI dans Caritas in veritate, par François dans Fratelli tutti et résumées par Léon XIV dans Dilexi te, doivent continuer à guider I'action sociale, économique et politique des hommes de bonne volonté, d'autant plus qu'aujourd'hui la question sociale est devenue mondiale ! Le film montre que cette question sociale, hier en Belgique comme aujourd'hui sur I'ensemble de la planète, ne peut se régler durablement par de simples "aides humanitaires" qui ne sont souvent, comme l'écrit avec audace et lucidité M. Schooyans[5], que des "feuilles de vigne" cachant de troubles jeux d'intérêts. Hier comme aujourd'hui, I'avenir des pauvres n'est pas simplement dans les collectes ou I'expédition de boîtes de lait, la solution passe par l'évangélisation intégrale des hommes et des sociétés. A ce titre, le film est une parabole grave qui doit mobiliser les consciences.
Toutefois, nous ne pouvons souscrire sans réserve à toutes les dimensions de ce film.
- Un jugement erroné
L'abbé Daens y est présenté comme un héros sans reproche, attaché à appliquer I'enseignement de Rerum novarum et, à cause de cela, semble-il, en opposition de plus en plus radicale avec la hiérarchie de I'Eglise de Belgique et même avec l'Eglise de Rome. Il est acculé finalement à continuer son action dans la dissidence pour rester fidèle à la classe ouvrière qui le soutient et à sa conscience généreuse[6] .
Dans cet esprit, le film nous montre, sans réserve et finalement de manière positive, trois comportements qui ne peuvent être acceptés par une conscience chrétienne bien formée parce qu'ils sont contraires à I'enseignement le plus constant de I'Eglise :
- L'engagement politique du prêtre
L'abbé Daens fait campagne électorale et se fait élire député. Par là, il transgresse le principe de la distinction nécessaire des pouvoirs temporel et spirituel.
Le concile Vatican II dans Gaudium et spes a clairement rappelé que le domaine temporel est le champ d'action privilégié des laïcs. Le rôle des prêtres est de leur apporter "lumières et forces spirituelles" mais, ajoute la Constitution pastorale, que les laïcs "ne pensent pas pour autant que leurs pasteurs aient une compétence telle qu'ils puissent leur fournir une solution concrète et immédiate à tout problème, même grave, qui se présente à eux, ou que telle soit leur mission" (GS 43,2). A fortiori ne peuvent-ils prétendre exercer un rôle directeur au sein d'un mouvement, comme ce fut le cas de Daens dans le Christene Volkspartij.
Contrairement à ce qui est dit dans le film, I’ancien code de droit canon (Codex iuris canonici) interdisait aux prêtres de briguer des mandats politiques sauf autorisation particulière du Souverain Pontife ou de I'Ordinaire du lieu (Canon 139, par. 4).
Le nouveau Code de droit canonique est aussi très clair à ce point de vue. Au n° 285, par. 2, il établit que "les clercs éviteront ce qui, tout en restant correct, est cependant étranger à l'état clérical). Il en déduit immédiatement (par. 3) qu’il est interdit aux clercs de remplir les charges publiques qui comportent une participation à l'exercice du pouvoir civil". Mieux encore, le Code réunit dans le même canon (287) le principe (par. 1) selon lequel "les clercs s'appliqueront toujours et le plus possible à maintenir entre les hommes la paix et la concorde fondée sur la justice" et une des conséquences logiques de cette affirmation en prescrivant (par.2) qu'ils ne prendront pas une part active dans les partis politiques ni dans la direction des organisations syndicales, à moins que, au jugement de l'autorité ecclésiastique compétente, la défense des droits de l'Eglise ou la promotion du bien commun ne le requièrent."
