De Juan Carlos Aguilera Pérez sur The European Conservative :
Le « bon sauvage » et le citoyen « woke »
Rousseau cherchait à libérer l’humanité en lui redonnant son innocence originelle. La culture « woke » poursuit un objectif remarquablement similaire à travers ce qu’elle appelle la déconstruction de la civilisation héritée.
23 juillet 2026
Jean-Jacques Rousseau n’a pas inventé l’idée selon laquelle l’homme est naturellement bon, mais c’est lui qui, en tant que penseur, lui a donné la forme intellectuelle qui allait finir par transformer une grande partie de la culture politique moderne. Depuis lors, la conviction selon laquelle les êtres humains naissent naturellement bons et ne sont corrompus que par la société s’est imposée dans le courant dominant de la culture. Par conséquent, si le mal ne réside pas en l’homme lui-même, il doit se trouver dans les institutions, les traditions, la famille, la religion, la culture héritée ou toute forme d’autorité.
Formulée au XVIIIe siècle, cette thèse a survécu aux révolutions, aux guerres mondiales et à l’effondrement des grands systèmes idéologiques. Aujourd’hui, elle refait surface dans le langage de la culture « woke ». La terminologie a changé, mais la structure intellectuelle sous-jacente reste la même. Le problème n’est plus le péché, la fragilité humaine ou la responsabilité personnelle, mais un système d’oppression qui aurait déformé une nature humaine initialement innocente.
Pour Rousseau, l’homme naturel vit en harmonie avec lui-même. Il n’est pas vertueux parce qu’il a acquis la vertu, mais parce qu’il n’a pas encore été contaminé par la civilisation. La propriété, le prestige social et les institutions deviennent les véritables sources de l’égoïsme. L’histoire est ainsi comprise comme un processus de dégénérescence.
C’est l’un des grands paradoxes de l’histoire qu’une philosophie destinée à libérer l’humanité ait finalement contribué à inspirer certains des projets politiques les plus coercitifs de l’ère moderne. Si l’individu est naturellement bon et que la société est responsable de sa corruption, alors la reconstruction de la société suffit à régénérer l’humanité. La politique cesse de reconnaître des limites et se dote d’une mission quasi rédemptrice.
La culture « woke » reprend précisément cette logique. L’individu est présenté comme la victime de structures de pouvoir invisibles : le patriarcat, le colonialisme, le racisme systémique, l’hétéronormativité, les privilèges et la suprématie culturelle. Le mal ne réside plus dans des décisions concrètes ou dans des comportements individuels, mais dans des systèmes abstraits qui, dit-on, imprègnent toutes les dimensions de la vie sociale.
C’est pourquoi le langage de l’idéologie « woke » parle sans cesse de privilèges et très peu de vertu ; sans cesse d’identités et très peu de caractère ; sans cesse de droits et presque pas du tout de devoirs.
La conséquence est évidente. Si toute forme de comportement humain peut en fin de compte s’expliquer par un conditionnement structurel, la responsabilité morale perd inévitablement tout son sens. Les individus cessent d’être des agents moraux libres et deviennent les produits de relations de pouvoir. Ce qui importe, ce n’est plus ce qu’une personne fait, mais la place qu’elle occupe sur la carte de l’oppression.
Cette vision du monde aboutit en fin de compte à une profonde infantilisation de la citoyenneté. Si l’individu est toujours une victime, il n’y a jamais besoin de s’engager dans une véritable introspection. La responsabilité est invariablement transférée ailleurs : à la culture, à la langue, à l’histoire, au capitalisme, à la religion, au colonialisme ou à toute autre construction collective identifiée comme la dernière source d’oppression en date.
Rousseau avait déjà déplacé l’origine du mal du cœur humain vers les institutions. La pensée « woke » achève ce parcours en la relocalisant au sein même de la culture.
Cependant, l’expérience historique semble enseigner exactement le contraire. Les sociétés les plus libres ne sont pas celles qui partent du principe de la bonté spontanée de la nature humaine, mais celles qui reconnaissent ses limites. Les traditions classiques et chrétiennes n’ont jamais nié la dignité humaine ; elles nous ont simplement rappelé que la liberté et la fragilité humaine vont de pair.
C’est de cette compréhension qu’ont émergé des institutions dont le but n’était pas de fabriquer un nouveau type d’être humain, mais de soutenir de vrais hommes et de vraies femmes : la famille, l’école, les échanges commerciaux, les associations bénévoles, l’Église et la communauté politique.
La culture « woke » considère bon nombre de ces institutions avec une méfiance permanente. Elle les perçoit moins comme des lieux où se transmettent les biens humains fondamentaux que comme des mécanismes par lesquels le pouvoir se reproduit.
Dès lors que l’ensemble du passé est interprété comme une structure d’oppression, le présent est condamné à une révolution permanente. Chaque génération doit déconstruire celle qui l’a précédée. Chaque mot devient un objet d’examen minutieux, et chaque symbole est soumis à un jugement moral.
Il n’est donc guère surprenant que l’activisme culturel consacre une énergie considérable à modifier le langage, à réécrire l’histoire ou à démanteler les monuments. Si l’on estime que le mal réside au sein même de la culture, alors celle-ci doit être soumise à une purification continue.
Roger Scruton a fait remarquer qu’une culture ne se préserve que lorsqu’elle apprend à aimer ce dont elle a hérité avant de tenter de le transformer. La civilisation ne naît pas d’une méfiance permanente, mais d’une gratitude critique. Seuls ceux qui reconnaissent la valeur de ce qu’ils ont reçu sont capables de l’améliorer sans le détruire.
La tradition occidentale n’a jamais prétendu que les êtres humains étaient parfaits. Elle n’a pas non plus laissé entendre que toutes les institutions étaient à l’abri de la critique. Son originalité résidait dans la reconnaissance du fait que tant les individus que les communautés ont besoin d’éducation morale, de responsabilité et de prudence. Changer les structures ne suffit jamais à lui seul ; il faut également former le caractère.
Rousseau cherchait à libérer l’humanité en la ramenant à une innocence originelle. La culture « woke » poursuit un objectif remarquablement similaire à travers ce qu’elle appelle la déconstruction de la civilisation héritée. L’histoire suggère toutefois qu’aucune société ne devient plus forte en niant la complexité de la nature humaine. La liberté s’épanouit là où l’immense dignité de la personne humaine est reconnue, tout comme le besoin durable de vérité, de vertu et de formation morale.
Car une culture qui oublie la responsabilité personnelle tout en rejetant constamment la faute sur les autres finit par tenir le monde entier pour responsable de ses échecs. Et une fois que le monde entier est devenu coupable, il ne reste plus rien qui vaille la peine d’être préservé — seulement quelque chose à démanteler.
Juan Carlos Aguilera Pérez est un philosophe et essayiste chilien spécialisé dans la philosophie politique, l'éducation civique et la tradition classique occidentale. Titulaire d'un doctorat en philosophie, il a effectué ses études supérieures à l'université de Navarre après avoir obtenu à deux reprises la bourse du président de la République du Chili. Fondateur du Club Polites, il écrit régulièrement pour des médias européens et américains sur la démocratie, la culture et les fondements moraux de la vie publique.