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« Le grand moment de rupture, c’est la fécondation in vitro »

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De gènéthique.org :

Monette Vacquin : « Le grand moment de rupture, c’est la fécondation in vitro »

21 janvier 2026

« Qu’est-il en train de se passer et pourquoi, est la seule question qui vaille. Et tenter de le nommer, le premier acte éthique. » Dans Le plan hors sexe, Monette Vacquin, psychanalyste et essayiste, membre du Conseil scientifique du département d’éthique biomédicale du Collège des Bernardins, analyse avec une grande finesse les mutations de notre société. Alors que s’ouvrent les premières étapes de la révision de la loi de bioéthique, Monette Vacquin a accepté de répondre aux questions de Gènéthique.

Le plan hors sexe

Gènéthique : Dans votre ouvrage vous décrivez une succession de problématiques : dans les années 1970, « faire l’amour sans faire des enfants », dans les années 1980, « faire des enfants sans faire l’amour », dans les années 1990, « faire des enfants sans être de sexe différent ». Est-ce à dire que contraception,  et changement de sexe procèdent d’une même logique ?

Monette Vacquin : J’observe en effet la succession dans le temps, tous les 10 ou 20 ans, de ces phénomènes. La grande rupture n’est pas la pilule. La contraception a toujours existé, avec la pilule elle s’est scientifisée. Le grand moment de rupture, c’est la  in vitro. Comme le disait le fondateur des CECOS[1], Georges David, « le médecin se trouve investi d’une fonction : apparier ses semblables et constituer des couples reproducteurs ». Un langage de vétérinaires. La fécondation in vitro n’est pas une prouesse médicale, contrairement à ce que croit le grand public, mais le transfert d’une technique qui a fait ses preuves dans l’industrie de l’élevage.

Ce qu’on a autorisé avec la contraception et avec la loi Veil, à laquelle je suis favorable – elle n’instaurait pas un droit à l’avortement (cf. 50 ans de la loi Veil : l’IVG, un « drame » devenu une « liberté »), c’est le fait de détruire des . Dès lors pourquoi interdirait-on le fait d’en fabriquer ? On en est alors arrivé à l’inédit, à l’inouï au sens étymologique du terme – dont on n’a jamais entendu parler : avant Louise Brown, aucun enfant au monde n’avait été conçu hors sexualité.

Tout se succède ainsi à intervalles réguliers, jusqu’au dernier symptôme : des enfants demandent à changer de sexe. Un symptôme que je n’avais pas prévu et qui m’a remise au travail. Pourquoi la médecin a autant d’aussi mauvais rendez-vous ?

G : Contrairement aux autres activités humaines, la science semble ne pas se soumettre au droit mais, au contraire, elle soumet le droit. Ainsi en est-il des lois de bioéthique pour lesquelles vous écrivez que « leur contenu même fait l’aveu du coup de force ». Que voulez-vous dire ?

MV : Existerait-il une éthique « bio » ? Pourquoi le droit est-il tellement démuni face à ces situations ? Les enfants sont là au nom de l’amour maternel et de l’autorité de la science, autrement dit la « bombe atomique ».

G : Vous vilipendez la novlangue dite de « bioéthique », « catastrophe langagière faite de mièvreries et de sigles » et « inapte à penser » les mutations à l’œuvre. Le «  », l’un des termes phares de cette novlangue, a récemment fait l’objet d’un texte de loi visant à protéger les personnes de discriminations en la matière (cf. PMA : une loi pour protéger les « salariés engagés dans un projet parental »). Qu’en pensez-vous ?

MV : Ce nouveau langage, fait notamment de nombreux sigles, a été accueilli avec enthousiasme. Ce mot de « projet parental » m’a beaucoup intéressée. Il est une voie d’entrée dans la paranoïa. Demandez à un enfant s’il a envie d’être l’objet d’un « projet parental » ? Tout sauf ça !