La raison de cette interdiction est donc essentiellement le souci de I'unité à réaliser entre les catholiques, les chrétiens et finalement tous les hommes. Le Décret conciliaire sur le ministère et la vie des prêtres (Presbyterorum ordinis), dit bien (n" 9) que "les prêtres sont placés au milieu des laïcs pour les conduire tous à l'unité dans l'amour s'aimant les uns les autres d'un amour fraternel, rivalisant d'égards entre eux (Rm 12, 10). 1ls ont donc à rapprocher les mentalités différentes, de telle manière que personne ne se sente étranger dans la communauté des chrétiens". En maints endroits, le décret insiste sur cette idée que les prêtres se doivent à tous (n° 3, 6,22). De même dans le Décret sur la formation des prêtres (Optatam totius Ecclesiae renovationem) (n° l0).
Le Catéchisme de I'Eglise catholique confirme (n° 2442) qu'il n'appartient pas aux pasteurs de l'Eglise d'intervenir directement dans la construction politique et dans l'organisation de la vie sociale. Cette tâche fait partie de la vocation des fidèles laïcs, agissant de leur propre initiative avec leurs concitoyens. L'action sociale peut impliquer une pluralité de voies concrètes. Elle sera toujours en vue du bien commun et conforme au message évangélique et à l'enseignement de l'Eglise. Il revient aux fidèles laïcs "d'animer les réalités temporelles avec un zèle chrétien et de s'y conduire en artisans de paix et de justice"[7] .
En s'engageant politiquement, Daens compromet I'Eglise dans une option particulière et doit, lui, prêtre, s'opposer à d'autres croyants. Il exerce à la fois un pouvoir spirituel (prêtre) et un pouvoir temporel (député), ce qui est une des marques distinctives du totalitarisme. Il "patemalise" le laïcat qui se trouve ipso facto en position faible, infantile, face au mouvement socialiste qui, lui, est animé par les travailleurs exploités eux-mêmes. L'engagement temporel du clerc ne peut être selon I'Eglise, que supplétif, passager et justifié par des circonstances exceptionnelles. Jean-Paul II rappelait, à Puebla, le 28-1-1979, à la troisième Conférence épiscopale d'Amérique latine (CELAM) qu’"il faut étudier sérieusement quand des formes déterminées de suppléance ont leur raison d'être". Dans le cas qui nous occupe, il est impossible de défendre la thèse qu'aucun laïc de I'entourage de Daens ne pouvait prendre la place que finalement il a usurpée. Daens, contrairement à ce que le film peut laisser supposer, n'était pas seul à pouvoir s'élever contre I'arbitraire. Il fut sollicité par son frère Piene de s'associer à un rassemblement animé principalement par des journalistes et des avocats démocrates[8] qui avaient autant que lui les capacités intellectuelles et oratoires nécessaires[9]. Son action ne peut donc être considérée comme supplétive.
Disons à la décharge de I'abbé Daens que la position de l'épiscopat ne fut pas nette tout de suite, Quand Daens demanda à Mgr Stillemans, évêque de Gand, s'il pouvait s'engager en politique, aucune interdiction formelle ne lui fut opposée d'emblée[10] .
Elia Kazan[11], né dans une famille orthodoxe grecque, élevé dans une école catholique, séduit un temps par le communisme, a bien mieux compris que Stijn Coninx le véritable rôle du prêtre face à la misère sociale et aux revendications ouvrières dans son film Sur les quais (1954). A revoir.
- La violence dialectique
Emporté par son impatience et sa fougue [12], I'abbé Daens se lance, nous en avons quelques illustrations dans le film, dans de furieux discours démagogiques qui sont, à certains moments, de violents appels à I'action particulièrement dangereuse dans une situation dramatique. Par sa parole et son action profondément dialectiques, il tend à diviser les chrétiens. Il s'en prend avec dureté aux conservateurs et, en particulier, à Charles Woeste leur président et son adversaire électoral direct à Alost. Non seulement il n'est plus le prêtre qui se doit "tous à tous", mais il insinue au cœur même du camp catholique une véritable "lutte des classes" qui ne pouvait que séduire les socialistes qui en tirèrent parti comme nous le verrons plus loin.
