De Claude Callens :
Les slogans à la mode au crible de Platon
On entend de toutes parts un slogan : « faites payer les riches ! »
Il faudrait peut-être relire Platon. Dans La République, (Livre VIII, 557b), on entend dans la bouche de Socrate, une critique pertinente de cette démocratie qui permet aux beaux parleurs de séduire le peuple en lui disant ce qu'il a envie d'entendre, au détriment de la vérité et de la justice et en fomentant un excès d'égalitarisme et de licence.
Cette démocratie assimilée au désordre, par souci d'égalité extrême, précise-t-il, s'installe « lorsque les pauvres, ayant remporté la victoire sur les riches, [...] partagent également avec ceux qui restent le gouvernement et les charges publiques. » Dès lors, « la cité déborde de liberté et de franc-parler, [...] il y a licence de faire ce qu'on veut. [...] il est clair que partout où règne cette licence chacun organise sa vie de la façon qui lui plaît. » C'est l'anarchie, et l'anarchie finit toujours en dictature.
On entend aussi : « Glatigny, dégage ! » ou encore « Vive Lenoci ! »
Ici aussi, Platon nous éclaire. Pour lui, égalitarisme et excès de liberté détruisent toutes les structures d'autorité. Les distances naturelles et sociales disparaissent : il n'y a plus de respect pour les parents, les maîtres, les magistrats ou les sénateurs. Tout le monde veut décider à la place de tout le monde. (Id., 562a-563e). Puisque la liberté est considérée comme « le bien suprême », si ceux qui gouvernent la cité « ne se montrent pas tout à fait dociles » le peuple enivré de liberté « les châtie, les accusant d'être des criminels et des oligarques. Et ceux qui obéissent aux magistrats, [il] les bafoue et les traite d'hommes serviles et sans caractère. » En revanche, « il loue et honore [...] les gouvernants qui ont l'air de gouvernés et les gouvernés qui prennent l'air de gouvernants. [...] »
Quel est le résultat ? Les citoyens deviennent tellement ombrageux « qu'à la moindre apparence de contrainte ceux-ci s'indignent et se révoltent [...]. Et ils en viennent à la fin, [...] à ne plus s'inquiéter des lois écrites ou non écrites, afin de n'avoir absolument aucun maître. » [...] La « licence générale [...] réduit la démocratie à l'esclavage ; car il est certain que tout excès provoque ordinairement une vive réaction. »
Près de vingt-cinq siècles plus tard, Alexis de Tocqueville confirme ce qui menace la démocratie moderne : « il se rencontre aussi dans le cœur humain un goût dépravé pour l'égalité, qui porte les faibles à vouloir attirer les forts à leur niveau, et qui réduit les hommes à préférer l'égalité dans la servitude à l'inégalité dans la liberté. » (De la démocratie en Amérique, tome I, première partie, chapitre III)