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Eloge du rite

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De Denis Crouan sur le site ProLiturgia.org :

Le rite a été depuis la préhistoire et jusqu’à une période récente le seul moyen qu’avait l’homme pour donner un sens à son existence et dominer les angoisses de la vie. Chesterton disait que « l’homme était ritualiste avant même de savoir parler ». Aujourd’hui, peu se soucient de connaître le rôle des rites ; la grande majorité des catholiques pratiquants ne savent plus ce qu’est un rite, quel est sa fonction, pourquoi il a sa place à tel endroit d’une liturgie et pas ailleurs. Les rites et les rituels ont été relégués dans une sorte d’armoire à vieilleries : de temps à autre, on les en sort, on les dépoussière un peu et on les utilise plus ou moins maladroitement comme pour donner un semblant de lustre à une cérémonie. Les rites ? À quoi bon ? En a-t-on besoin dans une société qui base son avenir sur l’avoir, sur les consolations artificielles que procure Mammon ? Et pourtant... N’est-ce pas en période de crise, de pandémie, que l’on redécouvre la nécessité des rites ? N’est-ce pas à ces moments-là que leur agencement liturgique donne du sens à nos existences ?

Le rite ne se situe pas au terme d’une évolution religieuse, mais à son commencement : il est la forme première d’un culte rendu à Dieu et non le résultat de laborieuses réflexions menées en groupes. L’Église catholique elle-même n’a jamais songé à fabriquer des rites qui, mis ensemble, auraient permis l’élaboration d’une liturgie ; l’Église n’a fait que s’approprier des usages qu’elle a comme « triés » en jugeant certains convenables en tant qu’expression orthodoxe de sa foi et d’autres inappropriés en tant que porteurs d’une théologie bancale voire malsaine pour l’équilibre psychologique des fidèles.

Les rites ainsi conservés ont pu être agencés de façon à former la liturgie : liturgie eucharistique évidemment, mais aussi liturgie des Heures (Laudes, Vêpres, Complies, etc.) venant rythmer le cours du temps.

La liturgie ainsi élaborée est humaine par excellence : au milieu des tribulations de ce monde, elle permet à l’homme de s’assurer une zone où il lui sera possible de vivre tranquillement. Cependant, la liturgie ne devient un acte cultuel que dans le cadre de la religion et à son service.

Le pouvoir d’accomplir les rites liturgiques est conféré par un mandat ou une consécration, ce qui est la même chose dans le contexte chrétien : « Nul ne s’attribue cette dignité, s’il n’est appelé de Dieu, comme le fut Aaron. Et Christ ne s’est pas non plus attribué la gloire de devenir souverain sacrificateur, mais il la tient de celui qui lui a dit : Tu es mon Fils, Je t’ai engendré aujourd’hui ! » (Héb. 5, 4-5 ; Chant d’entrée de la messe de la nuit de Noël).

Ce n’est donc jamais sa voix que doit faire entendre le serviteur du culte, mais celle de Dieu. Voilà pourquoi l’Église a toujours exigé de ses ministres du culte non qu’ils soient exempts de tout péché mais qu’ils accomplissent correctement les rites liturgiques en ayant l’intention de faire ce que fait l’Église. Une réalité qui a été réaffirmée au moment du dernier Concile.

À l’opposé de ce principe, les Donatistes enseignaient que l’impureté de celui qui confère un sacrement annulait l’efficacité de ce dernier. L’origine de cette erreur venait d’une opinion qui s’imaginait que la puissance sacrée est affectée par celui qui en est l’intermédiaire. Saint Augustin luttera contre cette doctrine erronée en mettant en lumière que la grâce n’est pas dépendante de l’instrument.