Daens ne fut pas toujours cet "homme de dialogue" que doit être le chrétien dans la construction de la paix qui suppose certes la justice mais aussi et en même temps l'amour. Jean-Paul II écrit [13] que : "... tout homme, croyant ou non, tout en demeurant prudent et lucide sur l'endurcissement de son frère, peut et doit garder suffisamment de confiance dans l'homme, dans sa capacité d'être raisonnable, dans son sens du bien, de la justice, de l'équité, dans sa possibilité d'amour fraternel et d'espérance, jamais totalement pervertis, pour miser sur le recours au dialogue et sur sa reprise possible. Oui, les hommes sont finalement capables de dépasser les divisions, les conflits d'intérêts, même les oppositions qui semblent radicales, surtout lorsque chaque partie est convaincue de défendre une juste cause, s'ils croient à la vertu du dialogue, s'ils acceptent de se retrouver entre hommes pour chercher une solution pacifique et raisonnable aux conflits."
- L' "Eglise populaire"
Enfin, le film interprète de manière abusive les dissensions nées entre Daens et la hiérarchie. Les images finales sont très suggestives. Accusé de ne plus être prêtre par un de ses confrères qui le considère comme indigne de porter I'habit ecclésiastique (nous verrons ce qu'i1 en fut plus loin), Daens retire sa soutane (ce n'est pas l'habit qui fait le prêtre, dit-il). Il rassemble autour de lui, loin de la ville, le peuple des pauvres autour d'un enfant mort auquel le cimetière est refusé. La rupture est ainsi consacrée, une autre Eglise est fondée, populaire, en rupture avec la hiérarchie. C'est une idée particulièrement d'actualité dans certaines "théologies de la libération".
Ce problème fut abordé avec un courage exemplaire par Jean-Paul II lors de son voyage au Nicaragua en mars 1983. A Managua, le thème essentiel de son homélie iut I'unité de I'Eglise. Condamnant les "magistères parallèles", le Saint Père précise que "l'unité de l'Eglise, cela veut dire que nous devons surmonter totalement toutes les tendances à la dissociation ; que nous devons réviser notre échelle de valeurs. Que nous devons soumettre nos conceptions des doctrines et nos projets pastoraux au magistère de t'Eglise représentée par le Pape et les Evêques. Cela s'applique également dans le domaine de la doctrine sociale de l'Eglise (...). Aucun chrétien, et encore moins toute personne ayant un titre spécial de consécration dans l'Eglise, ne peut prendre la responsabilité de rompre cette unité agissant en marge ou contre la volonté des évêques que l'Esprit Saint a mis parmi nous pour guider l'Eglise de Dieu' (He 20,20). (…) Le Christ a confié aux évêques un ministère extrêmement important d'unité dans ses églises locales (cf. Lumen gentium, 26). C'est à eux qu'il incombe, en union avec le pape et jamais sans lui (ib. 22), de promouvoir l'unité de l'Eglise et ainsi, construire dans cette unité les communautés, les groupes, les diverses tendances et catégories de personnes qui existent au sein d'une Eglise locale et au sein de la grande communauté de l'Eglise universelle. (...) Le devoir de construire et de maintenir l'unité est également la responsabilité de tous les membres de l'Eglise, liés en un même baptême, en une même profession de foi, liés par l'obéissance à l'évêque et fidèles au successeur de Pierre. Chers frères : ayez toujours présent à l'esprit que dans certains cas on ne peut uniquement sauver I'unité que lorsque chacun est capable de renoncer à des idées, à des projets et des engagements personnels, même s'ils sont bons - et cela d'autant plus quand ils n'ont pas la référence ecclésiale nécessaire - pour le bien suprême de la communion avec l'évêque, avec le Pape, avec toute l'Eglise. Une Eglise divisée, en effet (...), ne pourra jamais accomplir sa mission de 'sacrement', c'est-à-dire de signe et d'instrument d'unité dans le pays." Et le pape de souligner "l'absurdité et le danger de se croire aux côtés - pour ne pas dire contraires - de l'Eglise construite autour de l'évêque, autre Eglise simplement ‘charismatique' mais pas institutionnelle, 'neuve' mais pas traditionnelle, alternative et comme il est préconisé dernièrement, une Eglise populaire". Le 7 mars de la même année, au Guatemala, le Saint Père répétait, aux religieux et religieuses, au nom de I'unité, I'interdiction de "tout genre d'apostolat ou d'enseignement parallèle à celui des évêques".
