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Au cœur du fanatisme il y a une maladie de la religion elle-même

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De Stéphane Seminckx sur didoc.be :

Du fanatisme. Quand la religion est malade

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Sous ce titre, Adrien Candiard a publié un petit essai intéressant et agréable à lire (90 pages). Il y défait l’un des clichés les plus courants sur le lien entre violence et religion.

Pour le dominicain et islamologue français, au cœur du fanatisme, il n’y a pas une simple déformation mentale ou la rage de voir sa culture ou sa religion marginalisés. Il y a une maladie de la religion elle-même. Il l’illustre à partir d’une certaine théologie islamique, en vogue dans les milieux salafistes, qui justifie le terrorisme au nom de l’islam. Mais cette maladie de la religion ne se limite pas à l’islam.

Au cœur du fanatisme, il y a une idolâtrie, une substitution — parfois grossière, souvent subtile — de Dieu par une idole, une image qui évoque Dieu mais n’est pas Dieu. Il n’y a pas un excès de religion mais un défaut, un manque de religion, le mot « religion » venant du latin « religio », dont la racine est « ligare », lier, attacher, qui a formé « religare », lier plus fortement. Le fanatique a perdu le lien personnel avec Dieu, qui est Amour et Vérité : « le fanatisme est un bannissement de Dieu, presque un athéisme, un pieux athéisme, un athéisme de religieux — un athéisme qui ne cesse de parler de Dieu, mais qui en réalité sait fort bien s’en passer » (p. 42). C’est tout le contraire de l’idée courante que l’on se fait du fanatisme, perçu comme une sorte « d’excès de Dieu ».

Cette dérive surgit dans certaines formes violentes de l’islam, enracinées dans une vision théologique où Dieu est à ce point transcendant qu’« on ne sait pas qui est Dieu, mais on sait ce qu’il veut » (p. 32). Dans cette optique, le musulman fidèle n’est pas celui qui aime Dieu mais celui qui fait ce que Dieu commande et exige des autres — même par la contrainte et la violence — de faire la volonté de Dieu.

Le christianisme n’échappe pas au risque de cette déformation. L’auteur relève que les guerres de religion ont suivi le développement, à la fin du moyen âge, d’une théologie d’un Dieu arbitraire, dont la liberté est déconnectée de la raison. Dans cette vision, la vie morale n’est plus une participation, par la raison humaine, de la raison divine, mais la soumission à des règles, dont l’arbitraire peut mener aux excès et à la violence. Le commandement de Dieu remplace le Dieu qui est Amour : on « veut ce que Dieu veut, que Dieu le veuille ou non », comme disait André Frossard.

Mais il y d’autres formes de dérives fanatiques. Le fondamentalisme biblique remplace le Christ, qui est le Verbe, par un texte. L’intransigeance liturgique fait de l’Eucharistie, sacrement de l’unité, une source de divisions, en privilégiant la conformité au rite à l’adoration du Christ. Le prêtre qui, au lieu de guider les fidèles vers le Christ, les guide vers lui-même, peut aussi devenir une idole. Le catholique doctrinaire, disposé à brûler les autres sur le bûcher au nom de la pureté de la foi, est un autre genre de fanatique : il n’aime pas Dieu, ni son prochain, mais une doctrine (oubliant qu’au cœur de celle-ci, il y a l’amour de Dieu et de son semblable).

La solution n’est pas dans l’athéisme, car il est un autre tenant de l’absence de Dieu. Il peut tout autant mener au fanatisme, car, en reniant Dieu, il idolâtre sa propre raison, faisant violence à la nature religieuse de la personne.

Blaise Pascal avait déjà signalé le danger : « On se fait une idole de la vérité même, car la vérité hors de la charité n’est pas Dieu, et est son image et une idole qu’il ne faut point aimer ni adorer. Et encore moins faut-il aimer ou adorer son contraire, qui est le mensonge » (p. 59). Et Adrien Candiard rappelle que le démon lui-même connaît les vérités de la foi mieux que quiconque. Dans l’Evangile, un démon reconnaît le Christ comme « Saint de Dieu » (Mc 1, 24) bien avant que les disciples ne découvrent la condition divine de Jésus. Mais si les démons connaissent les vérités sur Dieu, ils ne connaissent pas Dieu, car ils refusent son amour.