Au sujet des la construction des sanctuaires, une ancienne ordonnance romaine précisait que « si quelqu’un se construit un sanctuaire privé, ce n’est pas un lieu sacré mais un lieu profane. » Cet enseignement prouve que ce qui est sacré a nécessairement un caractère public et qu’un rite privé porte en lui, du point de vue catholique, une contradiction qui lui ôte la possibilité d’avoir des effets légitimes. Tout prêtre vient d’une communauté et est établi pour une communauté. Pour autant, sa consécration ne lui vient pas de la bienveillance du peuple mais uniquement de Dieu. Par conséquent, le prêtre est un médiateur au service de l’Église par le biais de la liturgie qui est une médiation.

La liturgie est impensable sans une introduction rituelle. C’est très net dans la liturgie de Saint Jean Chrysostome qui comporte la prière devant l’iconostase, le revêtement des habits sacerdotaux, l’encensement de l’autel, de l’iconostase, du peuple... Dans la liturgie romaine restaurée à la suite de Vatican II, cette introduction existe aussi bien que simplifiée : procession d’entrée pendant le chant de l’introït du jour, encensement du peuple pendant cette procession (l’encensoir doit déjà être fumant au moment de la procession, ce qu’on oublie trop souvent), encensement de l’autel... Le « mot d’accueil » une rupture dans le rite d’introduction et devrait donc être systématiquement supprimé. Quant à la salutation faite par le célébrant après le signe de Croix (« Gratia vobis et pax... »), elle n’est pas qu’une formule : elle est comme l’ouverture d’une porte invitant les fidèles présents à pénétrer au cœur de l’action liturgique pour ne pas se sentir étrangers à ce qui va se dérouler dans le sanctuaire.

La fin de la liturgie marque l’achèvement d’un parcours sacré : les rites finaux posent un signe afin qu’aucun doute ne puisse subsister quant au bon accomplissement de la liturgie. La formule « Ite missa est » qui, depuis Vatican II, peut être chantée de deux façons selon qu’on est dans le « temps ordinaire » ou dans le « temps pascal » (la façon de chanter en reprenant la mélodie du « Kyrie » - sorte d’anomalie liturgique qui donnait l’impression de revenir au début de la messe - n’est plus prévue) a pour origine le cérémonial de cour byzantin : elle était utilisée pour marquer la fin des audiences et était accompagnée d’un bruit de clés.

Avant de quitter le sanctuaire, le célébrant embrasse l’autel, comme il l’a fait au début de la célébration. Ce geste est un signe d’union, l’expression d’un désir de demeurer proche de Dieu même hors du lieu sacré : celui qui a célébré les saints Mystères ne se coupe pas de la transcendance divine une fois revenu dans le siècle. Le baiser final à l’autel rappelle le discours d’adieu de Jésus : « Je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde » (Mt. 28, 30). La liturgie, comme l’Évangile se termine donc par la certitude que le Seigneur demeure présent. Présence encore accentuée par la bénédiction qui, dans la liturgie restaurée, se fait logiquement avant la formule de renvoi des fidèles et non après comme c’est curieusement le cas dans la forme « extraordinaire » du rite romain.

La suspension du rite liturgique et la dispersion de l’assemblée implique que la célébration ne soit pas rendue vaine par l’intervention de quelqu’un venant souhaiter un « bon dimanche à tous ». A ce sujet, on peut citer Saint Césaire d’Arles : « Celui qui après la psalmodie néglige la prière (nous dirions aujourd’hui : celui qui ajoute quelque chose après les rites finaux -ndlr) ressemble à un paysan qui sème la semence dans son champ mais ne la recouvre pas et l’abandonne aux oiseaux. »

Comme on peut s’en rendre compte à la lumière de ces brèves explications, la liturgie fait beaucoup plus que simplement renforcer ce que font et disent les rites : elle « encercle » l’homme. À son contact, elle rend ce dernier soucieux de l’honneur qu’il doit rendre à sa foi ainsi qu’à l’attitude spirituelle des Anciens qui ont transmis les formes du culte rendu à la gloire de Dieu.

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