Ce souci de I'unité fut une préoccupation majeure de la hiérarchie face aux agissements et discours de Daens (cf. infra).
- Des faits simplifiés
Par ailleurs, comme on I'a déjà compris, le film simplifie et même caricature la réalité.
- Le cadre socio-politique
A travers le film, on a l’impression que la situation se résumait en un affrontement entre, d'une part, la bourgeoisie conservatrice catholique surtout, appuyée par I'Eglise et par le Roi et, d'autre part, les ouvriers catholiques de Daens et les socialistes. Situation parfaitement dialectique comme les marxistes les aiment au point de les inventer si la réalité n'est pas conforme à leurs présupposés idéologiques. Or le cadre socio-politique belge est bien plus complexe à l'époque.
Certes il y a cette bourgeoisie fustigée dans le film qui même quand elle se dit catholique reste néanmoins sourde aux appels de Léon XIII. Il faut rappeler que bien des patrons interdirent alors à des curés "vendus" de faire connaître à leurs paroissiens une encyclique jugée subversive. Il y eut même des prêtres "conservateurs" qui refusèrent les sacrements à des "démocrates", parce que démocrates ! De mauvais patrons, pour freiner les "idées nouvelles", exercèrent des pressions sur leur personnel et se livrèrent à un chantage à I'emploi. Tout cela est vrai, mais il ne faut pas oublier que déjà avant I'encyclique, des catholiques, patrons, bourgeois, ouvriers, soutenus, éclairés, aidés par des ecclésiastiques, avaient entrepris des actions transformatrices. L'encyclique affermit leur détermination et suscita de nouveaux élans. Rappelons que la grande législation sociale belge fut l'œuvre des catholiques sociaux formés dans I'esprit de I'Eglise.
Dès 1863 [14] s'organisèrent les Assemblées générales des catholiques à Malines où les problèmes sociaux furent débattus. En 1868 naissait la fédération des Sociétés ouvrières catholiques belges. La hiérarchie n'est pas fermée à I'esprit social puisque Monseigneur Doutreloux, évêque de Liège, lance les Congrès des Œuvres sociales, à Liège, en 1886. Ils eurent un rayonnement considérable et durable. Les historiens s'accordent à dire que c'est cette "école liégeoise"[15] qui influença le plus Daens de même qu'Arthur Verhaegen, cofondateur avec Helleputte de la Ligue démocratique belge qui fédéra tous les groupements ouvriers du pays. Si Daens en fut finalement exclu (1897), ce n'est certes pas à cause du contenu de son programme qui "ne différait pas sensiblement de celui de la Ligue" [16], mais à cause de I'agressivité et de I'intransigeance que I'abbé et ses hommes manifestaient.
- Daens et les conservateurs
L'opposition entre Daens et les conservateurs emmenés par Charles Woeste est présentée sans nuances dans le film. En réalité, si Woeste et les conservateurs furent en toutes circonstances fermement opposés à toute alliance ou conciliation avec les daensistes et intriguèrent constamment auprès des évêques, du Roi et à Rome pour perdre Daens, si la presse conservatrice fut souvent aussi violente que la presse démocratique, il faut dire que I'abbé Daens, à plusieurs reprises [17] chercha I'union - une union trop platonique peut-être [18] - avec les conservateurs et envisagea, notamment au début, I'action au sein du parti conservateur. On peut penser que I'attitude intraitable des conservateurs alimenta et entretint les excès daensistes.
Par ailleurs, Charles Woeste n'était pas aussi prisé à Rome qu'on veut I'insinuer dans le film. Après les élections de 1894 qui virent Woeste incapable d'empêcher l'élection de Daens, I'Osservatore Romano attribua cette défaite morale aux erreurs commises par le chef de file du parti catholique en matière sociale [19]. Si Daens, nous verrons pourquoi, n'était pas "persona grata" à Rome [20], Woeste ne l'était pas non plus aux yeux du souverain pontife, ses idées ayant mécontenté Léon XIII [21].