Ce terme signe aussi l’avènement de la volonté à la place du désir. Le désir va avec le corps, avec la sexualité : ça ne se maitrise pas, ça s’illustre avec le recours à toutes les formes d’art. La volonté n’est pas corporelle, elle est cérébrale et elle est de fer. Faut-il que le projet entrepreneurial se soit infiltré dans nos cellules pour qu’on en arrive à utiliser ces termes…

Mais les termes qui m’ont le plus intéressée sont ceux d’« altruisme » et de « solidarité ». Des mots qui sont ceux de Huxley dans Le Meilleur des mondes. Aldous Huxley avait en effet pressenti l’apparition de ce langage dans les rationalisations indispensables à l’établissement de son Meilleur des mondes : on y célébrait les « Messes du Tout en Un », on y chantait des « Cantiques de solidarité ». « Orginet, Porcinet, chantez, dansez au son des tambours, car je suis Vous, vous êtes Moi. » L’obscénité de la confusion dédifférenciante ne lui avait pas échappé.

Cette rhétorique utilisée pour promouvoir le don de gamètes est loufoque. N’importe quel psychologue un peu expérimenté pourra dire qu’il ne s’agit pas d’altruisme mais d’agressivité envers sa lignée. Le biologique pur n’existe pas chez l’être humain, il est toujours investi, bien ou mal.

G : Le refus de toute limite aujourd’hui prendrait-il racine dans la fin de l’engendrement « traditionnel » qui a lieu « dans la différence, à ce carrefour de limites où sexes et générations s’articulent les uns aux autres » ?

MV : Il y a en effet une dimension d’auto-engendrement, une dimension de rupture avec l’humanité qui précède. Je ne peux pas ne pas penser que les médecins qui ont initié ces pratiques sont nés dans l’immédiate après-guerre. La Shoah a quelque chose à voir avec cette volonté de rompre avec ce qui précède.

Dans un précédent ouvrage j’ai beaucoup étudié les mécanismes de répétition en ce qui concerne la sélection. Alors que ce sont pratiquement tous des militants antifascistes, ces médecins en viennent à donner au monde les outils d’eugénisme au-delà des rêves hitlériens les plus fous. Comme s’ils faisaient les frais d’une répétition qui les leurre. Ce qui ne veut bien sûr pas dire que les enfants nés de fécondations in vitro ne pourront pas être heureux. C’est le symptôme qui est intéressant.

G : Alors que les « avancées » bioéthiques se font sous la bannière des droits individuels, leurs impacts pour la société dans son ensemble ont-ils été négligés voire ignorés ?

MV : C’est en effet le plus difficile à faire apparaitre et à énoncer. Il faut passer par la fonction anthropologique du droit qui a été niée. Comment peut-on nier que le droit est un discours structurant pour la psyché de tous ? C’est une question majeure. Le paysage général qui est dessiné est pour nous tous.

Aujourd’hui des enfants ne savent plus s’ils sont filles ou garçons. Il y a bien sûr une dimension de transgression. Mais désormais les enfants savent que « Je est roi » et que la médecin peut tout faire avec le corps. Un maillon reste à énoncer avec ce dernier symptôme.

G : Dans votre ouvrage, vous dressez un tableau sans concession de la « génération qui vient ». Y aurait-il tout de même des motifs d’espérer ?

MV : Les jours de désespoir je me réfère à deux phrases. Jean Baudrillard m’a dit : « L’humanité n’est pas assez homogène pour se détruire ». L’autre est de Pierre Legendre qui disait : « L’humanité ne se laissera pas faire ».

Je ne crois pas en la prise de conscience, je crois plutôt à un destin de l’humanité qui commence à ressembler à l’accomplissement de l’inconscient quand il ne lui est pas fait obstacle.

Il y a des lois dans la nature. Si le désir fait loi, il suffit de voir les hybrides de Jérôme Bosch. Mais l’avenir est une lettre cachetée.

[1] Centre d’Etude et de Conservation des Œufs et du Sperme humains

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