Arrivé à ce point, l’auteur pousse un peu plus loin son diagnostic sur la cause du fanatisme et met en lumière un danger subtil : le fanatique « s’efforce bien d’aimer Dieu comme un devoir, sans doute, mais (…) n’a pas commencé à accepter d’être aimé de lui. Il faut dire qu’il n’est pas si facile d’être aimé. Il n’est pas si facile d’accepter cet amour inconditionnel. Sans doute faut-il toute la vie pour le laisser peu à peu entrer dans chaque pièce de notre être, y compris ces chambres bien fermées dans lesquelles nous-mêmes ne pénétrons qu’avec angoisse » (pp. 62-63). Face à ce danger, Candiard recommande la tradition de l’accompagnement spirituel, un remède contre « la dureté de cœur », la rigidité psychologique, racine de tout fanatisme.

La solution au fanatisme ne réside pas tant dans les programmes de « déradicalisation » que dans la conversion du cœur : « Dieu seul est Dieu, et il m’aime. Ses commandements ne m’aiment pas, la liturgie ne m’aime pas, la Bible ne m’aime pas, la morale ne m’aime pas. Mais tous ces éléments ne sont pas Dieu. Lui seul est Dieu, et il m’aime. Nous n’avons pas de trop d’une vie pour le comprendre » (p. 73). Cette conversion peut s’opérer au moyen de trois remèdes.

Le premier est la connaissance théologique, entendue comme « effort rationnel pour rendre compte de la foi, une réflexion critique (c’est-à-dire consciente d’elle-même) de ce que notre langage humain peut dire sur Dieu. Cette démarche est importante pour purifier progressivement, dans un effort jamais achevé, les images de Dieu, naïves ou trompeuses, que nous portons en nous-mêmes » (p. 74). On ne peut se débarrasser de la théologie au risque de s’enfermer dans de fausses « théologies » vidées de toute contribution de la raison. Sans le dire expressément, Candiard rejoint ici un thème cher au cardinal Ratzinger-Benoît XVI, évoqué notamment dans le célèbre discours du pape allemand à Ratisbonne (12-9-06) : il faut éviter une foi qui évacue la raison jusqu’à plonger dans le fondamentalisme mais il faut bannir aussi une raison qui, au nom de la raison raisonnante s’enfermant dans ses propres limites, évacue la possibilité de la foi (une mauvaise conception des « Lumières » que Ratzinger n’hésitera pas à qualifier d’automutilation de la raison). Ces deux tendances font violence à la nature humaine et, par là, sont source de tensions entre les hommes.

Le deuxième remède est le dialogue interreligieux, compris non pas comme l’échange de joutes verbales entre champions de conceptions religieuses opposées, mais comme dialogue amical sur l’expérience personnelle de Dieu.

Le troisième remède est la prière, personnelle et silencieuse, où « je laisse Dieu se révéler en moi comme il le veut, et non comme je le souhaite ; je le laisse désarmer patiemment mes idolâtries, assouplir mes rigidités, saper ma suffisance, par ce que ce silence même me répète que mes tentatives de me grandir et de me faire beau sont vouées à l’échec et qu’avec Dieu, il n’est jamais question que d’amour » (p. 80).

L’auteur conclut à l’échec des Lumières qui pensaient avoir découvert dans le fanatisme un excès de Dieu et proposaient de traiter le problème par le recours à la raison et l’éloignement de la religion. Ce traitement a échoué : la société sécularisée est toujours marquée par les fanatismes. « Cet échec nous oblige à cesser d’ignorer, par principe, le sens spirituel de l’enfermement fanatique, qui est le refus de la spiritualité, de la relation à Dieu, de l’amour personnel de Dieu. Il nous oblige à envisager que, parfois, la solution des problèmes religieux puisse être également religieuse. » (p. 84)

Adrien Candiard est un jeune dominicain vivant au Caire et membre de l’Institut dominicain d’études orientales. Références du livre : Adrien Candiard, Du fanatisme. Quand la religion est malade, Les Editions du Cerf, Paris 2020. Stéphane Seminckx est prêtre, docteur en médecine et en théologie. Articles en lien avec ce thème : Religions et violence (1/2)Religions et violence (2/2)« L’islamisme, c’est l’islam poussé jusqu’au bout ».

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