Notons tout de même que Woeste commença, à partir de 1896, à se poser des questions sur le bien-fondé de son programme social : il devenait de plus évident que la doctrine de Rerum Novarum n'était pas le fruit d'un caprice ou d'une distraction... [22].
- Daens et Ia hiérarchie
La hiérarchie ne fut pas fermée aux problèmes nouveaux. Il y eut certes en Belgique quelques évêques qui ne furent pas emballés par les perspectives de Rerum Novarum et I'irruption des cercles démocrates chrétiens. Mais il y eut, nous I'avons vu, Monseigneur Doutreloux. Monseigneur Stillemans lui-même, qui prit à plusieurs reprises des sanctions contre Daens [23], soutenait les démocrates modérés d'Arthur Verhaegen à Gand. C'est donc simplifier gravement la réalité que de nous montrer les Eminences discutant paisiblement des problèmes socio-politiques et de la manière de juguler Daens en jouant au billard dans un vaste salon luxueux...
En fait, la hiérarchie ne pouvait tolérer qu'un prêtre mît en péril I'union des catholiques. Nous avons vu dans le discours de Managua combien ce thème de I'union était important aux yeux de Jean-Paul II. II en était de même au XIXe siècle. Ce fut la préoccupation de Léon XIII, ce fut celle de Pie X qui fit savoir par I'entremise du Cardinal Secrétaire d'Etat qu'il encourageait la Ligue démocratique d'Arthur Verhaegen qui continuait à défendre, envers et contre tous les conservateurs, la nécessité d'une union politique [24].
L'union des catholiques était aussi la préoccupation du Roi qui était "très ému des dangers que les démocrates chrétiens faisaient courir à la cause catholique" à Alost [25].
Le grand historien Godefroid Kurth, qui reste une figure majeure du catholicisme social en Belgique, se heurta toute sa vie à la résistance des conservateurs, mais cela ne I'empêcha pas de prêcher l'union : "Il faut des conservateurs et il faut des démocrates comme il faut deux pôles à une pile, comme la force centrifuge et la force d'attraction sont également nécessaires. Le progrès social ne s'établira que par là. Mais si ces forces sont dans deux camps opposés, ce sera la guerre des classes. Il lui faut s'unir dans un parti qui les comporte toutes les deux. Conservateurs, restez ce que vous êtes, mais en permettant aux démocrates d'être ce qu'ils sont. Reconnaissez leur droit à l'existence. Ils le prendront si vous le leur refusez. Ce qui importe, c'est d'éviter que la distinction entre conservateurs et démocrates puisse jamais devenir une scission". [26]
Les faits ont donné raison à I'Eglise et à Kurth son fidèle interprète. En effet, comme I'a remarqué R. Rezsohazy [27], "là où les conservateurs se montrent intransigeants, les catholiques sont divisés et marchent à la défaite. Mais là où l'esprit politique de leurs chefs est enclin à reconnaître l'autonomie des démocrates, le succès leur appartient". Là où la démocratie chrétienne "était sérieusement organisée, surtout à Gand, elle est parvenue à attirer une partie considérable des travailleurs. Là où elle était combattue par les conservateurs, les ouvriers ont voté socialiste" [28]. Et Rezsohazy de conclure : "Ce phénomène, se répétant à chaque élection à travers cette période du catholicisme social, peut être considéré comme une loi d'airain du développement du parti catholique".
On ne sera donc pas étonné d'apprendre que rebuté par les conservateurs, enfoncé de plus en plus dans son intransigeance et sa violence, le Christene Volkspartij de Daens ait cherché alliance avec les libéraux et les socialistes [29] et, devenu Vlaamsch Christene Volkspartij, ait vu ses troupes s'éclaircir ; éteint comme parti politique, il survivra, après la guerre de 1914-1918, au milieu du mouvement flamand [30].
