D'Emmanuel Tourpe sur Facebook :
« Tout est spirituel » : cela me paraît plus profond pour comprendre la France d’aujourd’hui que le célèbre « tout est politique » de Gramsci. Je ne parle même pas ici de religion mais je prends spirituel en son sens natif : ce qui relève de l’esprit, et non de l’extériorité de l’histoire.
Nous avons devant les yeux dans la même semaine, touchant la même génération, deux images exactes d’une lutte spirituelle intense dans l’âme française. Presque un tableau de Jérôme Bosch ou un chapitre de Dante: le chaos du cœur ou l’élévation des âmes. La géhenne des haines et des frustrations face au surmontement des peurs individuelles et au choix de voir le tout du destin commun. Il n’y a pas deux France qu’on pourrait opposer dans l’actualité médiatique : mais un conflit en nous tous, chez chacun de nous, dans nos cœurs français. Nous portons ces deux France en nous-mêmes.
Stade de France il y a une semaine : un idéal, comme tous les idéaux forcément un peu embelli voir fantasmé, donnant le sens de l’histoire passée pour ressourcer l’avenir. Une semaine après - wesh : un désordre monumental, né d’un empilement de revendications assez vagues, de reprises ultra gauchistes, de vrais casseurs et de violences de tous bords. Chaque image d’émeute ou lycée brûlé renforçant les votes extrémistes.
Cette France prise entre deux anges - Danielou parlait à raison jadis de la réalité des « Anges des nations » - c’est une guerre intime, profondément spirituelle avant d’être politique. Cette France de 2026 au bord du gouffre, guettée par les hedge funds rapaces, à deux doigts de la faillite comme de l’anarchie ou la tyrannie, c’est nous.
C’est nous pris dans les tentations et les grands désirs. Le bon et le mauvais ange. C’est l’histoire d’une âme française qui est au désert, tentée par l’avoir sans effort, le pouvoir immérité et la gloire sans talent. C’est un défi spirituel que vit la France tout entière : devant l’énormité du monde qui vient, entre déclassement occidental, vieillissement brutal, démographie nulle, assimilation ratée, dette ingérable, polarisations partout, individualisme forcené, l’âme française est acculée à un choix intérieur plus que politique. « Une sorte de sérieux sans pitié, de force brutale, le développement intérieur qu’il faut pour s’affronter à l’énorme - tout ce qui est exigé ici c est j’en ai peur ce qu’il n’a pas. Le temps du déclin rend toujours triste » (Guardini, Lettre du lac de Côme.)
C’est un défi qui est lancé à chacun de nous devant le danger réel désormais de la chute. Le déclin n’est pas certain : son risque l’est absolument. Devant les échéances présidentielles qui s approchent c’est bien à une retraite intérieure que chaque français est invité : devant les forces en présence, qu’est ce donc que je choisis entre les valeurs possibles ? L’individu dans ses frustrations et ses capitulations ou le ressort du plus haut, du meilleur ? Depuis des années nous n’avons plus su choisir ; or tout ange est terrible et appelle une décision. Il impose soit un renoncement aux petitesses, soit un abaissement de toute noblesse.
En dézoomant des émeutes on voit une France qui continue à vouloir que les choses se calment, que la justice se pose, que le dialogue s’installe et que surtout par un effort collectif on prenne au sérieux les enjeux profondément spirituels du chaos politique et de ce que nous pouvons encore lui opposer. Ignace appelle ce temps de recul une « élection ».
Faisons élection avant les urnes : quelles valeurs voulons nous et non pas quels intérêts défendre ? Quelle transformation intérieure, quelle humanité, quelle citoyenneté régénérée - ou dégénérée, c’est un possible - voulons-nous ? C’est un choix profondément moral et qui concerne chacun autant que tous. Les civilisations sont mortelles, la France est mortelle : ou bien peut suivre l’Ange du meilleur, du ressaut, du sursaut, de la paix collective et du bien commun.
Dans ces conditions, et alors seulement, « le seul véritable homme politique sera celui qui comprendra les forces en présence et les formes génératrices d’ordre en tenant compte de leur rapport réciproque, qui les sentira et sera capable de les faire jouer » (Guardini, Lettres du Lac de Côme).