Ce n'est donc pas lui qui sera à l’œuvre dans l'élaboration de notre législation sociale mais tous ces chrétiens démocrates modérés dont Kurth avait été le prototype.
- Daens et Ie mouvement flamand
La revendication du peuple flamand pour la reconnaissance de sa langue est évoquée dans le film avec modération et justesse. Notons toutefois ce détail intéressant que I'histoire nous révèle : c'est lors des Congrès de Liège que cette revendication plus que légitime avait été lancée...
- Conclusion
- Une figure controversée
On ne peut évidemment pas reprocher à Daens son intention de défendre les pauvres et de diffuser I'enseignement social de I'Eglise. On ne peut non plus, comme le note Rezsohazy [31], lui reprocher quoi que ce soit "dans sa doctrine et dans sa conduite morale, même après la rupture avec la discipline ecclésiastique". Le problème se situe au niveau de la manière et de la tactique.
Daens a méconnu - mais il en était de même pour nombre de conservateurs et nombre de prélats - le principe fondamental de la distinction des pouvoirs.
- Des figures exemplaires
Devant cette mauvaise interprétation et cette déformation de I'action sociale chrétienne, on ne peut s'empêcher de repenser au très classique Sur les quais d'Elia Kazan où un autre prêtre, interpellé par la misère des dockers américains livrés au racket le plus destructeur, s'emploie courageusement malgré les menaces qui pèsent sur lui à responsabiliser un des dockers et à lui faire comprendre que c'est son exemple et son refus à lui qui seuls peuvent changer la situation, ce qui sera fait finalement. Tel est le vrai rôle du prêtre. Certes, dénoncer prophétiquement I'injustice et aider à former un laïcat adulte qui prendra lui-même en main son destin.
Au témoignage de ce Daens généreux certes, mais emporté au-delà de toute mesure, je préfère, de loin la figure moins haute en couleur mais combien plus exemplaire et efficace finalement de la Liégeoise Victoire Cappe [32] dont il faudrait, de toute urgence, raviver la mémoire.
- Les leçons à tirer
L'action sociale et politique des catholiques, si nécessaire pour l'avenir, doit se construire très rigoureusement dans le respect des compétences et responsabilités propres : I'Eglise est la gardienne de la doctrine que les laïcs prolongent et incarnent dans les réalités, à travers des options différentes parfois mais qui laissent sauves I'unité fondamentale et I'indispensable charité en toutes circonstances. Des options où I'Eglise ne soit pas compromise. Peut-être eût-il fallu, pour éviter bien des déboires et des querelles, éviter d'utiliser les adjectifs "catholique" ou "chrétien" dans les affrontements inévitables des engagements temporels...
Claude CALLENS[33]
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[1] https://www.rtl.be/actu/belgique/economie/le-pouvoir-dachat-des-belges-t-il-augmente-ou-diminue-les-economistes-sont/2025-12-13/article/773410
[2] https://www.plan.be/fr/publications/le-risque-de-pauvrete-en-belgique-diminue-jusquen
[3] https://www.hec.edu/fr/dare/durabilite-societe/l-economie-du-burnout-quand-la-richesse-nous-rend-malade
[4] De la démocratie en Amérique, Tome II, 1850.
[5] In La dérive totalitaire du libéralisme, Editions universitaires, 1991
[6] Il faut remarquer que les jeunes, dans tout le pays, se sont emballés à l’époque pour ce film, ce qui révèle une belle sensibilité sociale mais peut faire craindre, nous verrons pourquoi, une accentuation de leur méfiance vis-à-vis de l'Eglise-institution. Daens risque encore aujourd'hui encore de diviser les catholiques comme en témoignait l’article d'Hedwige Peemans-Poullet, Un précurseur rejeté : Adolf Daens, En Marche, 20-4-1989, p. 5.
[7] Encyclique Sollicitudo Rei Socialis, n°47.
[8] On appelle "démocrates" à l'époque, les catholiques qui s'opposent aux conservateurs du Parti catholique et qui tâcheront à partir de Rerum Novarum (1891) de répandre et de défendre la doctrine sociale de I'Eglise.
[9] Avant l'arrivée de l'abbé Daens, I'avocat Van Langenhaeke, animateur d'un des cercles démocratiques s'était déjà présenté aux élections provinciales
[10] Cf. R. Rezsohazy, Origines et formation du catholicisme social en Belgique, 1842-1909, Louvain, 1958, p. 150.
[11] 1909-2003.
[12] Daens est souvent décrit par les historiens comme un tempérament inquiet, fiévreux et démagogue. Outre I'excellente étude de R. Rezsohazy déjà citée, on pourra aussi se référer à R. Kothen, La pensée et I'action sociales des catholiques, 1798-1944, Louvain, Wamy, 1945.
[13] Message pour la célébration de la Journée mondiale de la paix, 1er janvier 1983.
[14] Cf. R. Kothen, op. cit., pp.287 sq.
[15] Son influence se ressent dans Rerum novarum : Léon XIII, ancien nonce en Belgique, estima que l’Etat avait un rôle à jouer contrairement à ce que pensaient maints catholiques français.
[16] Id. p.334.
[17] Cf. R. Rezsohazy, op. cit., pp.223 sq.
[18] Id., pp. 245-246.
[19] Id., p.226.
[20] Le Saint Père n'appréciait ni la compromission politique de Daens ni l'appui qu'il trouvait chez les socialistes (cf. Rezsohazy, op. cit., p. 239).
[21] Id., pp.286-287.
[22] Id., p.254.
[23] On lui interdit de prendre la parole dans les cafés et salles de danse qui sont des lieux où selon le droit canon, à l'époque, un prêtre ne doit pas pénétrer. Ne respectant pas cette interdiction, il fut suspens pendant un mois en 1897. Il fut de nouveau suspens en 1898 car il ne voulut pas se tenir coi comme on le lui demandait. En 1899, on lui interdit de porter l'habit ecclésiastique. Il fut aussi déplacé pour qu'il ne pût exercer d'influence. Parfois, il se soumit, un temps, mais provoqué ou emporté par son tempérament, il ne put jamais rester longtemps obéissant. Toutefois, il mourut soumis à son évêque et réconcilié (cf. Rezsohazy, op. cit., p. 284).
[24] R. Kothen, op. cit., p.335.
[25] R. Rezsohazy, citant Woeste in op. cit., p. 225.
[26] Cité par R. Kothen, op. cit, p. 305.
[27] Op. cit., pp.226 er256.
[28] On peut même affirmer que ces querelles intestines éloignèrent pas mal de gens de I'Eglise (cf. Rezsohazy, op. cit., p. 247).
[29] Le film montre que les différences s'estompent progressivement entre socialistes et daensistes. Un "front commun", front "populaire" (prolétaires de tous les pays...) se dessine à travers I'union d'une ouvrière émule de Daens (Nette) et d'un jeune leader socialiste. N'oublions pas que l'action commune a toujours été, de Lénine à nos modernes socialistes, prônée comme le moyen le plus sûr pour effacer progressivement les différences, c'est-à-dire les références ultimes et originales des chrétiens. Non qu'il soit interdit d'agir conjointement avec des non-chrétiens. L'Eglise, avec réalisme, encourage même ces rapprochements et ces collaborations d'hommes de bonne volonté, mais ces alliances doivent être bien ordonnées à un but louable, menées par des moyens licites et sans abandon des valeurs et des buts spécifiques, sans compromission, syncrétisme ni équivoque.
[30] R. Rezsohazy, op. cit., p. 283.
[31] Op. cit., p.285.
[32] (1886-1927). Elle organisa notamment la Fédération Nationale des Ligues ouvrières féminines chrétiennes et fonda la revue La femme belge. On peut lire Denise Keymolen, Victoire Cappe, Une vie chrétienne, sociale, féministe, Presses universitaires de Louvain, 2001.
[33] Ancien professeur de morale sociale au Grand séminaire francophone de Namur et à l’Institut supérieur de théologie du diocèse de Tournai. Ancien directeur de l’ Ecole de la Foi de Namur.